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Pour aller plus loin : La psychothérapie du Joker (série « Le Joker » 2/3)

Sorti le 9 octobre dernier dans toutes les salles françaises, le producteur du magistral « A star is Born » a secoué le monde entier en présentant son biopic du Joker.  En tant que future psy, j’analyserai le film à travers une perspective psycho-sociologique.

Ce thriller psychologique Américain co-écrit et réalisé par Todd Bunzi (alias Todd Phillips), est basé sur les origines du personnage éponyme de DC Comics. Si le film est un véritable succès au box-office et bénéficie de critiques élogieuses (il a reçu le Lion d’or à la Mostra de Venise 2019), c’est le jeu d’acteur de Joaquin Phoenix qui est particulièrement salué.  À raison: le travail de l’acteur le rapproche sérieusement du profil qu’il s’approprie et porte à l’écran.

Une réalité médicale (alarmante)

Saviez-vous que la pathologie du rire dont Arthur Fleck est atteint existait réellement ? Eh oui, c’est en fait un trouble neurologique qui touche une partie de la zone frontale du cerveau : les cas sont rares mais existent bien. Le patient rit dans n’importe quelle situation comme le fait Arthur dans le film, et cette inhibition sociale du rire créé des moments extrêmement gênants, à la fois pour le malade et l’interlocuteur. Souffrir de cette maladie n’a somme toute, rien de drôle… et constitue un réel handicap dans les relations sociales.

Puis, nous sommes plongés dans le pathos du début à la fin du film. Le pathétisme et la misère du personnage d’Arthur se manifestent entre autres par son physique squelettique. Phoenix a d’ailleurs perdu 25 kilos et c’est, selon lui, ce qui l’a en partie plongé dans cet état de folie. Cette misère physique et psychologique dépeignent une réalité psychopathique jusqu’alors mal connue. J’utilise le terme psychopathique, et je tiens d’emblée à déconstruire ce mythe du « psychopathe » afin de remettre les choses au clair. Un psychopathe, c’est quoi ? Du latin psyche (âme) et pathos (souffrance), il s’agit tout bonnement d’une personne atteinte d’un trouble ou d’une maladie psychique. Ainsi, l’hyperactivité, la dépression, l’anxiété pathologique ou l’anorexie pourraient concrètement donner droit au titre de psychopathe…

Cette parenthèse étant faite, il est important de préciser que ces personnes « psychopathes » ne sont pas nécessairement « psychotiques » : c’est-à-dire souffrant d’une psychose, qui est une maladie provoquant des pertes de contact avec la réalité, des délires ou des idées irrationnelles. Néanmoins, selon le criminologue Adrian Raine (source : https://www.vanityfair.fr/culture/ecrans/story/cinema-ce-neurocriminologue-a-trouve-joker-extremement-credible/10530), le Joker souffrirait bien de schizophrénie (qui est une forme de psychose) et plus précisément d’un « trouble de la personnalité schizotypique » aussi appelé « TPS » dans le jargon. S’il lui pose ce diagnostic, c’est avant tout parce que les patients qui en sont atteints présentent «… une étrangeté dans le comportement, le discours, les croyances, une absence de proches en dehors des membres de leur famille et des problèmes émotionnels et affectifs. Ils sont, soit complètement renfermés sur eux-mêmes, soit beaucoup trop extravertis. »  Ça ne vous aura pas échappé, c’est trait pour trait le profil que présente Fleck. Donc voilà pour la terminologie ! Mais si vous pensez qu’on a terminé l’analyse, détrompez-vous…

La trajectoire d’un criminel 

Personne ne naît criminel. Cependant, la criminologie établit des profils-type. Dans le film, la personnalité d’Arthur et son basculement vers le crime est particulièrement réaliste selon Raine (le criminologue dont j’ai parlé précédemment). On comprend qu’il a été maltraité physiquement et même mentalement étant enfant (j’évite d’utiliser le terme « psychologiquement » qui fait référence à la discipline qui étudie la psyché). On a donc affaire à un enfant maltraité et traumatisé, puis à un adulte dépressif souffrant d’hallucinations, atteint de pulsions violentes, sujet à de nombreuses désillusions ainsi qu’à un rejet de la société vis-à-vis de son handicap. En effet, le personnel de l’hôpital psychiatrique, ou même sa psy, ont une incompréhension totale de sa condition, ce qui va provoquer son repli et accélérer sa folie. Il cache derrière son masque de clown un mal-être profond. C’est l’ironie et le cynisme le plus total d’un clown dénommé heureux qui ne l’a jamais été de sa vie.  Tous ces symptômes le conduisent vers la délinquance et la dépravation lorsqu’il apprend, en plus, avoir été adopté. C’est cette nouvelle qui va faire basculer un homme fauché et mal dans sa peau vers le crime. L’effacement d’Arthur laisse alors place au Joker : tout comme Anakin à Dark Vador… une âme égarée et souffrante, basculant inévitablement vers le « Mal ». 

Le poli est alors remplacé par l’insultant, l’innocence par l’indécence, et Joker se crée une personnalité complètement immorale, en décalage avec son ancienne réalité. On est témoin de sa psychose prenant du terrain sur sa santé mentale. Ce personnage scandaleux et haut en couleurs trouve par le Mal un franc succès auprès de la population de Gotham, qui l’acclame en véritable héros. Comme si c’était à cela que tenait sa réhabilitation dans la structure sociale, en dépassant le seuil de l’horreur. C’est cette renaissance dans le Mal qui va paradoxalement le sauver. Tel un anti-héros révolutionnaire, il se dresse comme symbole de crise idéal d’une société hypocrite rongée par les inégalités : société dont il tire finalement bénéfice, ou plutôt maléfice…

En somme, en osant mettre sa folie au service de la lutte, il a ravivé (ou du moins suscité) la rage du peuple à son profit, comme une ode à la folie. La folie qui constituait son handicap et sa souffrance pendant tant d’années ne trouve pas sa solution de manière classique en étant supprimée ou atténuée tel que le voudrait un traitement médical classique, mais par une exacerbation réussie devenant une force, un désinhibiteur social et sociétal.

Crédits photo : DC enterntainment et Warner

Cynthia Zantout

Cynthia Zantout

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