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L’amour sans philosopher, c’est comme le café : très vite passé ! #1

La musique, le cinéma et la littérature sont autant de domaines saturés par des images de couples s’aimant ou d’amants se déchirant. La promesse d’une éternité commune trahie conduit alors les amoureux séparés vers un mal incurable. Dans cette nouvelle série, On’ s’est interrogé sur la notion même d’âme sœur. Pour commencer, le premier épisode sera dédié à la naissance de l’être aimé.

Dans sa chanson Message personnel, Françoise Hardy nous invite à « courir jusqu’à perdre haleine » pour retrouver l’âme sœur, dont la séparation nous ferait perdre toute raison. Cette chanson, en plus de résonner dans les cœurs d’âmes en peine, s’inscrit dans le topos littéraire de la rencontre amoureuse qui change le destin de deux êtres. Les mots prononcés par Françoise Hardy peuvent nous amener à nous interroger, dans ce premier article, sur la raison de cette peine éprouvée suite au départ de l’être aimé.

La rencontre de l’être aimé : une promesse d’éternité et un message personnel

Pour Françoise Hardy, cette déclaration d’amour est un « Message personnel », où les paroles, douces et intimes, adressées à l’homme qu’elle aime, accompagnent le piano de Michel Berger. Dans ce monologue, l’auteure-interprète attend désespérément le retour de l’être aimé, et dans un dernier cri, murmure : « J’arrive, attendez-moi ». Progressivement, le vouvoiement des êtres séparés par la vie laisse place au tutoiement des êtres inséparables par l’âme. La chanson, composée par Michel Berger, résonne dans les cœurs de chacun comme un appel puissant au retour de l’être aimé, avec des accents désespérés : « Je suis seule à crever et je sais où vous êtes. ».

L’être aimé est en ce sens unique, mais plus encore irremplaçable. C’est cette irremplaçabilité qui amène Françoise Hardy à chanter ce message personnel, et à refuser un « message collectif » appelant à combler le vide laissé par la perte de l’amour précédent en le remplaçant, puisque vouloir remplacer son âme sœur serait une quête vaine et insatisfaisante.


L’âme sœur, un rendez-vous existentiel à ne pas manquer ?

Dans L’Insoutenable Légèreté de l’être de Kundera, n’est-ce pas ce qui arrive à Tomas qui, ne croyant pas en l’amour, tombe pourtant bien amoureux de Thérèsa ? Aurions-nous donc toutes et tous une âme sœur, trouvée pour certain, ignorée ou perdue pour d’autre, qui nous permettrait de sortir de notre incomplétude afin de trouver le « Vrai moi« , comme l’affirme Lomepal ? Cette idée s’inscrit, en réalité, dans une littérature plus vaste et ancienne.

Dans Le Banquet de Platon, Aristophane a cherché à expliquer la focalisation amoureuse sur une personne singulière, qu’aucune autre ne pourrait remplacer, à travers le mythe des androgynes. Selon Aristophane, les humains étaient, à l’origine, partagés en trois espèces : mâles, femelles et androgynes, qui correspond à un mixte des deux sexes. Ceux-ci étaient ronds et marchaient à quatre pieds, mais ils étaient aussi puissants et arrogants. C’est pourquoi les dieux, agacés par leur vigueur et leur insolence, décidèrent de les couper en deux. Selon Aristophane toujours, c’est depuis cette séparation que les êtres humains se sont lancés dans une quête pour retrouver « leur moitié » absente, devenue irremplaçable par essence. Anatole France conclut même en affirmant « je n’aurai qu’un seul mari parce que je n’ai qu’une âme ».

Ce sont ces conclusions mêmes qui ont inspiré de nombreuses chansons populaires, dont la culte I’m Through With Love de Marilyn Monroe, et que l’on retrouve en filigrane dans le message personnel de Françoise Hardy. De manière plus récente, Lomepal encore, dans À peu près, réemploie l’ensemble des images utilisées par Françoise Hardy, et propose son message personnel, désespéré, ne demandant aucune explication, simplement le retour de sa moitié pour retrouver sa pleine complétude.

L’âme sœur « des mots qui sont dans trop de films, de chansons et de livres ».

Mais cette idée des âmes sœurs n’est-elle pas qu’une croyance intériorisée ? Est-elle neutre ou est-elle située ? En effet, outre les conséquences ontologiquement discutables et discutées du mythe des androgyne, il s’avère que ce mythe, à la dimension prescriptive patente, n’ait rien d’universel mais soit bien situé géographiquement et historiquement.

Monique Canto-Sperber, dans le Dictionnaire d’éthique et de la philosophie morale, relate les mésaventures d’un anthropologue anglais qui a étudié la vie des membres d’une tribu rhodésienne en 1930. Pour partager ses propres mœurs, il raconte aux membres de la tribu l’histoire d’un chevalier qui dut affronter de terribles épreuves pour conquérir sa bien-aimée. L’anthropologue pensait, comme beaucoup d’autres à l’époque, à l’instar du célèbre Malinowski, que sa façon de parler de l’amour serait bien comprise par les membres de la tribu qui partageraient l’admiration pour le chevalier qui a pris tant de risques pour l’être aimé. La réaction fut cependant tout autre. Les membres de la tribu ont plutôt considéré le comportement du chevalier comme étant étrange, voire absurde. Le chef de la tribu finit même par lui demander : « Mais pourquoi a-t-il fait tout cela ? Ne pouvait-il pas prendre une autre fille à la place ? ».

Ainsi, considérer l’être aimé comme irremplaçable n’aurait rien d’universel, puisque les uns prônent la polygamie ou le polyamour, et les autres la monogamie ou le monocouple. Sans affirmer formellement que l’amour est un sentiment construit de toute pièce et inventé par nos sociétés, l’amour en tant qu’amour ultra sélectif et amour passion, peut l’être, comme l’affirme Denis de Rougement dans L’Amour et l’Occident. En suivant ce raisonnement, un contre message personnel pourrait être Avec le temps de Léo Ferré, « puisqu’avec le temps, tout s’en va », même le visage de l’être aimé. On retrouve la même idée avec le groupe égyptien Cairokee qui affirme, dans ses paroles, que « toutes les choses passent » («  كل حاجة
بتعدي
 ») et peuvent ainsi être remplacées.

Le message personnel : un « temps de l’amour » voué à s’effacer ?

Si ces questions se posent et que leurs réponses tendent à glisser vers un relativisme sentimental et amoureux, nous ne pouvons nier que la perte de l’être aimé peut avoir de véritables effets dévastateurs moralement et psychologiquement. Ainsi, il convient de nous interroger sur les raisons de cette conformité et de cette croyance au mythe des âmes sœurs ? Mais n’est-ce réellement qu’un mythe, devons-nous alors tout laisser au hasard et nous résigner à une contingence situationniste ? Est-ce que la linguistique peut nous aider à préciser cela ? Si ces questions vous intéressent, On’ vous donne rendez-vous vous dans deux semaines pour le deuxième article de cette série.

Benjamin Delmont

Source bannière : © Robert Doisneau

Benjamin Delmont

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