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Papicha, un éloge de la sororité

Ça y est, Papicha est disponible sur Netflix. L’occasion de revenir sur le film qui a révélé Lyna Khoudri en 2019, récompensée pour son rôle de Nedjma par le César du meilleur espoir féminin l’année suivante ! Ce premier long métrage de Mounia Meddour se présente comme un éloge de la liberté, dans une Algérie des années 1990 où règne la terreur des islamistes. Un film qui célèbre la sororité, incarnée par des actrices puissantes.

Une plongée dans l’Algérie des années 1990

Alger, années 1990. Nedjma est une étudiante de 18 ans qui habite la cité universitaire et rêve de devenir styliste. A la nuit tombée, elle se faufile à travers les mailles du grillage de la cité avec ses meilleures amies pour rejoindre la boîte de nuit où elle vend ses créations aux « papichas« , de jolies jeunes filles algéroises… Mais la situation politique et sociale du pays ne cesse de se dégrader. Refusant cette fatalité, Nedjma décide de se battre pour sa liberté en organisant un défilé de mode, bravant ainsi tous les interdits.

Maquillées, les ongles vernis, vêtues de robes courtes, Nedjma et son amie Wassila dansent dans un taxi sur une musique pop, traversant les grandes avenues de la capitale nord-africaine. Elles s’en vont en boîte de nuit. Une scène banale de jeunes femmes qui prennent du plaisir. Banale n’importe où… mais pas en Algérie dans les années 1990. La “décennie noire” a marqué le pays, encore traumatisé aujourd’hui : vingt ans après la fin de la guerre civile qui a opposé les islamistes du Front islamique du salut (FIS) au gouvernement militaire. Et entre les deux, des Algériens et Algériennes qui tentent de mener une vie normale. C’est le cas de Nedjma (Lyna Khoudri) et de ses amies Wassila (Shirine Boutella), Samira (Amira Hilda Douaouda), et Kahina (Zahra Doumandji). Les quatre étudiantes ont chacune leur personnalité. Qu’elles soient pieuses, extraverties ou grosses têtes, toutes sont solidaires et féministes. C’est la thématique du film : la sororité face à la violence de ceux qui veulent contrôler les femmes. Alors que les murs de la cité universitaire sont recouverts d’affiches incitant les femmes à se vêtir de noir avec le slogan « Couvre-toi avant qu’un linceul ne le fasse ! », Nedjma la “papicha” (nom donné aux jeunes femmes coquettes en dialecte algérien), décide d’organiser un défilé de mode pour lutter car c’est tout ce qui lui reste. Comme elle l’assène, privée de toutes ses libertés, l’héroïne se réfugie dans la mode : sa passion, mais aussi son outil de révolte.


La fierté algérienne

Nedjma signifie “étoile” en arabe. Comme une étoile qui ne s’éteint pas, Nedjma ne se tait pas, sinon sa raison d’être n’est plus. Lyna Khoudri incarne avec justesse une jeune femme puissante, fière et combattive. C’est également une nationaliste : Nedjma aime l’Algérie, et ne veut la quitter pour rien au monde. Contrairement à certains de ses amis, elle ne rêve pas de partir et imagine son avenir à Alger, la ville blanche, avec ses baies, ses grandes avenues et ses plages. Ainsi, elle y ouvrirait une boutique de vêtements en centre-ville. Nedjma rêve de liberté, mais une liberté qu’elle ne peut incarner que dans son pays natal, non pas dans l’exode. Son amour pour l’Algérie la mène à un courage excessif, qui frôle l’inconscience. Prête à tout pour sa liberté, elle risque alors sa vie à plusieurs reprises. Les plans de terreur avec peu de lumière à l’écran, sont entrecoupés de scènes de vie, de baignade et de rires, avec beaucoup de lumière. En plus de rythmer le film, de le rendre moins obscur et plus supportable pour un public sensible, cette dichotomie apporte aussi une dose de réalisme en montrant la complexité de cette décennie, où la vie des Algériens ne s’est pas arrêtée malgré la gravité du contexte géopolitique. Papicha se rythme aussi par ses silences. En effet, les longs silences font partie intégrante du film, contribuant à faire monter la tension et à faire ressentir les émotions des héroïnes comme si on les vivait…

Le réalisme s’incarne enfin dans la langue parlée : un mix de darja (le dialecte algérien), et de français. Pour une oreille non-initiée, cela peut surprendre. Il s’agit en fait du langage courant en Algérie, et dans les années 1990, d’une volonté politique de défendre le darja face à ceux qui interdisent la pratique d’une autre langue que l’arabe. Ces touches de réalisme, nous les devons à l’histoire personnelle de la réalisatrice Mounia Meddour, qui a quitté l’Algérie en 1995, à l’âge de 17 ans. Fille d’un cinéaste menacé par les islamistes, elle livre vingt ans plus tard un film semi-autobiographique, sur une période marquante de son adolescence qui l’a menée à un exil forcé.


Ranine Kezal

Source de la bannière : duels.it

Ranine Kezal

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