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Alevtina : « J’ai toujours su que quelque chose n’allait pas dans ce pays »

Rencontre avec une jeune femme russe qui depuis son adolescence ne rêvait que d’une chose : fuir son pays.

On pourrait s’interroger sur le choix de Belgrade comme ville refuge pour une jeune russe qui planifiait son départ depuis des mois. C’est pourtant là, en Serbie, à deux mille kilomètres de chez elle, qu’Alevtina s’est installée en avril. Dans ce pays des Balkans – à la position plus que douteuse sur la guerre en Ukraine -, l’entreprise de Saint-Pétersbourg pour laquelle elle travaille s’est rapatriée avec nombre de ses salariés. Mais si beaucoup ont fui la Russie dans l’urgence en février dernier, emportant quelques affaires à la volée, Alevtina est de celles et ceux qui s’y préparaient depuis bien longtemps. Ce départ, certes précipité par la guerre, elle en rêvait depuis son plus jeune âge. Alevtina apprend l’anglais très jeune, parle couramment la langue de Molière et veut poursuivre ses études en France. Et puis la guerre jette par la fenêtre tous ses plans, réduisant drastiquement les possibilités alors que les frontières du monde entier se ferment aux Russes. « La vie s’est un peu arrêtée en février » soupire la jeune femme.

« La vie s’est un peu arrêtée en février »

Il y a quelque chose d’intrigant à rencontrer cette femme aux courts cheveux teintés de blond qui sentait depuis sa plus tendre enfance un mauvais vent planer au-dessus de son pays. Très jeune, elle regarde des vidéos qui critiquent la Russie. Les yeux rieurs, elle assure vouloir lever l’ancre depuis des années : « À 12 ans, je rêvais déjà de partir aux États-Unis, je me suis toujours sentie comme une étrangère. » Mais il lui faut s’armer de patience et attendre l’université pour partir étudier un semestre à Turku, en Finlande, en 2019.

Au collège en 2014, elle se souvient de l’invasion de la Crimée. « Je ne suivais pas beaucoup lactualité à l’époque mais ça m’a marqué, mon professeur d’histoire géo se réjouissait que nous ayons gagné de nouveaux territoires ». Dans sa salle de classe, il ne faut que quelques semaines avant qu’une nouvelle carte de Russie, incluant la péninsule annexée, soit affichée. Alevtina hallucine et ne pense qu’à partir.

Fille d’une dentiste – profession modeste en Russie – et d’un employé d’usine souvent absent, Alevtina grandit à Rostov-sur-le-Don, dans le sud-ouest du pays des tsars, à seulement 150 kilomètres de la frontière ukrainienne. « Là-bas, les habitants ne se soucient pas beaucoup de la guerre, ils sont dans leur bulle », explique-t-elle.

« Ma mère utilise un moteur de recherche pro-russe. Alors chaque fois qu’elle cherche quelque chose, les résultats sont filtrés et pro-russes. Et elle préfère croire ce qu’elle lit plutôt que moi, sa fille. Quand des bombes explosent dans notre région, elle pense, parce que la télé le dit, que ce sont de simples essais de l’armée ».

Après de nombreuses engueulades, elle a décidé de ne plus parler de ce sujet avec elle. Depuis qu’elle a quitté la Russie, Alevtina avoue n’avoir que peu de contact avec sa famille et culpabilise de ne pas vraiment vouloir leur parler. « J’ai ma mère au téléphone régulièrement, mais j’ai si peu en commun avec ma famille que nous n’avons pas grand-chose à nous dire… »

Depuis Belgrade, elle scrute Telegram, Twitter et des médias internationaux. Elle garde les yeux rivés sur la Russie où son frère, âgé de 21 ans, vient d’être appelé suite à l’annonce de la mobilisation de Vladimir Poutine. Mais un problème de santé qui vient de lui être diagnostiqué devrait l’empêcher de rejoindre l’armée. Elle s’inquiète aussi pour ses amis restés en Russie, et ceux qui ont fui, avec qui elle est en contact permanent. « Je n’arrive pas à m’arrêter de lire les nouvelles, ça me réconforte un peu… »

Elle se reconnaît chanceuse d’avoir pu suivre son entreprise à l’étranger. « Pour fuir, il faut maîtriser d’autres langues, avoir des économies, un endroit où aller… »  Anna, sa compagne, russe elle aussi, l’a suivi en Serbie. Mais sans travail ni visa, elle n’a aucun droit malgré la situation régulière d’Alevtina. Dans ce pays, les couples homosexuels ne sont pas reconnus : Anna ne peut donc pas obtenir de permis de séjour même si Alevtina travaille dans le pays. Autant de raisons qui font qu’elles ne comptent pas rester très longtemps dans ce pays pro-russe : « on aimerait partir en France pour pouvoir se marier légalement et y avoir les mêmes droits » explique Alevtina, dont le regard s’illumine soudain. Comme en Russie, le mariage homosexuel n’est pas autorisé en Serbie. Si elle n’a jamais aimé être associée à son pays, Alevtina espère que le reste du monde comprend la difficulté pour les Russes de protester contre la guerre. « Le gouvernement emprisonne ceux qui s’opposent à la guerre, ce régime répressif ne laisse pas de place à la protestation ».

Sarah Krakovitch

Sarah Krakovitch

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