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Peut-on vivre encore ? Critique d’En Corps

Sortie le 30 mars dernier, cette comédie dramatique de deux heures produite et réalisée par Cédric Klapisch convie la première danseuse de l’Opéra de Paris et chorégraphe Marion Barbeau et raconte l’histoire d’une jeune danseuse qui tente de se reconstruire après un accident l’obligeant à arrêter sa carrière classique. Ce film d’une grande esthétique propose plusieurs thématiques comme la quête de soi, le corps à l’épreuve du temps et les différentes vies que nous pouvons mener sans regrets. Retour sur ce grand succès de l’année !

Le cinéma de Klapisch 

Avec un premier long-métrage sorti en 1992, le réalisateur sexagénaire s’est principalement fait connaître par la trilogie de L’Auberge espagnole qui se prolongera d’ailleurs avec une série sur Amazon Prime l’année prochaine. Né de deux parents qui sondent l’humain par le corps et l’esprit – un père physicien et une mère psychanalyste -, ses œuvres sociales et réalistes racontent le quotidien de personnages attachants. Egalement passionné de danse, il réalise en 2010 un documentaire sur la danseuse étoile Aurélie Dupont. Sa nouvelle création renouvelle cet intérêt en célébrant les danses classique et contemporaine. On y retrouve Pio Marmaï (dont la femme est danseuse de ballet à l’Opéra de Paris) qui jouait déjà dans son film Ce qui nous lie (2017) aux côtés de François Civil, pour qui c’est la troisième participation avec Deux moi (2019). Quant au chorégraphe de l’Opéra national Hofesh Shechter, il découvre le cinéma en y interprétant son propre rôle.

La quête de soi 

« C’est en tombant si bas que j’ai pu grimper si haut ». Cette phrase du film, attribuée à la première femme à avoir gravi le Kilimandjaro, résume bien l’histoire du personnage principal. Ce récit initiatique raconte le parcours d’une femme dont la vie semble s’arrêter à la suite d’un accident. Après s’être consacrée corps et âme à la danse classique, Élise Gautier a 26 ans et doit apprendre à se retrouver à travers une longue quête de soi. Un parcours que son kiné Yann (interprété par François Civil) tente aussi d’entamer pour surmonter une rupture… Mais ce dernier part ironiquement à l’autre bout du monde pour se ressourcer et se perd vite. Il finira d’ailleurs par trouver une copine qui s’appelle comme elle, ce qui révèle qu’il n’a pas vraiment pas tourné la page… La danseuse, pendant ce temps, a su se trouver à quelques kilomètres seulement en Bretagne. Lors de son voyage, on suit l’évolution de son rapport à la danse et donc à elle-même, à travers son corps. C’est ainsi son regard sur les autres types de danse qui change, en anéantissant les préjugés sur le breakdance (représenté par le talentueux Léo Walk !) et la danse contemporaine. Deux danses quasi tribales et ancrées dans le sol qui revêtissent une certaine vérité instinctive et une férocité, contrairement à la danse classique : figure onirique qui frôle les hauteurs célestes avec légèreté et discipline. 

La jeune femme parvient à s’affranchir de toutes ces règles à l’aide de la troupe de danse qu’elle rencontre et qui lui inculque de véritables leçons de vie telle que le lâcher prise, la liberté, l’épanouissement, la fraternité et même l’amour… Elle y découvre alors une nouvelle forme d’art, de beauté et de sensibilité qui lui permettront de se transcender comme jadis. 

Se trouver une nouvelle vie…

Si l’on décompose le titre : « encore » et « corps », il est question de temporalité et du corps. Le corps dans son évolution et à l’épreuve du temps. La protagoniste réalise qu’il lui est impossible de capitaliser dessus… C’est alors sa tête et son cœur qui prennent le dessus. Mais au-delà de la passion d’Élise pour la danse, le film pose cette question philosophique brûlante : Est-ce que miser sa vie sur une passion est une perte de temps ? Et par extension, est-il vain de croire en ses rêves ? Car consacrer sa vie à une passion peut être aussi gratifiant que destructeur. Cela implique des sacrifices, de passer à côté de certaines choses, de faire des choix, de renoncer. Si cela fonctionne d’un coup et que cela fonctionne pour certains, tant mieux. Mais si comme Élise, tout s’arrête du jour au lendemain, comment trouver sa nouvelle raison d’exister ? Certaines personnes ont la chance de le découvrir et osent franchir le pas, souvent vers l’inconnu. Par ailleurs, faut-il considérer la précédente vie comme du temps du perdu ? Quel est le sens du temps perdu ? Marcel Proust… c’est toi ? Celui-ci dirait que le temps n’est jamais totalement perdu, mais qu’il rejaillit dans le présent par la force du souvenir. Alors autant dire que nos vies antérieures valent toutes la peine d’être vécues ; riches d’expériences, d’émotions, de succès et d’échecs qui ne peuvent que nous faire grandir. C’est en ce sens que le film offre de l’espoir aux âmes égarées car tout est, encore possible. Comme le fait aussi remarquer Muriel Robin dans le rôle de la gérante de l’auberge : « Aller bien c’est pas normal, c’est un privilège ». Un privilège que l’on peut tenter d’obtenir à force de passion et de détermination. 

La maîtrise du rythme 

Impossible de parler de l’histoire sans parler de sa réalisation… Félicitons d’abord le travail du montage et son sens du rythme exceptionnel : un élément essentiel pour une histoire portant sur la danse. Le spectateur passe du rire aux larmes sans jamais s’ennuyer, avec des séquences très émouvantes, lors de flashbacks de jeunesse par exemple. Vous aurez le plaisir de savourer une magnifique scène d’ouverture et un final des plus romantiques… Attardons-nous ensuite sur l’esthétique folle. Collaborateur pour de très nombreux films français depuis 2003 (Et les mistrals gagnants, Ce Qui Nous Lie de Klapisch, Les Fantasmes, Adieu Les Cons, Adieu Paris), c’est le directeur de la photographie Alexis Kavyrchine qui s’est attelé au travail esthétique des plans. Tout cela est également rendu possible grâce à la sublime mise en scène, aux décors et aux costumes : un beau travail d’équipe ! Les mouvements de caméra contribuent aussi à donner du rythme, et les plans de drone à donner de la hauteur. Quant aux personnages, chacun joue son rôle avec justesse sans exagérer la comédie : un comique naturel dont dispose le duo Pio Marmai et François Civil ! Mais le scénario offre aussi une comédie implicite comme le fait que le père (Denis Podalydès) soit surnommé « le bavard » mais qu’il soit incapable de parler avec sa propre fille, la brutalité sauvage de la danse contemporaine jetée au visage du papa pudique ou encore les blagues sur les véganes… En corps est une belle réussite, un film hypnotisant et euphorisant dont on ne veut pas perdre une miette, une note, un geste. Une beauté lyrique mise en avant par la Bande originale signée Thomas Bangalter (membre des regrettés Daft Punk) qui a déjà eu l’occasion de travailler pour Gaspard Noé avec Irréversible et Enter the Void, mais aussi Tron l’Héritage. Beaucoup de qualité pour nous faire vibrer… à voir et revoir avec bonheur et légèreté. 

Cynthia Zantout

Cynthia Zantout

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