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Histoire sociale et environnementale des tourbières

Entre terre et eau se trouvent des milieux de vie tels que les tourbières, riches en matière organique et situées essentiellement au Nord et en montagne. Présentes depuis la fin de l’âge glaciaire avec la naissance de l’agriculture, abritant une biodiversité remarquable et contribuant au cycle de l’eau, les tourbières ont pourtant été marginalisées, tant par les historiens, les agriculteurs, les scientifiques et les politiques au cours des siècles. Ce n’est qu’à la fin du XXe que les tourbières ont été réhabilitées et convoitées, à tel point qu’elles sont aujourd’hui menacées. Raconter l’histoire sociale et environnementale des tourbières, c’est narrer les recompositions et transformations de cet objet.  

Marginalisation des tourbières

Dès le Moyen-Age, les zones humides sont délaissées par les historiens comme l’atteste l’Histoire de la France rurale qui peint tous les aspects de la vie rurale depuis la Préhistoire. Les espaces recouverts d’eau ne sont pas vus comme des terres à conquérir, et ne provoquent pas un vif intérêt : « domaine du vague, de l’extensif, de l’inculte, voire du chaotique. Le conservatoire de l’archaïsme, défi à la modernité, rassemblant les éléments les plus néfastes de l’imaginaire de l’espace ; ils semblaient concentrer les méfaits de l’humide, de l’inondable » (Vivier, 1999, p.76). Tout comme au XVIIe et au XVIIIe, ils sont associés à une entrave au progrès agricole et sanitaire (réservoirs de maladies pour les hommes et les animaux) face à une croissance démographique, qui conduit à une politique d’assèchement des zones humides. Cet assèchement est accéléré sous le Second Empire avec une loi en 1860, en raison d’une forte augmentation démographique dans les campagnes. 

Toutefois, les tourbières restaient intégrées au système d’exploitation agricole grâce à leurs multiples usages tels que le pâturage, le fourrage, la chasse au gibier d’eau, la pêche ou encore la cueillette. L’interdépendance accrue entre les ressources naturelles végétales, l’éleveur et le troupeau permet de préserver en partie ces tourbières par exemple grâce au pâturage extensif, la fauche estivale ou au feu pastoral. Au XIXe, on assiste à l’intensification d’une marginalisation en raison d’une accentuation du drainage des zones humides, liée à une exploitation de la tourbe (chauffage domestique) et au changement d’utilisation des sols (abandon des pratiques agropastorales traditionnelles, plantations intensives d’épicéas). 

Réhabilitation et convoitise

Face aux dégâts de la Révolution verte que sont les dessèchements non maîtrisés, les tourbières constituent une illustration d’une critique du système agricole conventionnel ayant appauvri les écosystèmes et la volonté de voir émerger une agriculture durable. Cette dernière s’est érigée parallèlement à une peur de la communauté scientifique de voir disparaître ces tourbières, dont l’issue tragique serait des déséquilibres écologiques : cycle de l’eau (régulation des débits d’eau, filtrage et assainissement), régulation des conditions climatiques locales (évapotranspiration limitant les périodes de sécheresse), stabilisation du littoral, ou encore stockage du carbone. 

D’une diversité inégalable en raison d’une situation biogéographique française riche, au croisement d’influences climatiques continentales, atlantiques, méditerranéennes et boréales, leur aire de distribution des espèces animales et végétales est extrêmement riche. A cette diversité entre chacune d’entre elles, s’ajoute l’éventail des conditions au sein de chaque tourbière, en fonction de plusieurs gradients, dont celui de l’eau. Leurs petites superficies, de quelques dizaines d’hectares, abritent des espèces à faible domaine vital : beaucoup de reptiles et d’oiseaux, à l’inverse peu de poissons et mammifères, qui s’y abritent plutôt comme un lieu de passage. De part leur facteurs écologiques marqués (forte humidité permanente, température souvent basse, acidité et pauvreté des eaux, etc), les tourbières sont des habitats à la fois contraignants et uniques qui abritent des biocénoses particulières, présentent dans aucun autre écosystème. En résulte la présence de nombreuses espèces, menacées tant en France qu’en Europe. Alors que les tourbières occupent 0,1% du territoire français, elles accueillent environ 9% des espèces végétales protégées et 6% des espèces végétales menacées. Et plusieurs espèces en voie d’extinction ne vivent qu’en milieu tourbeux. Portée par une meilleure connaissance scientifique, leur valeur écologique et biologique est plus reconnue de la part des administrations et collectivités territoriales aboutissant à des politiques dans les années 80 en faveur d’une gestion patrimoniale et territoriale (aménagement du territoire, développement local, politiques agricoles et forestières, etc) des tourbières à diverses échelles telles que les mesures agri-environnementales issues de la PAC en 1992. 

Grâce à leurs conditions d’anaérobiose de leur sol qui permettent d’accumuler et fossiliser des particules et dépôts, strate par strate depuis des millénaires, les tourbières sont de véritables trésors archéologiques. Chaque niveau de tourbe conserve des composés chimiques (tel que le plomb), des débris végétaux (grains de pollen, brins de sphaigne, bouts de tronc, etc) ou bien des restes d’animaux (insectes, gastéropodes). Par exemple, une reconstitution du paléoclimat et de la végétation dominante depuis 12000 ans a été rendue possible par l’étude des pollens conservés dans la tourbe. 

La pluralité de ressources naturelles offerte par la tourbe l’a conduite à être exploitée pour de nombreux usages qui ont évolués. Destinée au chauffage domestique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale en France, la tourbe reste encore utilisée comme combustible dans certaines régions plutôt défavorisées en Europe du Nord (Irlande, Ecosse, Finlande). Cet usage s’est progressivement tourné vers ceux de support de culture (jardinage, horticulture avec le maïs),  d’agriculture (récolte de foin, désodorisation de lisiers d’élevage), de pharmacologie et de balnéothérapie. Suite à la mise en avant des valeurs fonctionnelle, écologique, archéologique et aux enjeux économiques des tourbières, quelles sont les différentes actions mises en œuvre pour les maintenir et les valoriser ?

Démarches de protection

Les tourbières sont actuellement au cœur de stratégies de gestion et de valorisation culturelle. Les actions de gestion sont rendues possibles notamment par les réserves naturelles, la directive Habitats-Faune-Flore depuis 1992 (base réglementaire sur la conservation de la nature en contraignant les Etats à adopter des mesures de protection ou conservation), l’acquisition foncière par le Conservatoire régional des espaces naturels, et la contractualisation avec les contrats Natura 2000 (réseau européen de sites naturels ou semi-naturels à grande valeur patrimoniale). Ces actions de gestion ont opéré une coopération scientifique via des programmes de recherche fondamentale soutenus par le CNRS, ou bien une étroite collaboration avec des Parcs naturels régionaux et nationaux, des Agences de l’eau, des collectivités territoriales pour analyser diverses dimensions (impact des activités humaines et changements climatiques sur le fonctionnement hydrologique et la biodiversité). 

Topographie unique, richesse de leur écosystème, témoignage archéologique et évolution de leur usage au cours des siècles en font un objet de fascination scientifique pour certains, et insolite pour d’autres. L’apparence de la tourbière haute dite « ombrotrophe » et ses mousses peut faire penser à la toundra avec sa végétation basse et ouverte. Historiquement connue seulement des agriculteurs et spécialistes, les tourbières profitent désormais à un public plus large, suite à une valorisation culturelle et touristique. Leur histoire sociale et environnementale, accentuée par la rareté de ces écosystèmes liée aux activités anthropiques au cours des siècles, facilite la sensibilisation, l’éducation à l’environnement et plus généralement l’écocitoyenneté. Sentiers d’interprétation, infographie sur l’importance de la conservation, visites guidées, classes vertes sont des supports appuyant cette valorisation patrimoniale et éducative que sont les tourbières. Elles enrichissement aussi l’identité des territoires, avec la célébration de la fête de la tourbe à Frasne dans le Doubs ou Saint-Lyphard en Loire Atlantique qui accueille plusieurs centaines de personnes, et leur dynamisme en étant intégrées au circuit touristique régional. Cet écotourisme est organisé par exemple par un accompagnateur en moyenne montagne dans le Parc régional des Volcans d’Auvergne, où la découverte de la tourbière (sa formation il y a plusieurs millénaires, la faune et la flore rencontrées, ses particularités) complète une présentation du plateau et de la végétation alentour, et s’adresse tant aux touristes qu’à la population locale. 

Aymée Nakasato

Aymee Nakasato

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