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Monsieur Mügler, ou l’extravagance à la française

Thierry Mügler, saluant à la fin d’un défilé, 1998, vogue.fr

Manfred Thierry Mügler s’est éteint le 23 janvier dernier à Vincennes à l’âge de 73 ans. Ses obsèques ont eu lieu le 4 février au Temple protestant de l’Oratoire du Louvre. Génie de la mode et de la mise en scène, les fantastiques créations de Monsieur Mügler ont marqué l’histoire de la mode et sont encore aujourd’hui des symboles des années 80 et 90. Preuve de son avant-gardisme, le style de la « femme Mügler », puissante, dominante et provocante est aujourd’hui encore au centre de l’univers esthétique de la pop-culture.

La génération Palace

Né en décembre 1948 à Strasbourg, Thierry Mügler connaît une enfance solitaire au sein d’une famille difficile. « Mes parents, aussi doués fussent-ils, formaient un couple passablement chaotique – et enfermé dans sa passion. Ils n’avaient pas de place dans leur vie pour des enfants » racontait le créateur lors d’un entretien chez Vogue. Enfant il se dépeint lui-même comme un rêveur à l’esprit résolument créatif au sein de l’Alsace austère de l’après-guerre. Il se réfugie dans les Arts, le dessein et la danse classique surtout. « Mes parents ne me l’ont pas pardonné mais cela m’a libéré et la magie de la scène ne m’a plus quitté » disait-il lors d’une interview en 2013 à ce sujet. Raillé, agressé et insulté durant sa jeunesse, il avouera plus tard avoir connu une enfance « très troublée, difficile à vivre psychiquement« .

A l’âge de 20 ans, il quitte son Alsace natale pour s’installer à Paris. Il vit alors en bohémien comme styliste, fréquente les clubs et cafés parisiens dans lesquels il fait la rencontre de Claude Montana et Azzedine Alaïa. Avec Jean-Paul Gautier, les quatre couturiers feront partie de ce qui deviendra la « génération Palace » nommée ainsi après le club parisien qu’ils fréquentaient. Une nouvelle génération de couturier, épicentre de la Mode des années 80.

A cette époque, la Mode parisienne est dominée par les Grandes Maisons de Couture. Dior, Chanel, Saint Laurent et Givenchy ont forgé la silhouette et le style de la femme moderne lors des décennies de l’après-guerre, participant ainsi à la mystification de l’élégance à la française. Provocateurs et stupéfiants, les mal-nommés « enfants terribles », Montana, Mügler, Alaïa et Gautier, font entrer l’industrie dans la nouvelle décennie 80 à coups de silhouettes extravagantes, de shows à l’américaine et d’affronts aux normes de la sacrosainte Mode Française.

L’univers Mügler

Dans l’univers Mügler, la silhouette de la femme est redessinée, réinventée, exagérée. Au-delà du corps, les vêtements sont imaginés pour accompagner et façonner une attitude, un fantasme. L’hyper-féminité mise en scène par Monsieur Mügler au fil de ses collections est une ode, une glorification à l’extrême du corps féminin. La silhouette marquée, les épaules exagérées et la taille serrée, la « femme Mügler » est aux yeux du créateur l’icône du « pouvoir subversif ». Par la structure des pièces qu’elle porte, elle symbolise la puissance, la sensualité et la dominance. Cherchant toujours à transformer le corps humain par ses pièces, les collections de l’univers Mügler sont radicales, futuristes et extrêmes en jouant des formes, des couleurs et des textures.

Robe Mügler, collection haute couture, 1997, blakemag

Mügler, comme d’autres couturiers de sa génération, outrepasse gaiement la séparation entre prêt-à-porter et Haute Couture. Durant les années 80, il mêle avec succès ces deux secteurs lors de ces défilés. Ces derniers sont une opportunité pour le créateur d’allier son génie fou à son talent de scénographe. Les défilés Mügler attirent le monde, stars internationales tout comme néophytes. Bien loin des défilés exclusifs, Mügler conçoit ses défilés en spectacles grandioses et exubérants, faisant fi des codes de la mode Française. Pour les dix ans de sa maison, en 1984, il fera entrer la mode au Zénith de Paris pour la présentation de sa collection Automne-Hiver. Avec 6 000 spectateurs au rendez-vous, ce défilé entrera dans l’histoire comme un évènement qui illustre l’engouement immense pour la mode durant la décennie 80. Les défilés sont l’occasion de voir et d’être vu : une véritable Fashion-mania à travers tout le pays ayant pour épicentre Paris, redevenu ainsi capitale mondiale de la Mode.

La nouvelle décennie 90 marque un tournant. Les Maisons de Haute Couture reviennent sur le devant de la scène. La folie des années 80 laisse progressivement place au sérieux des années 90. Pour pérenniser la Maison Mügler et s’adapter à cette nouvelle époque, le créateur réalise sa première collection Haute Couture en 1992. Cette même année il commercialise son premier parfum Angel, qui connaîtra un succès retentissant. Dans les années qui suivent, Mügler finit de graver son nom dans l’histoire par des pièces mémorables. Corset en métal, robots gynoïdes, ensembles chromés, bustiers de libellule et guidons de Harley, l’œuvre de Mügler atteint des sommets. Dépassant l’humain et le corps, Mügler transforme ses mannequins de façon toujours plus radicale. En 1997, lors de la collection Les Insectes, le couturier réalise la robe « Chimère ». Ornée d’écailles, brodées de cristaux et adorné de plumes, cette robe métamorphose celle qui la porte. Aujourd’hui cette robe, illustration du génie incandescent de Monsieur Mügler, est considérée comme l’une des plus onéreuses et précieuse de l’histoire de la mode.

Bustier avec un guidon Harley, printemps 1992, francetv.info
Robe Chimère, collection haute couture, 1997, connaissance des arts

L’héritage Mügler

Mügler arrête la Haute Couture en 2003 pour se consacrer à la scénographie et à la photographie. Dans les dernières années Mügler renforce son statut de couturier préféré des célébrités. Beyoncé, Lady Gaga ou encore Dominique Jackson collaborent avec le créateur. Les silhouettes puissantes, féminines et dominantes des pièces Mügler entrent en résonnance avec les célébrités qui prônent la confiance en soi, une sensualité puissante et la féminité pleinement assumée. En 2019, la robe « effet mouillé » réalisée par Mügler spécialement pour Kim Kardashian en vue du très exclusif Met Gala fait la Une des médias people et de la presse spécialisée. La même année, la rapeuse américaine Cardi B arrive aux Grammy Awards avec la célèbre robe « Vénus » de Mügler, inspiré du fameux tableau de Boticelli. Il devient ainsi designer-star et, à bien des égards, un créateur atemporel.

Cardi B portant du vintage Mügler aux Grammy’s 2019, vogue.fr
Kim Kardashian portant un robe Mügler au Met Gala de 2019, journal des femmes

Créateur moderne et pleinement conscient de la dimension sociale de sa carrière et de ses œuvres, il remplissait déjà dans les années 80 ses « défilés de personnages non genrés, androgynes… Et il montrait des femmes super masculines, parées de fausses moustaches ! Le créateur a participé à l’ouverture de la mode à des personnalités queer et transgenres (notamment Hunter Schafer, Dominique Jackson). Mügler et son univers sont ainsi entrés dans les codes et les références de la culture Queer habillant tout au long de sa carrière des icônes de la communauté LGBT.

Dominique Jackson, collection Mügler 2021, vogue.fr

Le 23 janvier 2022, la nouvelle de sa mort génère un grand émoi. Beyoncé, Diana Ross, Bella Hadid, Diane Kruger, les sœurs Kardashian, Dua Lipa et plusieurs centaines d’artistes, mannequins et autres créateurs lui rendent hommage sur les réseaux. Manfred Thierry Mügler s’éteint laissant derrière lui un héritage grandiose au monde de la Mode qu’il a durablement transformé.

Opéra Garnier, Paris, 1986: Thierry Mugler, photographie pour sa campagne publicitaire, polka galerie

Victor M. d Avigneau

Victor M. d Avigneau

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