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Les politiques culturelles étatiques de restitution des œuvres d’art à l’Afrique : quels enjeux ?

L’accès aux indépendances de nouveaux Etats, la fin de la guerre froide et les changements de paradigmes internationaux qui en découlent ont bouleversé le monde, accélérant les flux de toute nature, notamment culturels. Les problématiques culturelles se sont ainsi affirmées comme un enjeu géostratégique au sein des relations internationales. En effet, ces évolutions contextuelles ont amené les Etats à repenser l’élaboration et les objectifs de leur politique étrangère, parfois au service de leurs intérêts nationaux. La question de la restitution des œuvres d’art constitue alors un enjeu clé sur la scène internationale, autant pour les anciennes puissances coloniales que pour les Etats émergents. A cet égard, les politiques étrangères de restitution des œuvres d’art offrent-elles de nouvelles perspectives diplomatiques pour les Etats ?

L’émergence d’une mondialisation culturelle 

Selon Jean Tardif, diplomate québécois, la mondialisation ne se réduit pas à l’intégration planétaire des échanges économiques : elle modifie en profondeur les conditions d’interactions entre les sociétés et leurs cultures. Ce n’est pas le marché-monde qui crée la société-monde, mais bien la culture qui constitue la société. La dimension culturelle de la mondialisation serait donc trop souvent ignorée, cette dernière restant essentiellement analysée dans sa seule dimension économique. Selon lui, les facteurs culturels jouent un rôle bien réel dans les clivages mondiaux actuels et constituent des enjeux de realpolitik. Les dynamiques de la mondialisation participent à l’impulsion des cultures particulières en tant que moyen d’affirmation sur la scène internationale. C’est un des pans de la mondialisation culturelle − le deuxième étant l’émergence d’une culture commune qui menace la diversité. La mondialisation conduisant à la confrontation de différentes visions du monde, le pouvoir deviendrait ainsi étroitement lié à la capacité de produire et de diffuser des symboles. 

La culture, ciment de l’identité nationale

En conséquence, de nombreux pays africains anciennement colonisés tentent de se réapproprier leurs cultures respectives pour renforcer leur identité étatique. L’élaboration d’un récit commun, comme l’édification d’une conscience nationale, participent alors au renforcement des Etats. La mondialisation mettant en lumière les Etats africains sur la scène internationale et le rôle qu’ils y ont, ce renforcement des identités nationales devient d’autant plus important. Depuis plus de quarante ans, plusieurs Etats ont ainsi formulé des demandes officielles de restitution d’œuvres d’art, les estimant volées et les revendiquant comme partie intégrante de leur patrimoine culturel. Les anciennes puissances coloniales sont donc appelées à faire face à leurs responsabilités historiques en élaborant des politiques de restitution, ce qui soulève des débats. Partenariat culturel, prêt ou restitution ? Temporaire ou durable ? La mondialisation ouvre un nouveau champ stratégique dans lequel s’instituent de nouveaux rôles et de nouvelles règles du jeu international, où se développent de nouveaux rapports de force et de nouvelles stratégies. 

Les moyens d’un rayonnement culturel stratégique 

Les pays émergents ont pris conscience de la nécessité de développer une politique de soft power afin de conforter leur statut de puissance. Mais pour faire état d’un rayonnement culturel audacieux, encore faut-il en avoir les moyens. Ainsi, au cœur même des questions de diplomatie culturelle et de soft power émerge la question de la restitution des œuvres d’art dont les anciennes puissances coloniales ont dépossédé leurs colonies. Dans les pays d’où les œuvres furent expatriées, on a désormais conscience de leur importance identitaire, mais aussi économique. Comme le précise l’historien Krzysztof Pomian, plusieurs prises de conscience économiques amplifient ces revendications : la valeur croissante des œuvres d’art sur un marché désormais globalisé et le rôle que ces œuvres d’art, une fois exposées dans les musées et monuments nationaux, peuvent jouer en tant que pôles d’attraction des flux touristiques. Du côté européen en revanche, si la responsabilité des injustices commises n’est pas contestée − ou tout du moins, pas dans son entièreté −, l’opinion publique est divisée sur les moyens de les réparer.

Les politiques culturelles de restitution au cœur des politiques étrangères étatiques : les cas de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne

A partir du XVIème siècle et jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont compté parmi les plus grandes puissances coloniales européennes. Elles partagent la similarité factuelle de la localisation géographique de leur assise passée : le continent africain − bien que cette emprise coloniale ne se soit pas affirmée qu’en Afrique. Pourtant, chacune fait état d’une politique culturelle différente concernant la restitution des œuvres d’art pilées à ses anciennes colonies. 

Le poids de l’historicité dans l’élaboration des politiques de restitution 

L’Histoire peut expliquer la disparité des politiques étatiques de restitution. Ces dernières seront différentes en fonction de l’état, du niveau d’entretien des relations entre les anciennes puissances coloniales et leurs anciennes colonies, qui lui-même peut s’expliquer par les différents contextes des décolonisations. 

L’Allemagne a perdu ses colonies de manière prématurée : l’empire colonial allemand s’étend à partir de 1871 au Cameroun, au Togo, en Tanzanie, en Afrique orientale et en Océanie, jusqu’à sa défaite à l’issue du premier conflit mondial en 1918. De plus, la mémoire collective allemande reste marquée d’abord par le souvenir des pillages de l’Armée rouge, puis par ceux perpétrés par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. L’Allemagne a donc amorcé des restitutions dès 2003 et plusieurs musées œuvrent à identifier l’origine des milliers d’objets usurpés. Ce travail constitue, selon la ministre de la Culture allemande Monika Grütters, une « tâche historique ». Cette dernière a même suggéré en 2017 la création d’une structure dédiée, à l’instar du Centre allemand chargé de retrouver les propriétaires des biens pillés par les nazis. A l’inverse, le Royaume-Uni n’a jamais été victime de dépossessions similaires. Dans une certaine mesure, il a connu une décolonisation plus « douce » que celle opéré par la France et a gardé des relations notables avec son Commonwealth. Cela peut alors expliquer pourquoi le Royaume-Uni se montre plus hésitant dans l’élaboration de sa politique culturelle tenant à la restitution et moins enclin à la démarche. La France, quant à elle, a connu une décolonisation violente, qui laisse des plaies ouvertes et cultive des rancœurs historiques dans certains pays comme en Algérie. Cependant, elle démontre d’une forte volonté de partenariat bilatéral. En 2017, le discours à Ouagadougou du président Emmanuel Macron, dans lequel il appelle à « ouvrir la voie à toutes les formes de partage et de circulation des œuvres, et à la construction de ce nouvel imaginaire commun entre la France et l’Afrique ». Il opère un tournant dans la politique étrangère française concernant la restitution. Le chef de l’État s’engage à rendre possible dans un délai de cinq ans les restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain. Le rapport Sarr-Savoy, remis en 2018, s’inscrit dans la même lignée volontariste. Le 26 octobre 2021, vingt-six œuvres des trésors royaux d’Abomey, pillés en 1892, ont été restituées au Bénin par le musée du Quai Branly de Paris. Une première historique pour un musée français. Le président Macron a aussi déclaré vouloir développer un cadre législatif pour déterminer la possibilité de restituer des œuvres d’art sur le long terme. Cependant, la question des restitutions reste, selon lui, un sujet « sensible et clivant », ce qui explique cette avancée par étapes.

L’influence des facteurs sociaux sur les mémoires collectives 

Certains pays présentent un décalage entre histoire coloniale et mémoire contemporaine qui peut expliquer les divergences d’élaboration des politiques culturelles étatiques. En janvier 2017, Boris Johnson, alors secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, en visite diplomatique au Myanmar, ancienne colonie britannique, récite les premières lignes de Mandalay, un poème de Rudyard Kipling daté de 1890 et vantant ouvertement les haut-faits du colonialisme. En 2020, les résultats d’un sondage Yougov auprès de la population britannique indiquent ainsi que 32% des personnes interrogées considèrent leur passé impérial davantage comme une source de fierté que de honte. En France, la même année, malgré le discours de Ouagadougou, un sondage impulsé par le quotidien Le Figaro indique que 86% des questionnés considèrent que la France n’a pas à s’excuser pour son passé colonial. Au Royaume-Uni comme en France, la remise en question des passés coloniaux a été tardive et reste une question actuelle, prégnante dans le débat public et ne faisant pas encore consensus, ce qui peut expliquer les clivages sociaux autour des politiques de restitution. En revanche, l’Allemagne connaît une situation différente, soulignée par Patrice Toure, enseignant-chercheur en Côte d’Ivoire. Pour lui, il aurait été contre-productif pour les Allemands après 1945 de faire valoir leur propre passé colonial et, par extension, tout sentiment nationaliste qui aurait pu rappeler les prétentions belliqueuses du régime déchu. Ainsi, pendant la Guerre froide et plus particulièrement dans les années 1960, les deux Allemagne rivalisent d’ingéniosité pour s’attirer les faveurs diplomatiques des Etats africains. Passé quelque peu sous silence après 1990 avec la question de l’Allemagne de l’Est, le débat concernant l’héritage colonial s’installe dans l’espace public en 2004 avec la date clé du centenaire du début du génocide contre les Herero et les Nama et atteint son apogée en octobre 2016 lorsque le Musée historique allemand à Berlin organise une exposition spéciale sur la colonisation allemande. La société allemande apparaît donc plus sensible que les populations anglaise et française à la réappropriation de son passé colonial, entraînant une redéfinition de la mémoire collective que le Royaume-Uni et la France peinent à amorcer. 

De plus, l’essor des mouvements sociaux ces dernières années, porteurs de revendications dépassant les frontières, a mis en lumière cette fracture entre histoire et mémoire nationales. En 2018, le film américain Black Panther de Ryan Coogler, remarqué pour sa représentation de la culture africaine, dénonce la présence d’objets volés dans les musées occidentaux comme le British Museum. Le mouvement Black lives matter de l’été 2020 faisant suite au meurtre de George Floyd et les questionnements qui ont suivi sur l’héritage colonial ont également contribué à faire avancer le questionnement sur le sujet. Le problème des restitutions commence alors doucement à émerger sur la scène publique, bien que restant plutôt cantonné aux sphères universitaire. Par exemple, en novembre 2020, le professeur d’archéologie à Oxford et conservateur du Pitt-Rivers Museum Dan Hicks publie Brutish Museum, véritable plaidoirie pour une restitution pure et simple des plaques volées au royaume de Benin, territoire aujourd’hui situé dans le sud du Nigeria, relançant la discussion sur la présence des œuvres d’art africaines à Londres.

Une diplomatie culturelle parallèle émergente face à des législations hésitantes 

En marge des timides actions diplomatiques étatiques, les institutions culturelles, musées nationaux ou universitaires s’emparent de la question de la restitution. Le British Museum, par exemple, est un élément du soft power britannique, attirant des touristes du monde entier. Relativement indépendant de Westminster, il peut ainsi agir de sa propre initiative. De même, les musées et fondations universitaires ont un rôle à jouer : en 2019, par exemple, l’université de Cambridge a restitué à l’Oba de Benin un coq en laiton volé en 1897. Des groupes de travail internationaux ont également été mis en place pour résoudre les questions de restitution. Par exemple, en 2010 avec le Benin Dialogue Group, qui réunis des représentants béninois de la commission nationale nigériane pour les musées et monuments et des représentants de musées anglais, allemands, autrichiens, suédois… Certains acteurs non-étatiques seraient donc sensibles, voire favorables, à la question de la restitution. Ainsi, les restitutions deviennent un élément de soft power qui ne s’exerce pas seulement au niveau étatique mais également au niveau institutionnel. La diplomatie culturelle devient donc de moins en moins le champ exclusif des États, d’autres acteurs entrant en jeu et contribuant à l’élaboration d’une diplomatie parallèle, directe, qui se passe de l’intermédiaire des États. 

Néanmoins, cette diplomatie muséale reste extrêmement prudente et conservatrice, préconisant plutôt une mise en circulation des œuvres et des prêts temporaires aux pays d’origine si ces derniers font état d’infrastructures adéquates pour les exposer. Ces politiques précautionneuse, étatique ou institutionnelle, sont souvent justifiées par des cadres juridiques restrictifs, qui empêchent les Etats ou les institutions de se départir de leurs collections. Par exemple, le British Museum Act de 1963 ou le Museum and Galleries Act de 1992 ne prévoient pas de clauses pour les objets pillés pendant la période coloniale, tandis que le régime français prévoit l’inaliénabilité, l’imprescriptibilité et l’insaisissabilité des biens mêmes volés ou illicitement exportés, bien qu’une dérogation légale ait été votée en décembre 2020. De même, si les institutions internationales ont tenté de s’emparer de la question, les conventions interdisant le commerce d’objets volés édictées par l’UNESCO en 1970 – 141 Etats signataires à ce jour, dont la France depuis 1957, l’Allemagne depuis 1967 et le Royaume-Uni depuis 2017 – , puis en 1995, se sont avérées insuffisantes, présentant de nombreuses limites prescriptibles et conditionnelles. Ainsi, la transposition de cette convention dans la législation allemande implique seulement que tout bien culturel transféré de manière illicite en Allemagne après le 26 avril 2007 puisse être retenu et restitué sur la demande d’un État partie de la convention. Or, les spoliations ayant eu lieu il y a plus d’un demi-siècle, ces conventions et leurs transpositions légales ne servent donc pas leurs objectifs initiaux. Faute de régime juridique clair, la question de la restitution des œuvres d’art à leurs propriétaires africains fait lentement son chemin, suscitant de nombreux débats et passant par des politiques culturelles étatiques hésitantes qui doivent trouver un terrain d’entente entre les divers protagonistes.  

La « décolonisation culturelle » entre reconnaissance de la valeur et valeur de la reconnaissance 

Pourtant crucial dans la construction des identités nationales, le problème des biens culturels transférés de diverses manières dans les métropoles n’est pas abordé à l’époque de la décolonisation, sinon de façon marginale. Il faut attendre les années 1990 pour que la question de la restitution des œuvres d’art s’impose en tant que thème géopolitique majeur, inscrit dans une dynamique accrue de mondialisation des échanges, notamment culturels. Cette décolonisation culturelle progressive s’avère donc presque plus difficile à conduire que l’émancipation politique. Au vu de la place croissante des pays africains sur la scène internationale, les tentatives concrètes de restitution ou tout du moins de coopération culturelle, émanant d’institutions étatiques ou indépendantes se multiplient, marquant un tournant notoire le champ d’action diplomatique. Pour les anciennes puissances colonisatrices, ces politiques culturelles instaurant des restitutions souvent conditionnées, résultent parfois de considérations politiques ou d’un désir de s’assurer de bonnes relations avec les fournisseurs de matières premières. Si d’autres motivations, plus nobles, telles que l’effacement des méfaits des périodes de sujétion passée, entrent aussi en ligne de compte, on peut néanmoins s’interroger sur le fond de ces politiques culturelles, leur raison d’être, entre volonté d’expiation et tentative de rapprochement sur la scène internationale à des fins nationales et intéressées. 

Source bannière: LUDOVIC MARIN / AFP

Marie Allain

La rédaction

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