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L’extrême droite israélienne

Plombé par des accusations de fraude, de corruption et d’abus de confiance, Benyamin Netanyahou ne parvient pas à former un nouveau gouvernement en juin 2021, après avoir difficilement remporté les élections législatives israéliennes de mars. L’opposition, menée par le centriste Yair Lapid et l’homme fort de la droite conservatrice, Naftali Bennett, a donc su saisir l’occasion en s’emparant de l’exécutif. L’ancien premier ministre, jouait, à la manière d’un Donald Trump aux États-Unis, un rôle de catalyseur des mouvances les plus radicales, qui semblent désormais libérées de toutes chaînes et prêtes à se déverser avec fracas dans la société israélienne. Voici un rapide panorama du paysage de l’extrême droite en Israël, afin de comprendre ses codes, ses valeurs et les raisons de son succès.

L’alliance inédite centre-droite conservatrice dans l’histoire politique israélienne a su mettre en avant la promesse d’une vie démocratique renouvelée et unifiée, dans un contexte de difficultés économiques liées à la crise du Covid-19, d’isolement diplomatique du aux entêtements de son ancien premier ministre et de regain des tensions avec les populations palestiniennes. Alors que beaucoup de citoyens se réjouissent du retour au pouvoir de forces libérales progressistes, les analystes politiques observent une tendance émergente qui pourrait venir gâcher la fête : ce rabattage des cartes a bouleversé les clivages politiques israéliens, la droite au pouvoir est perçue comme “molle” par une partie de l’électorat galvanisé par les années Netanyahou, qui préfère donner sa confiance à une extrême droite qui obtient pour la première fois 20 sièges de députés à la Knesset, le parlement national.

Les différents mouvements :

Les jeunes des collines : ce mouvement purement idéologique et religieux prône l’expulsion immédiate des Palestiniens des territoires occupés, l’implantation systématique des colons israéliens dans les territoires de Cisjordanie (qu’ils dénomment Judée-Samarie). Cette substitution démographique et foncière a pour ambition de créer l’Eretz Israel, ou grand Israël, un territoire mythique allant du nord de l’Égypte au Liban, en englobant l’ensemble de la Jordanie actuelle. Ils forcent donc l’installation de baraques de fortune, de colonies sauvages qu’ils considèrent comme des “avant-postes” et qui sont purement illégales dans le droit national. Ils ont également régulièrement recours à des actions violentes coordonnées contre les populations arabes, allant du jet de pierre à l’assassinat, en passant par la destruction de parcelles agricoles ou d’habitations. En juillet 2015 par exemple, ils font les gros titres après avoir tués trois membres d’une famille palestinienne, dont un nourrisson, dans un incendie criminel perpétré à Douma, en Cisjordanie. Plus récemment, le 22 novembre dernier, ils bloquent une entrée routière de Jerusalem et se heurtent aux forces de polices pour demander une enquête approfondie sur la mort d’un de leur sympathisant, Ahuiva Sandak. En décembre 2020, le jeune homme, alors âgé de 16 ans, a perdu la vie en tentant d’échapper à la police des frontières, après avoir perdu le contrôle de son véhicule. Il était poursuivi après avoir procédé, avec deux amis, à des jets de pierre sur de jeunes enfants palestiniens. 

Lehava : présidé par le sulfureux Benzi Gopstein, ce groupe extra-parlementaire, dont le nom signifie “flamme” en hébreu, est l’acronyme de “Prévention de l’assimilation en Terre sainte”. Constitué de plusieurs centaines de membres, il s’est d’abord fait connaitre du grand public par sa lutte, quelques fois violente, contre les mariages entre Juif et “Goys” (les Arabes principalement mais aussi les “vampires” catholiques comme ils les dénomment). Le thème de la pureté ethnique est le coeur de leur idéologie, un idéal qu’ils véhiculent notamment à travers La Familia, un groupuscule d’extrême droite composé de supporters du club de football du Beitar Jerusalem. Le 23 avril 2021, Lehava organise une marche provocatrice aux abords de Jerusalem-Est, durant laquelle ses activistes scandent “Mort aux Arabes” à proximité de la porte de Damas, la principale entrée dans le quartier musulman de la ville. Après des affrontements violents, avec des Palestiniens comme avec les forces de l’ordre, le mouvement n’est pas dissout, et s’en sort sans aucune complication. Cela ne fut rendu possible que grâce aux conseils avisés et aux contacts haut placés du conseiller juridique du mouvement, Itamar Ben-Gvir, que nous ne manquerons pas de mentionner plus tard. Présentée comme une mouvance marginale composée de jeunes instables par les médias, le mouvement tisse pourtant sa toile dans la société civile israélienne, comme au sein de la sphère politique, à travers ses liens controversés avec la formation Puissance Juive.

Otzma Yehudit :  traduit grossièrement en “Puissance Juive”, ce parti politique sioniste religieux  a pu obtenir 6 sièges au sein de la Knesset en juin 2021, grâce à la stratégie de coalition des petites mouvances ultra-conservatrices, encouragées par Benyamin Netanyahou. Mené par Itamar Ben Gvir, cette alliance hétéroclite a su profiter du virage centriste du gouvernement Bennett pour polariser les attentes des franges orthodoxes et radicales de la société. Cela représente une victoire historique, une véritable revanche idéologique pour les suprémacistes juifs : en 1988, le parti Kach de Meir Kahane, le père idéologique de l’extrême droite israélienne, était simplement interdit de se présenter aux élections israélienne, après des accusations d’incitation à la haine et à la violence. Aujourd’hui, leurs thèses dirigent les inclinaisons du débat public et leurs voix législatives constituent les leviers permettant la formation des coalitions politiques au parlement. Mis à part la valorisation de la violence symbolique et physique à l’encontre des populations palestiniennes, certains leaders tels que Avi Maoz comparent régulièrement les Juifs laïcs et de gauche avec les Nazis. D’autres, tels que Tzvi Tau, estiment que “l’homosexualité est la déviance la plus laide, qui brise la vie familiale et contredit la première base de l’existence humaine”.

Les principales personnalités :

Meir Kahane :  père idéologique et institutionnel de l’extrême droite israélienne contemporaine, il représenterait à la fois Maurras et Le Pen pour l’extrême droite française. Né dans une famille juive orthodoxe à New York en 1932, Kahane croyait en un État juif homogène dans lequel la Torah ferait loi. Il réclamait l’expulsion pure et simple des Palestiniens par la force et l’annexion de la Cisjordanie occupée. Les partisans de Kahane croient que la Cisjordanie  (occupée par Israël depuis 1967 en violation du droit international) et les versants orientaux du Jourdain appartenaient aux royaumes bibliques de Judée et Samarie, l’Eretz Israel que nous évoquions précédemment. Les disciples du rabbin appellent toujours à la destruction de la mosquée al-Aqsa dans la vieille ville de Jérusalem (laquelle a été construite, selon eux, là où se trouvait autrefois le second temple juif ) afin d’y construire un troisième temple. Kahane a été assassiné par un terroriste islamiste en 1990 à New York, mais son héritage est toujours perpétué par ses disciples. En 1994, son disciple, Baruch Goldstein, né aux États-Unis, a pris d’assaut la mosquée Ibrahimi dans la ville de Hébron, dans le sud de la Cisjordanie. Il y exécute 29 palestiniens priant à l’aube pendant le Ramadan, avant d’être tué sur place par l’armée. La tombe de Goldstein, qui se situe dans la colonie illégale de Kiryat Arba est fréquemment visitée par les colons pendant les fêtes nationales. Le nom du lieu où elle se trouve ? Le parc Meir Kahane.

Itamar Ben Gvir : fervent admirateur de Kahane et Goldtsein, l’actuel chef du parti Otzma Yehudit s’est rapidement fait remarquer dans le paysage médiatique. Âgé de 19 ans, deux semaines avant l’assasinat d’Yitzhak Rabin par un jeune Israélien, Ben Gvir brandit à la télévision israélienne l’emblème d’une Cadillac, le véhicule de Rabin. « On est arrivés à sa voiture, on arrivera jusqu’à lui aussi », lance-t-il. Déjà adepte de la polémique, et malgré sa famille composée de juifs irakiens laïcs, il se radicalise pendant la première Intifada. Il rejoint ensuite le mouvement Moledet, favorable à la déportation des Palestiniens de citoyenneté israélienne hors du territoire, avant de rallier la mouvance kahaniste. Parmi les coups d’éclat du député, l’installation d’un bureau la semaine dernière en plein Cheikh Jarrah, ce quartier de Jérusalem-Est devenu le symbole de la colonisation israélienne. Régulièrement invité sur les plateaux de télévision pour créer la polémique et faire grimper l’audimat, Itamar Ben Gvir use  d’une rhétorique agressive, tient des propos très acerbes et violents doublés d’une répartie hors-pair (ça vous rappelle quelqu’un peut être ?). Celui qui officie désormais en tant que député à la Knesset est également le représentant juridique de Lehava, et apporte son soutien et son analyse dans les procès concernant les “Jeunes des collines” que nous avons déjà évoqué. Paradoxalement, puisque ses engagements radicaux l’empêchent d’accéder au service militaire, il essuie cette humiliation en écopant d’une cinquantaine de comparutions devant les tribunaux, principalement pour incitation à la haine. Assurant lui-même sa défense de manière enragée, un juge lui conseille un jour d’étudier le droit. Vous connaissez la suite.

Ayelet Shaked : née le 7 mai 1976 à Tel-Aviv, dans une famille plutôt d’obédience libérale, Ayelet est surement la future attraction de la vie politique israélienne. Élue député à la Knesset pour le parti nationaliste « Le Foyer juif” en 2013, elle est ministre de la Justice entre 2015 et 2019, au sein du quatrième gouvernement Netanyahou. Passée par un groupe ultra nationaliste au sein de l’armée, les “kippas tricotés”, la femme forte du camp supremaciste tente même d’émerger avec sa propre formation politique, “La Nouvelle Droite”, qu’elle fonde en 2018. Vers une aventure politique solitaire ? Pour le moment elle tient les rangs et devient la ministre de l’intérieur du gouvernement Bennett, sans pour autant trahir les siens en appuyant avec fermeté sur les dossiers de sécurité, de surveillance et de fichage des populations palestiniennes. Son cheval de bataille, lors des années Netanyahou était principalement de retirer le maximum de prérogatives aux juges de la Cour Suprême, un des derniers organes véritablement démocratique du système israélien. « Le sionisme ne doit pas (…) et ne continuera pas à s’incliner devant le système de droits individuels interprétés de façon universelle », avait-elle averti devant cette même instance en 2017. Autre fait d’arme à son actif, un étrange clip de campagne tourné en 2019, dans le cadre des élections législatives. Après des plans en noir et blanc, réunissant tous les clichés de mauvais gout des pubs mettant en scène un personnage féminin, Ayelet Shaked saisit un flacon de parfum sur lequel est inscrit le mot “fascisme”. Elle le hume et fixe la caméra en disant : « Moi, je trouve que ça sent plutôt la démocratie”.

Conclusion :

À l’image de nombreuses sociétés occidentales, le tropisme politique israélien semble s’être largement déplacé à droite. Cependant, il est nécessaire de prendre en compte dans ce calcul idéologique de nombreux facteurs propres à l’État d’Israël : l’influence du sionisme historique, la radicalisation liée aux Intifadas, la reprise en main de la société par les religieux orthodoxes, la cristallisation des tensions avec les populations palestiniennes dans un contexte de crise économique, etc… Il est important également de souligner le rôle de soupape que pouvait jouer Benyamin Netanyahou, en contenant l’expansion de toutes ces mouvances d’extrême droite. Désormais, ces formations extrémistes ont une importance autant dans la société civile que dans la sphère politique, en accédant même à des postes dans les gouvernements successifs depuis quelques années. Et si on pouvait s’inquiéter de la diffusion de leurs thèses archaïques dans le débat public, force est de constater qu’aujourd’hui l’influence s’étend aux domaines législatifs et juridiques. Peut-être sommes nous en train d’assister à une nouvelle mue du projet nationaliste sioniste ?

Ronan Chagnot

Ronan Chagnot

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