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La répression chinoise sur le Toit du Monde.

Le Tibet, terre mythique surplombant le monde, est pour beaucoup un lieu de spiritualité, où se rencontrent yaks, moines bouddhistes et de plus en plus de touristes occidentaux en quête d’exotisme. Pour d’autres, et en particulier pour Pékin, ce domaine ressemble aujourd’hui à un pion stratégique dans le jeu des grandes puissances comme dans la politique intérieure chinoise.

La superficie de la province autonome du Tibet représente 13 % de la superficie totale de la Chine, et cette surface pourrait même doubler si l’on parle du Tibet historique, qui déborderait alors sur les États frontaliers. La région est par ailleurs considérée comme le « château d’eau de l’Asie » en référence à ses nombreux fleuves. C’est une région riche en minéraux tels que le zinc, le cuivre, le plomb, sans parler du précieux lithium qui sert aujourd’hui de matériau pour les batteries de nos smartphones et autres appareils connectés. Pour toutes ces raisons, la Chine ne peut pas se permettre de laisser derrière elle la soi-disant « maison du trésor de l’Orient« .

Une attache historique millénaire ? 

Un examen rapide de la situation du Tibet chinois nous montre que le discours officiel du gouvernement central repose sur un double discours contradictoire. D’un côté, il prône l’ancienneté historique et symbolique de l’appartenance du Tibet à la Chine, se fondant sur le lien personnel établi de longue date entre le Dalaï-Lama et l’Empereur. De l’autre vient la négation, dans sa plus grande brutalité : l’État chinois n’a jamais reconnu aucune des violences commises à l’occasion de la « libération pacifique » du Tibet en 1950, ni durant la « réforme démocratique » commençant en 1959, ou même dans toutes les interventions militaires et politiques visant la gestion de cette zone tendue jusqu’à aujourd’hui. Il existe ainsi des trous béants dans la mémoire historique de la Chine contemporaine, et quand ceux-ci ne disparaissent pas dans l’abime de l’oubli, c’est pour être mieux profanés, façonnés en outils de légitimation à la faveur de Pékin. 

Dans sa dimension sociale et économique, le discours officiel chinois repose sur une glorification de l’œuvre accomplie au Tibet par la toute puissante « Mère patrie ». En tant qu’observateurs extérieurs français, nous-mêmes ressortissants d’une ancienne puissance coloniale, nous ne connaissons que trop bien ce type de discours humaniste pervers, selon lesquels le développement matériel résultant de l’afflux de fonds publics et de main-d’œuvre justifierait une quelconque « mission civilisatrice » dans des régions barbares et lointaines. Évidemment, c’est ici ignorer le sentiment national tibétain bafoué et faire peu de cas des atteintes portées à l’identité tibétaine par cette politique d’assimilation forcée à l’ensemble chinois. Il semble néanmoins intéressant de passer au-delà des simples dénonciations et de porter la focale de manière plus précise sur les différentes politiques d’administration de la région par le régime. Nous tenterons ici d’y répondre en mettant en avant les politiques publiques grâce auxquelles les agents de Xi Jinping entendent aujourd’hui étendre leur emprise culturelle et symbolique sur la langue tibétaine.  

Quand Pékin façonne l’éducation tibétaine à sa guise

Dans le monde, et plus particulièrement en Occident, la langue est souvent une des raisons principales par laquelle un État justifie son existence. La nation française existe, justement car son peuple partage une identité et une culture commune, dont la langue française représente une grande partie. Autrement dit, la langue est synonyme de pouvoir, car elle permet de fédérer un peuple autour de valeurs, de schémas de pensée et de vocables similaires. Voilà en quoi Pékin pourrait justifier sa peur à l’égard de la subsistance de la langue tibétaine. 

La politique éducative fondamentale de Pékin au Tibet depuis son occupation a toujours été de gagner la fidélité de générations de Tibétains. Pour remplir cette tâche, la stratégie d’éducation a été façonnée par un point de vue idéologique afin d’endiguer, dénigrer et marginaliser tout caractère, identité ou expression tibétains. Non seulement il y a eu des changements grossiers dans le contenu idéologique du programme d’études, mais on y observe également la suppression de matières telles que les sciences et les études techniques. Cela va d’ailleurs à l’encontre des affirmations de Pékin, selon lesquelles le niveau d’alphabétisation aurait augmenté et qu’une éducation complète serait dispensée aux élèves tibétains. 

En 1994, un rapport du gouvernement indiquait clairement : « Les écoles de toutes catégories et à tous les niveaux devraient fermement placer l’orientation politique “correcte” au-dessus de toute chose et s’efforcer de former un personnel qualifié ayant de nobles idéaux, une intégrité morale, une bonne éducation et un sens aigu de la discipline ». Ceci a même été réitéré dans un discours plus récent, insistant sur le fait que les enseignants « devraient avoir certaines compétences professionnelles, mais surtout, qu’ils doivent être des révolutionnaires déterminés », révélant une nette préférence officielle pour le “rouge” par rapport à l’expert. 

La langue comme dernier outil de sauvegarde de la culture tibétaine

La langue tibétaine est de plus en plus marginalisée en raison du rétrécissement de son espace d’utilisation concret. Et les politiques de la Chine menacent de la rendre superflue au-delà des seules sphères culturelles et littéraires. En l’excluant notamment des domaines administratifs, en donnant au mandarin une position prédominante à l’école et à l’université, en offrant une poignée d’ouvertures professionnelles basées sur la maîtrise du tibétain, les autorités ont contribué à considérer cette langue comme « inutile ». Ces politiques se sont révélées tellement efficace que de nombreux parents tibétains se plongent désormais dans un dilemme cornélien pervers : d’un côté ils voudraient que leurs enfants soient les gardiens de la culture et du patrimoine du Tibet, mais le manque de débouchés professionnels implique que l’apprentissage de la langue chinoise est la seule façon de trouver un emploi dans presque toutes les filières. 

Par ailleurs, des enfants tibétains sélectionnés (souvent les meilleurs) sont envoyés en « Chine continentale » pour l’enseignement secondaire et tandis que des enseignants de différentes provinces chinoises font le chemin inverse pour travailler dans les écoles et les collèges du Tibet. La langue tibétaine n’est aujourd’hui connue que par un tibétain sur six, soit un peu plus d’un million de locuteurs, devenant de fait minoritaire au sein même du Tibet. La disparition de cette langue serait d’ailleurs une tragédie pour la littérature bouddhiste, étant donné que la plupart des textes sont rédigés en tibétain. Il est à craindre, à cause des attaques frénétiques de l’administration chinoise, que les nouvelles générations tibétaines n’auront plus aucune connaissance de leur propre langue et donc de leur patrimoine millénaire.

« Le sentiment national tibétain reste entretenu par le gouvernement en exil« 

La répression historique s’est installée, se présente partout et va durer encore longtemps. Des résurgences de violence, de rébellion du peuple tibétain sont remarquables dans la deuxième moitié du XXe siècle, et ne manquent pas non plus à notre ère. Avec le temps, les uniformes des soldats ont évolué, mais pas leur présence : la modernité n’aura servi qu’à améliorer l’emprise du Parti sur la Région Autonome du Tibet. La problématique de l’émancipation s’installe ainsi dans l’actualité internationale et chinoise, au Tibet comme ailleurs sur le territoire de l’Empire du Milieu.

Le sentiment national tibétain reste entretenu par le gouvernement en exil et les ONG qui sensibilisent l’opinion internationale quant aux traitements que subissent les populations locales. Enfin, les nations occidentales telles que les États-Unis et la France défendent ardemment le droit à l’autodétermination du peuple tibétain sur la scène internationale, non sans arrières pensées opportunistes. Néanmoins, les mesures de contrôle social progressivement instaurées par le Parti communiste chinois, ainsi que le peuplement Han au Tibet, laissent présager un avenir des plus sombres pour les ethnies tibétaines, devenues minoritaires sur leurs propres terres. Nation titubante, dont la caste politique est en fuite et la culture devenant progressivement une espèce en voie de disparition, la porte de sortie par le droit à l’autodétermination du peuple tibétain semble n’être désormais qu’une énigme sans réponse, dont la résolution n’est clairement pas à l’agenda. 

En dépit de ses aspirations géopolitiques et de sa puissance économique, les velléités territoriales et ethniques chinoises suscitent encore l’indignation de la communauté internationale, comme en attestent plus récemment les condamnations du régime concernant l’exploitation des Ouïghours dans la province du Xinjiang, ou les raids aériens provocateurs au-dessus de Taïwan. Ces situations, bien que complexes et dissociables, témoignent d’un processus comparable de maîtrise symbolique, puis politique et enfin totale d’un territoire dans le but d’exploiter toutes les ressources qu’il contient, que celles-ci soient énergétiques ou humaines…

Ronan Chagnot

Source photo de bannière: https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Des-moines-tibetains-s-immolent-par-le-feu-contre-la-repression-chinoise-_NP_-2011-10-19-725098?fbclid=IwAR0QnlMPeHwZooYRspcMll9VHTRwsNSrkLAgB2t2eJwDcKiBiffEe7Eroa4

Ronan Chagnot

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