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L’Espagne face aux vestiges de son passé franquiste

Ce 20 novembre 2021 marquait les 46 ans de la mort de Francisco Franco, vainqueur de la guerre civile espagnole, qui a dirigé le pays jusqu’en 1975. Traumatisée par près de 40 ans de dictature et 3 ans de guerre civile, l’Espagne tente de panser ses blessures. Mais l’héritage du franquisme continue de diviser le pays qui fait face à un défi mémoriel qu’il peine à s’approprier, tiraillé entre les revendications des familles de victimes en quête de reconnaissance et les nostalgiques du régime. Ainsi, à l’heure où de nombreux Etats s’efforcent de réaliser leur devoir de mémoire par la reconnaissance de leurs passés coloniaux, esclavagistes ou génocidaires, l’Espagne se perd dans un travail de mémoire pourtant décisif.

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Deux ans après la mort de Franco, dans l’urgence de la transition démocratique, l’Espagne vote la loi d’amnistie générale qui libère les prisonniers politiques et interdit le jugement des crimes franquistes. Les exactions commises sous la dictature jusque dans les années 1980 (disparitions, exécutions sommaires, vols de bébés, torture) sont alors passées sous silence. Mais depuis quelques années, des citoyens espagnols, rescapés du franquisme, saisissent la justice à 10.000 kilomètres des crimes commis, en Argentine, pour rompre ce « pacte de l’oubli » et faire condamner les coupables.

El Silencio de los otros, Almudena Carracedo et Robert Bahar, 2018.

La loi d’amnistie de 1977, emblème du « Pacte du silence »

En 1975, à la mort du général Franco, s’amorce une période dite de « transition démocratique » menée par Juan Carlos Ier, nommé Roi d’Espagne par le dictateur. Sa légitimité n’est cependant pas discutée par la société civile espagnole : la peur d’une nouvelle guerre civile plane. Le changement politique, issu d’une négociation complexe entre les secteurs réformistes du franquisme et les forces modérées de l’opposition démocratique, appelle au consensus. De retour dans la vie institutionnelle, les forces politiques espagnoles s’accordent pour refuser l’exploitation des rancœurs du passé à des fins partisanes. Ce « pacte du silence » ou « pacte de l’oubli » est l’un des fondements de la transition démocratique et sera à l’origine de la nouvelle Constitution de 1978. 

C’est dans ce contexte de transition démocratique qu’est votée la loi d’amnistie en 1977. Conformément à ce texte, tous les jugements émis sous la dictature de Franco sont frappés de nullité. Si cette loi entraîne des conséquences positives pour les anciens ennemis républicains du régime, elle implique également, de manière sous-jacente, l’interdiction de tout recours judiciaire contre les auteurs d’exactions commises sous le régime franquiste. De plus, la majorité des fonctionnaires du régime franquiste restent en poste, pour certains à des hautes fonctions au sein du nouveau régime démocratique espagnol, à l’image de Rodolfo Martin Villa (ministre de l’Intérieur d’Adolfo Suarez) ou encore de José Utrera Molina, ancien ministre du logement. De même, de nombreux militants politiques du mouvement franquiste rejoignent les rangs du nouveau parti de droite, l’Alliance populaire (Alianza Popular). Ce « pacte de l’oubli » est alors considéré comme le prix à payer pour garantir une transition en douceur du traumatisme de la guerre vers la démocratie et éviter le déchirement de la nation espagnole.

Par la suite, les années 1990 sont marquées par un certain révisionnisme historique mené par les gouvernements de droite. Ces derniers tentent de réévaluer positivement la dictature de Franco en soulignant notamment ses bénéfices économiques. La politique des grands travaux, comme la construction de barrages ou le soutien au tourisme contribuent à sortir l’Espagne du retard économique qui la pénalisait au lendemain de la guerre civile. La période franquiste aura donc été marquée par un « miracle économique » qui a facilité l’émergence de l’Espagne sur la scène des puissances européennes aux côtés d’Etats au passé également dictatorial comme l’Italie ou l’Allemagne. Reste que la différence majeure avec ces pays est que ces derniers ont réussi la réappropriation de leur récit commun.

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La Vallée de los Caidos dans la Communauté autonome de Madrid.

La loi de 2007 : un moyen de réhabiliter la mémoire des victimes du franquisme

Près de 25 ans après l’effondrement du régime de Franco, au tournant des années 2000, une partie de la société civile espagnole – enfants et petits-enfants des victimes républicaines du franquisme – tente de briser le « pacte du silence ». Dans le cadre privé ou associatif, de nombreuses actions en justice voient le jour dans le but d’engager les responsabilité politique et pénale des auteurs des crimes franquistes. Sont notamment exigées les exhumations de fosses communes où avaient été enterrées à la hâte les victimes des exécutions sommaires perpétrées. Mais ces actions en justice restent interdites par la loi d’amnistie de 1977. Le juge Baltasar Garzon, célèbre pour son rôle dans l’arrestation du dictateur chilien Pinochet, est suspendu en 2010 après s’être déclaré compétent pour enquêter sur ces disparitions. Une partie des plaideurs se tournent alors vers une magistrate argentine, Maria Servini de Cubria. Au nom du principe de justice universelle, cette dernière lance vingt mandats d’arrêt visant des personnalités et exécutants de la dictature franquiste et de la transition, dont sept anciens ministres.

Mais il faut attendre la victoire du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) aux élections législatives de 2004 pour que le gouvernement s’empare de la question mémorielle. Le nouveau premier ministre José Luis Rodriguez Zapatero, lui-même petit-fils d’un républicain réprimé sous la dictature, se montre à l’écoute de cette partie de l’opinion publique qui souhaite la réhabilitation de la mémoire des victimes du franquisme. La loi sur la mémoire historique, qui affirme que « les droits sont reconnus et étendus et des mesures sont établies en faveur de ceux qui ont subi des persécutions ou des violences pendant la guerre civile et la dictature » est votée en décembre 2007 par le Congrès des députés. Son article 15 oblige notamment les collectivités locales à retirer « tous les écussons, insignes ou plaques commémoratives qui exaltent la rébellion militaire, la Guerre civile ou la répression de la dictature ». L’application de cette dernière disposition topographique n’est cependant de droit que lorsque ce retrait n’entre pas en « opposition avec des raisons artistiques, architecturales ou artistico-religieuses » des monuments, comme le précise le même article. Une disposition qui explique la persistance de symboles franquistes dans l’espace urbain et le quotidien des Espagnols : des établissements scolaires et des rues portent en effet toujours le nom d’anciens franquistes. De même demeure la question du mausolée de Franco, problème national balloté entre les partis politiques depuis des années.

Le bras de fer politique autour du tombeau de Franco 

La polémique autour du monument de la Vallée de los Caídos est un exemple concret de la difficulté de l’Espagne à se confronter à son passé franquiste.

Ce monument colossal, imaginé par Franco au lendemain de la guerre civile, est situé dans la vallée de Cuelgamuros dans la Communauté Autonome de Madrid. Il est le plus important édifice d’architecture fasciste au monde. Vingt mille prisonniers politiques républicains ont travaillé à sa construction entre 1940 et 1959 dans des conditions difficiles. Beaucoup y périrent, d’autres furent grièvement blessés dans le chantier d’excavation de la basilique souterraine et la construction de l’immense croix de 150 mètres de haut qui surplombe le site. Destiné à l’origine à réunir les victimes des deux camps de la guerre, il n’accueille au départ que les héros fascistes et franquistes. Ce n’est qu’en 1964 que Franco accepte que les dépouilles de certains républicains catholiques rejoignent le mausolée. À sa mort, le dictateur est lui-même enterré dans la basilique souterraine aux côtés de José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange, le parti fasciste sur lequel s’appuya en partie Franco pour conquérir le pouvoir. Ainsi, chaque 20 novembre, date d’anniversaire de la mort de Franco, les nostalgiques du régime franquiste, phalangistes et militants d’extrême droite viennent lui rendre hommage au cours d’une messe ponctuée de saluts fascistes. Le prieur de l’abbaye ne parviendra qu’en 2014 à interdire les saluts fascistes à l’intérieur de la basilique pendant la messe. À la fois religieux et guerrier, ce monument condense donc l’idéologie national-catholique imposée par les 36 ans de dictature franquiste et exhale la répression qui s’exerça sur les vaincus.

L’article 16 de la loi de 2007 est dédié à la dépolitisation de la Vallée de los Caídos. Il exige que « le site soit géré strictement dans le cadre des normes applicables en général aux lieux de culte et aux cimetières publics ». Il interdit également sur le périmètre de la Vallée de los Caídos « tout acte de nature politique ou exaltant la guerre civile, ses protagonistes ou le franquisme ». Constatant le délabrement du site, un rapport rédigé par une commission d’experts conclut en 2011 qu’il est urgent de destiner des investissements pour sa réhabilitation et qu’il convient de lui ôter toute connotation idéologique ou politique : une décision qui implique notamment le transfert du cercueil de Franco. Selon le secrétaire de la commission d’experts, « il faut insuffler à la Vallée des valeurs constitutionnelles pour que chaque citoyen puisse s’y reconnaître. Cela nécessite des moyens financiers pour le réhabiliter et commencer un travail de réorganisation. Actuellement, sans un centre d’interprétation, ce n’est pas un mémorial de la Guerre civile, c’est un mausolée ». Cet appel reste cependant lettre morte puisqu’en décembre 2011 le Parti populaire, héritier de l’Alliance populaire, remporte les élections. Le gouvernement de Mariano Rajoy rouvre alors les portes de la Vallée de los Caídos malgré les travaux et les appels à en faire « un lieu de concorde et de réconciliation ».

Il faudra attendre 2018 et l’arrivée au gouvernement du socialiste Pedro Sanchez pour que la question de la dépouille de Franco devienne une priorité politique, conformément à une résolution du Congrès des députés espagnol de l’année précédente. Non sans peine, après un recours en justice devant la Cour suprême, l’exhumation et le déplacement du cercueil de Franco ont lieu en octobre 2019 vers le tombeau familial. Pourtant, faute de compromis entre le gouvernement et l’opposition sur la nature et la connotation idéologique et politique du lieu, la Vallée de los Caídos continue d’alimenter la polémique.

La lutte contre l’oubli : le projet de loi mémorielle

En 2021, dans la continuité de la loi mémorielle de 2007, la coalition de gauche PSOE-Podemos menée par Pedro Sanchez fait d’un projet de loi de mémoire démocratique une des mesures phare du mandat. Son ambition est d’exprimer la prise de conscience de l’Etat de son rôle à jouer dans la reconstruction mémorielle espagnole. Le projet de loi entend ainsi se confronter à tous les abcès non réglés des périodes de la guerre civile espagnole entre 1936 et 1939, puis de la dictature franquiste de 1939 à 1975. Il prévoit notamment la reconnaissance des victimes républicaines de la guerre et la prise en main par l’État de la recherche et de l’identification des milliers de disparus jetés dans des fosses communes (estimés à 114 000). L’apologie de la dictature deviendrait, selon cette loi, contraire à l’intérêt général. La répression franquiste devrait également être inscrite dans les programmes scolaires. La loi prévoit également de renommer la Vallée de los Caídos par son appellation du XIXème siècle, « Vallée de Cuelgamuros », et devenir un centre mémoriel. D’autres propositions clés sont avancées : la création d’un parquet spécial pour enquêter sur les violations des droits de l’homme commises durant la période franquiste et la dissolution de la Fondation Franco. Présidée par les descendants du dictateur, cette organisation à but non-lucratif continue de veiller à la mémoire du régime, et était encore subventionnée par l’Etat espagnol avant l’arrivée des socialistes au gouvernement en 2004. 

Mais en Espagne, légiférer sur l’époque franquiste demeure une tâche épineuse. L’opposition de droite dénonce une manœuvre politicienne gouvernementale supposée détourner l’attention de la mauvaise gestion de l’épidémie du Covid-19. Accusé par la droite de « raviver les plaies du passé », le parti d’extrême droite Vox va même jusqu’à parler « d’instrument de persécution politique ». Le projet de loi est à l’inverse jugé insuffisant par le Parti de gauche républicain de Catalogne ERC et le Bildu (parti indépendantiste basque). Cette aile de l’échiquier politique, pourtant alliée du gouvernement, conditionne son vote à l’abrogation de la loi d’amnistie de 1977. D’abord réticent, le gouvernement socialiste a néanmoins fini par déposer un amendement en ce sens. Le projet de loi poursuit ainsi son parcours législatif mais fera sans doute face à de nombreuses oppositions de la droite conservatrice et des partis de la coalition de gauche qui s’écorchent sur son interprétation pénale.  

Le fantôme de Franco plane toujours sur la vie politique et civile espagnole. La chute de la dictature en 1975 n’a pas été accompagnée d’un travail de mémoire et de condamnation claire du régime et de ses acteurs, ce qui entretient les ambiguïtés contemporaines et le sentiment d’inachevé. Après plusieurs rappels à l’ordre du Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies, l’Espagne affiche néanmoins depuis le début des années 2000 une volonté de rupture avec les vestiges du franquisme.

Mais si les mesures législatives récentes témoignent d’un certain changement de paradigme dans la relation de l’Etat espagnol à son passé, la redéfinition de la mémoire historique par la société civile espagnole s’avère délicate. En l’absence de consensus sur la période franquiste, cette dernière continue d’être divisée sur le sujet, polarisée selon les héritages politiques familiaux et les clivages générationnels. L’enjeu clé de cet affrontement de mémoires réside sans doute dans la prise en charge par l’Etat d’une investigation mémorielle nécessaire pour permettre à l’Espagne d’aller de l’avant. Néanmoins, une ligne directrice de politiques publiques en la matière nécessiterait la discussion et l’action commune des grands acteurs du bipartisme espagnol − les partis socialiste et populaire − qui ne semblent pas prêts à revoir leurs positions sur le sujet.

Source bannière: https://www.cinespagnol.com/films/le-silence-des-autres-el-silencio-de-otros/

Marie Allain

La rédaction

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