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L’intersectionnalité, du concept à la polémique sur l’ « islamo-gauchisme »

Issu du courant Black Feminist, le terme « intersectionnalité » est conceptualisé et transposé dans les sphères juridique et théorique au cours des années 80 aux Etats-Unis. C’est seulement 20 ans plus tard qu’il s’inscrit dans le vocabulaire français, et suscite dès lors de vives critiques. Quelle est la genèse de ce concept, ses apports, et pourquoi fait-il encore débat en politique et au sein même des sciences sociales ?  L’article est enrichi de réflexions de trois sociologues : François Dubet, ex-directeur à l’EHESS et ex-membre de l’Institut universitaire de France, spécialisé dans la marginalité juvénile et les institutions, Louis Chauvel, chercheur à l’Observatoire français des conjonctures économiques et à l’Observatoire sociologique du changement, spécialisé dans l’analyse des structures sociales et du changement par génération et Olivier Schwartz, chercheur au Centre de recherche sur les liens sociaux-CERLIS et spécialisé dans les classes populaires contemporaines.

Naissance du concept

Le concept d’intersectionnalité désigne l’imbrication des rapports d’oppression et de domination dans la société. Il est né dans les années 70 au sein du courant radical Black Feminism qui contestait à l’intérieur même du mouvement féministe le monopole de représentation par des femmes blanches issues des classes moyennes, conduisant à penser que la catégorie des femmes était homogène. Ce concept fut ensuite transposé de la sphère militante à la sphère théorique au cours des années 80 par le biais d’une théorie critique de la « race » qui était absente dans le discours libéral des droits individuels. En effet, ce terme est formé par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw pour inclure les individus victimes de diverses formes d’oppression et de domination qui n’entraient pas dans les catégories juridiques établies. Cela leur permettait une protection juridico-politique, comblant ainsi une insuffisance théorique.

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De fait, l’intersectionnalité se situe entre la théorie et la pratique (mobilisation) car elle vise à dénoncer la multiplicité et la complexité des logiques de domination. Si la notion d’intersectionnalité émerge dans la seconde moitié du XXe siècle, les idées qu’elle véhicule ne sont pas nouvelles. Dès le XVIIIe, la femme politique et pionnière du féminisme français Olympe de Gouges, dans sa Déclaration des droits de la Femme et de la citoyenne, expliquait déjà les liens entre la domination coloniale et la domination patriarcale. On peut également mentionner le sociologue W.E.B. Du Bois qui déclarait en 1903 dans Les Ames du peuple noir  : « Il est dur d’être un homme pauvre, mais être une race pauvre au pays des dollars est la pire des épreuves ».

Une richesse pour d’autres sujets

En dehors de la richesse théorique qu’apporte à elle seule la recherche intersectionnelle, cette dernière permet d’éclairer sous un angle nouveau d’autres domaines de recherche, par exemple l’étude des masculinités qui s’est constituée en tant que champ de recherche autonome après les études féministes et intersectionnelles. Elle vise à dénoncer la « masculinité hégémonique » qui peut être définie selon la sociologue australienne Raewyn Connell, spécialiste de la thématique du genre, comme étant « une configuration des pratiques de genre visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes ». Tout comme la catégorie féminine, celle masculine ne doit pas être considérée comme étant unifiée et figée car elle évolue au sein d’un certain contexte socio-historique qui lui confère une dimension dynamique et relationnelle. Par exemple, la définition d’ « être un homme » évolue au cours du temps avec de nouvelles attentes et normes sociales véhiculées par les médias mais aussi les institutions et les proches (famille, amis…). L’apport théorique de la recherche intersectionnelle permet également d’affirmer la nécessité de donner la parole aux individus marginalisés (les individus en situation de vulnérabilité sociale, économique ou culturelle) et de situer les rapports sociaux de genre au sein de rapports de force via plusieurs opérateurs de pouvoir (classe, origine ethnique, identité sexuelle, handicap, âge).

L’intersectionnalité a aussi permis un renouvellement des perspectives en intervention féministe, par le biais d’un regard critique mais aussi par l’application de nouvelles formes d’action sociale. Le regard critique permet d’atténuer, voire de supprimer des préjugés dans l’action sociale. C’est le cas par exemple avec l’image de la « femme migrante » qui subit un isolement social et sexiste, ou encore la pratique de l’excision en France pensée comme une pratique uniquement culturelle ou religieuse alors qu’elle est également employée par le corps médical. L’apport des études intersectionnelles consiste à ne pas analyser ces inégalités (genre, contexte, sphère familiale, etc) en les additionnant mais plutôt en les imbriquant, et de ne pas homogénéiser et ethniciser (affecter une catégorie à un groupe en raison de son origine, son apparence ou son mode de vie ces catégories). Les nouvelles formes d’action sociale de luttes et de solidarités nationales et internationales s’expriment notamment par la Marche mondiale des femmes ou encore la Charte mondiale des femmes pour l’humanité. Cette dernière, née en 2005, est fondée sur 5 principes : l’égalité, la liberté, la solidarité, la justice et la paix.

Un contexte français défavorable

Le moment et la manière d’appropriation d’un concept diffèrent en fonction du contexte dans lequel il émerge. En effet, cette distinction d’utilisation est perceptible en comparant le contexte français et étatsunien. L’apparition tardive au milieu des années 2000 du concept d’intersectionnalité en France est due à des traditions théorique et politique distinctes. Le contexte français défavorable à l’émergence de la théorie intersectionnelle est due à l’universalisme républicain et à l’analyse marxiste des inégalités.

Le multiculturalisme étatsunien tente de dépasser les inégalités additives comme c’est le cas avec les stratégies antidiscriminatoires – telle que la politique antiraciste – qui ont prévalu en France dû à la prédominance de l’universalisme inspiré par l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Il vise à nier toute différence entre les citoyens au nom d’une égalité républicaine. L’accent est mis sur l’unité culturelle de l’humanité et l’indivisibilité de la République (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen) qui confère à tous les citoyens un accès égal aux droits. De fait, cela limite la possibilité de penser les spécificités et complexités des situations sociales individuelles et d’élargir le cadre des luttes sociales face aux discriminations.

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 En France, l’analyse des inégalités était dominée par la théorie marxiste. D’après cette théorie, les inégalités sont rendues possibles par l’exploitation, c’est-à-dire la partie du travail non rémunérée qui est la « plus-value ». De fait, les antagonismes raciaux étaient vus comme le produit de la lutte politique des classes sociales. La catégorie de « race » serait le fruit du système capitaliste pour faciliter les écarts salariaux et l’exploitation de certains travailleurs. Sous cet angle, les rapports de « race » sont inclus dans les conflits de classe, comme le formule le marxiste Oliver Cromwell Cox dans son ouvrage Caste, Class and Race publié en 1948. C’est pour cette raison que l’intersectionnalité va être davantage appliquée aux rapports entre genre et classe en France (axé sur une dénonciation du capitalisme avec l’exploitation ouvrière), contrairement aux relations entre genre et « race » (intersection) aux Etats-Unis.

Le débat sur l’intersectionnalité par la « race » au sein des sciences sociales

On assiste aujourd’hui en France à une résurgence du terme de « race » dans les sphères médiatique, politique, militante et universitaire. Un terme qui était auparavant mobilisé par la droite et l’extrême-droite uniquement et lors de discours identitaires hostiles au discours social. Dans les trois premières sphères, on peut citer la population carcérale ou encore les violences policières avec l’affaire Adama Traoré (mettre le lien d’un article qui résume l’affaire, ou page Wikipédia?) qui a suscité une vague d’indignation et de mobilisations. Elle ressurgit aussi dans la sphère universitaire, portée par une nouvelle génération de chercheurs souvent inspirés de la doctrine étasunienne. Loin de défendre une humanité divisée en populations distinctes par des traits biologiques, ces chercheurs mobilisent ce terme pour étudier plus finement les discriminations. L’interdiction des statistiques ethniques en France limite l’analyse sociologique des discriminations. Demander le pays de naissance des parents et grands-parents plutôt que l’appartenance ethno-raciale est vaine dès la 3ème génération car les origines disparaissent mais les inégalités demeurent. La sociologue Juliette Galonnier écrit d’ailleurs : « La race est une fiction mais ses conséquences sur le monde social sont bel et bien réelles ».

Toutefois, le terme de « race » fait débat au sein des sciences sociales, subissant trois principales critiques. La première vise sa terminologie, remettant en cause sa dimension initialement scientifique, comme l’affirme la juriste Gwénaële Calvès, codirectrice du groupe de recherche Politiques antidiscriminatoires de Sciences Po : « L’utilité scientifique de ce terme n’est pas prouvée : elle n’est que postulée. Ce n’est pas parce que, dans les cours de récré, on se traite de sale race que la race devient un concept utile au progrès de la recherche. Toute démarche scientifique suppose une rupture épistémologique : le genre, par exemple, est une catégorie scientifique qui n’a pas le contenu biologisant du mot sexe… Le recours au mot race par certains acteurs sociaux ne justifie donc en rien sa réintroduction dans le discours scientifique. ». La seconde critique dénonce le fait de donner le même poids à plusieurs variables (race, classe sociale, sexe, âge, handicap, situation géographique) en supposant qu’elles ont le même potentiel analytique. Enfin, la troisième et la plus vive critique de l’intersectionnalité autour du terme de race dans les sciences sociales rejette une prétendue supériorité du potentiel d’analyse de la race sur la classe sociale. Certains chercheurs estiment pourtant que cela ne permet pas de comprendre les causes profondes des inégalités sociales d’une société capitaliste, contrairement au concept de « classes sociales ». L’un des fondateurs de la sociohistoire, Gérard Noiriel, publie sur son blog personnel en 2018 un texte intitulé Réflexions sur la « gauche identitaire en prenant cette position :

 « Si tout l’art des sciences sociales consiste à démêler finement, selon les contextes (géographique, historique, interactionnel), le jeu des variables agissantes, il reste qu’on ne peut rien comprendre au monde dans lequel nous vivons si l’on oublie que la classe sociale d’appartenance (mesurée par le volume de capital économique et de capital culturel) reste, quoi qu’on en dise, le facteur déterminant autour duquel s’arriment les autres dimensions de l’identité des personnes ».

Il illustre son propos en affirmant que les femmes, les minorités ethniques ou sexuelles ont des porte-paroles car certaines d’entre elles possèdent un capital culturel et symbolique ainsi qu’une visibilité suffisants pour défendre publiquement leur cause, contrairement aux classes populaires. Il reprend cette critique dans son dernier ouvrage Race et sciences sociales co-écrit avec le sociologue des inégalités sociales, Stéphane Beaud, en février 2021, suscitant de vifs débats au sein de la discipline à coups de tribunes médiatiques.

Instrumentalisation du concept par la polémique sur l’ « islamo-gauchisme »

La critique de l’intersectionnalité à travers le terme de race au sein des sciences sociales ne doit pas être confondue avec la polémique sur l’ « islamo-gauchisme ». Avant de mentionner les accusations et enjeux de cette dernière, il convient d’évoquer l’origine du néologisme « islamo-gauchisme ». Il est utilisé pour la première fois en 2002, dans le contexte de la seconde intifada, par l’historien Pierre-André Taguieff dans son ouvrage La Nouvelle Judéophobie, afin de désigner un militantisme d’extrême gauche qui s’allie avec l’islam au nom de la lutte contre l’impérialisme. Il est repris par l’extrême droite en 2003 lors du débat sur la Loi sur les signes religieux dans les écoles publiques françaises puis popularisé au sein du débat public suite à des réactions aux meurtres et aux attentats islamistes tel que l’assassinat de Samuel Paty, selon le sociologue Jean-Pierre Le Goff, qui étudie notamment l’évolution des idées et des mœurs dans les sociétés démocratiques.

Depuis peu, ce néologisme est repris par le gouvernement au moment d’un projet de loi contre le séparatisme: une « ethnicisation de la question sociale (…) qui casse la République en deux » selon Emmanuel Macron en juin 2020, un islamo-gauchisme qui ferait des « ravages » par « des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits » d’après Jean-Michel Blanquer en octobre 2020 puis une accusation portée par la Ministre de l’enseignement et de la recherche, Frédérique Vidal, selon laquelle l’université et la recherche seraient « gangrénées » par l’islamo-gauchisme en février 2021. S’ensuit une demande d’enquête de sa part au CNRS sur l’influence de l’islamo-gauchisme au sein de l’université, afin de distinguer « ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion ». 

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Le CNRS répondra vigoureusement dans un communiqué de presse que l’islamo-gauchisme « n’est pas une réalité scientifique ».  Un débat qui fait écho avec les propos du célèbre sociologue Pierre Bourdieu qui, dans son ouvrage Science de la science et réflexivité, affirmait que « le champ scientifique obéit à une logique qui n’est pas celle du champ politique ». C’est une remise en cause de la liberté académique qui stigmatise des communautés scientifiques. En effet, cette accusation d’une complicité intellectuelle au terrorisme et l’instrumentalisation de la science portent aussi sur l’influence de certains champs de recherche (études décoloniales, postcoloniales et intersectionnelles) qui produiraient davantage de l’idéologie complaisante que de véritables travaux scientifiques.

Entretien avec François Dubet, ex-directeur à l’EHESS et ex-membre de l’Institut universitaire de France, dont les recherches portent sur la marginalité juvénile, l’école et les institutions.

Aymée (A) : En 1988, vous publiez La galère : jeunes en survie. La galère désigne notamment des petits boulots instables et des réseaux de sociabilités fragiles dans un contexte de désindustrialisation française. Vous décriviez l’expérience d’une jeunesse spécifique, en imbriquant la classe sociale et la génération. Pensez-vous que l’analyse sociologique purement en terme de classe sociale est aujourd’hui dépassée ?

François Dubet (F.D.) : Il va de soi dans les sociétés industrielles, les analyses en termes de classes sociales s’imposaient parce que la position de classe semblait déterminer un grand nombre de conduites, d’attitudes, de choix politiques et de mouvements sociaux. Les autres dimensions du statut de chaque individu n’étaient pas ignorées : il y a bien longtemps que les sociologues croisent les variables et savent que chacun de nous est « intersectionnel » , il a un sexe, une sexualité, un travail,  des revenus, des diplômes, des origines « ethniques », une religion… Le travail élémentaire de tout sociologue normalement constitué a toujours été de croiser ces dimensions, y compris par des modèles statistiques sophistiqués pesant le poids de chaque variable. Mais il est vrai que dans la société industrielle, dans la lutte des classes et le projet socialiste ou communiste, la classe était perçue comme la variable majeure et bien souvent les statistiques confirmaient cette influence.

Aujourd’hui nous vivons dans des inégalités multiples parce que les diverses dimensions du statut et de l’identité de chacun sont relativement indépendantes entre elles. Les sociétés sont de plus en plus « diverses », la jeunesse est un nouvel âge de la vie, la hiérarchie des diplômes s’est accentuée, les sexualités diverses sont plus visibles…  Il est évident que la classe sociale ne résume pas tous les statuts et toute l’identité des personnes. Et des dimensions qui étaient dans l’ombre passent à la lumière. Mais ceci ne signifie absolument pas que les classes disparaissent : on peut être un bourgeois ou un ouvrier, tout en étant aussi une femme ou un homme, un musulman ou un athée, etc… Par exemple, chez les étudiants, les héritiers et les boursiers (les très bons élèves issus des classes populaires) sont très minoritaires, chacun est nettement plus composite avec des parcours divers et singuliers. J’ai le sentiment de dire des banalités, des choses que chacun sait, mais qui, étrangement, semblent étonner les sociologues.

A : L’une des critiques faite au concept d’intersectionnalité est de donner le même poids à plusieurs variables (âge, classe sociale, sexe, origine ethnique ou « race », zone géographique, handicap, etc), en supposant qu’elles ont le même potentiel analytique. Qu’en pensez-vous ? Faudrait-il limiter l’analyse à seulement 1, 2 ou 3 variables maximum pour éviter cet écueil ?

F.D. : De mon point de vue, l’intersectionnalité est un truisme sociologique qui ne devrait pas prêter à débats. Tout le problème vient de ce que cette théorie qui n’en est pas vraiment une, engage des querelles idéologiques à mes yeux un peu absurdes ; la « race » compte-elle plus que la classe, plus que le sexe, plus que la sexualité, plus que la religion, plus que le lieu de vie…. Tout ceci est un peu vide de sens sauf pour celles et ceux qui disent parler au nom de la « race », de la classe, du sexe… et qui revendiquent de parler au nom des seules « vraies victimes » des injustices alors que les choses sont nettement plus compliquées : une femme peut-être dominée en tant que femme, tout en dominant beaucoup d’hommes quand elle dirige une grande entreprise. Trop souvent nous raisonnons par clichés : tous les riches vivent à Neuilly et ont un château, tous les immigrés et leurs enfants sont pauvres, musulmans et vivent dans les quartiers difficiles ; puisque les femmes sont, en moyenne moins bien payées que tous les hommes, chaque femme serait moins bien payée que chaque homme.. Bien sûr ce n’est pas vrai. Rappelons que si les campagnes sont, en moyenne, moins riches que les villes, il y des riches à la campagne et des pauvres en ville. Autrement dit, aucune variable n’est homogène. Bien souvent les sociologues se spécialisent dans une inégalité particulière et pensent qu’elle est la seule et la plus importante. Or tout le « métier » du sociologue est de choisir les variables pertinentes pour comprendre le problème qui l’intéresse, et pas de se lancer dans une guerre sur l’importance des variables qui n’est peut être qu’une lutte de territoires académique. Bien souvent chacun est tenté de se faire le « militant » et le porte parole de sa variable : la classe, le sexe, la race… Je trouve inquiétant que chaque variable donne naissance à sa studie, son comité scientifique, sa revue… sa manière voir le monde en oubliant le reste.

A : Vous êtes partisan d’une sociologie de l’expérience, pour dépasser ce que vous qualifiez d’ « épuisement de la représentation du social » dans la sociologie classique, pour citer votre ouvrage Sociologie de l’expérience, publié en 1994. Vous privilégiez une analyse à partir de l’expérience sociale autour de 3 logiques d’action interdépendantes (la subjectivation via le retrait, l’intégration, et la stratégie en fonction des opportunités) plutôt que de réduire votre analyse à des classes sociales ou des institutions (école, famille, religion). C’est une approche où l’individu est plus libre et guide ses actions en fonction du contexte et de ses intérêts.

Pensez-vous que cette approche réglerait la querelle autour d’une possible mise en retrait de la théorie des classes sociales avec le concept d’intersectionnalité ? Qu’il suffirait de partir de la vision du monde des individus à travers leur expérience sociale et leur ressenti, plutôt que laisser le sociologue choisir les variables (âge, classe sociale, origine sociale, handicap, etc) les plus déterminantes selon lui ?

F.D. : Sociologie de l’expérience n’est pas une réflexion autour des variables. Je ne cherche pas à expliquer l’action par la situation, mais à expliquer l’action en situation. Mon hypothèse est que les logiques de l’action ne sont pas nécessairement emboitées, qu’elles divergent, ce qui oblige chacun de nous à être un acteur et pas le clone de son conditionnement. Mais je suis prêt à admettre que la multiplication des variables qui nous déterminent et qui ne sont pas toutes cohérentes entre elles, accentuent les tensions de l’expérience sociale de chacun. Ce n’était pas le cas dans les sociétés plus intégrées ou chacun pouvait sembler avoir été « programmé ».  Par exemple, j’ai des origines, une position de classe, un sexe, des ressources culturelles,  des convictions religieuses, et c’est avec tout ça que je dois me construire comme un étudiant, donner du sens à mes études, construire mon expérience singulière puisque je ne suis plus programmé par une seule de ces dimensions. 

A. : S’il faut prendre en compte le ressenti des enquêtés sur leur expérience sociale, le sociologue peut-il et doit-il le reformuler, le recadrer, le classifier ?

F.D. : Je pense que, pour peu qu’on se donne la peine de les écouter vraiment, les individus sont souvent de meilleurs sociologues que les sociologues qui croient savoir ce que les acteurs devraient penser et qui croient que si les individus ne disent pas ce qui attendu, c’est parce qu’ils sont aliénés, aveuglés et dominés.  Si vous expliquez à un individu « banal » qu’il est à la fois un homme, d’origine étrangère, homosexuel et employé à la poste, qu’il est donc intersectionnel et que c’est une révélation, je crains qu’il vous prenne pour un médecin de Molière. Le sociologue doit comprendre qu’est-ce qu’il fait avec tout ça, comme il voit le monde et comment il se voit, pourquoi il pense que le monde est juste ou injuste, et comment tout ça s’articule à des mécanismes sociaux. Je suis obligé de rappeler qu’il n’y a pas de classe sans conscience de classe, de race sans racisme et sans conscience d’être racisé, de sexe sans représentation de son genre… Ce qui se passe dans la tête des acteurs est essentiel et rien ne serait plus ridicule que de faire des enquêtes en partant de l’idée que les acteurs ne savent pas ce qu’ils font, qu’ils ne sont que le produit des pouvoirs et des manipulations auxquels seuls les sociologues échapperaient, on se demande d’ailleurs comment.

A : Selon vous, l’expérience sociale que vous théorisez constitue-t-elle une « 3e voie » par rapport à cette polémique autour de l’intersectionnalité ? 

F.D. : Je ne sais pas si la sociologie de l’expérience est une troisième voie. Ou alors c’est une voie que je partage avec beaucoup. En revanche je crois que la querelle sur l’intersectionnalité est strictement politique puisque nous sommes tous intersectionnels et de plus en plus. En revanche, il existe une sorte de concurrence des variables qui est aussi une concurrence des victimes des injustices. Bien que je ne le souhaite pas, on peut opposer politiquement les femmes aux hommes, la « race » à la classe, les croyants aux non croyants,  les gens des villes à ceux des champs…Il n’y aura pas de « convergence des luttes », mais plutôt un fractionnement infini de la vie sociale et un déclin des solidarités. Je ne suis pas certain que la société en sera meilleure.  Plus nous sommes intersectionnels, plus nous voulons être reconnus comme étant égaux et singuliers. De la même manière que les luttes de classes ont eu une expression politique avec l’opposition de la gauche et de la droite, quelle sera la forme politique des conflits qui émergent aujourd’hui et n’entrent plus nécessairement dans  le cadre des classes ? En ce sens, l’intersectionnalité pose une question essentielle, mais je ne suis pas sûr qu’elle en soit la réponse.

Entretien avec Louis Chauvel, chercheur à l’Observatoire français des conjonctures économiques et à l’Observatoire sociologique du changement, spécialisé dans l’analyse des structures sociales et du changement par génération

A : L’article porte sur le concept d’intersectionnalité. On va entrer dans le vif du sujet : que pensez-vous de ce concept ?

Louis Chauvel (LC) : C’est un concept intéressant : il permet de mieux comprendre que chacun d’entre nous, chaque individu, se trouve au point de convergence de tout un ensemble de tensions dans le champ social. Penser d’une façon intersectionnelle permet de mieux comprendre toutes nos facettes. Dans la sociologie traditionnelle, nous sortons d’une classe sociale, d’un niveau socio-économique. C’est quelque chose d’important, encore aujourd’hui, mais ce n’est pas tout. Il y a aussi l’âge, et la génération, qui nous amène à avoir vingt and dans un contexte spécial, différent des autres générations, et qui explique beaucoup de notre vision du monde, notre culture, nos réflexes cognitifs et psychologiques ou encore notre mode de pensée, qui sont différents de ceux de nos parents au même âge. Karl Mannheim, il y a presque un siècle, a montré que c’est très important. Et en même temps on est issu d’un groupe ethnoculturel, d’un rapport particulier à l’immigration ou l’enracinement, avec un décalage plus ou moins total avec les « gens d’ici », et par ailleurs on nait généralement avec un sexe, et en même temps nous construisons nos préférences sexuelles, de façon conventionnelle ou pas. Nos identités se fondent sur toutes ces facettes, et sur bien d’autres encore, aussi importantes d’un point de vue identitaire : la politique, ce qu’on a lu ou pas lu. Tout cela nous donne une position spécifique. Pour bien comprendre un individu ou un groupe social, il faut tout comprendre à la fois. Et la théorie de l’intersectionnalité permet de mieux le comprendre.

Ensuite, cette théorie aide à penser que chacune de ces facettes dissimule un champ de pouvoir et de domination. Sur la facette socioéconomique, on a les dominants qui possèdent le monde et les autres qui subissent : les inégalités signifient une dissymétrie du pouvoir, le système étant biaisé au profit de ceux qui ont plus d’argent. Marx a systématisé ce point. Mais chaque facette mentionnée ici donne lieu aussi à du pouvoir, de la domination et des injustices sociales. 

En plus, dans la théorie de l’intersectionnalité, il y l’idée générale que toutes les facettes sont en interaction : les variables sociales jouent chacune une partition avec les autres. Ainsi, l’extrême pauvreté n’est pas répartie de la même manière dans toutes les classes sociales, tous les groupes ethnoculturels, pour les hommes et les femmes, etc. L’intersectionnalité exige de comprendre ces facettes toutes ensembles dans la mesure où les positions minoritaires et dominées correspondent à des niveaux de souffrance qui se cumulent et s’accroissent l’une l’autre. L’analyse de la pauvreté extrême aux Etats-Unis montre bien le cas spécifique des femmes African-American , sans diplôme, mères d’enfants en bas-âge, sans support de leur famille, etc. Lorsque l’on considère le cumul de l’ensemble des difficultés, elles ne s’additionnent pas mais se multiplient. C’est l’idée générale de l’intersectionnalité où les cas les plus extrêmes sont aussi ceux qui correspondent à l’interaction des situations les plus difficiles.

Ensuite, là où j’ai une extrême méfiance par rapport à la notion d’intersectionnalité, c’est lorsqu’elle passe d’un statut d’outil pour l’analyse et la compréhension du monde au statut d’arme politique. C’est une méthode qui devient alors assez dangereuse, même pour les personnes qui l’utilisent. L’intersectionnalisme radical tend à faire des victimes des héros de la guerre contre les dominations, et à disqualifier toute personne dominante sur une des facettes du droit d’exprimer son point de vue. Le risque est de sombrer dans des caricatures d’analyse politique qu’aucune personne de sensée ne peut accepter. Il est important de dénoncer les préjugés de la société, mais lutter contre eux en les inversant est un problème. Les intersectionnalistes radica.l.u.e.x.s (en écriture hyper inclusive) en sont à dénier le droit des hommes à la parole, des « blancs » à venir aux meetings, et au bout du compte, seule une petite élite cumulant tous les critères de minorité aurait le droit de s’exprimer. La théorie radicale de l’intersectionnalité appliquée à la vie de tous les jours, dans les universités par exemple, suscite un danger de marginalisation des groupes politiques qui s’en emparent. On risque de tomber dans l‘androphobie, la haine des hommes, même s’il y a aussi des hommes avec d’autres identités. Au fond, il y a un risque démocratique dans le fait de croire que les seules personnes qui ont le droit de parler de déprivation ou difficulté sociale seraient des gens d’un groupe ethnoculturel particulier, d’une religion particulière, d’un sexe et d’une identité sexuée particulière. Evidemment, dans cette espèce de Tour de Babel des identités fragmentées, plus personne n’écoute plus personne. Au bout du compte, le passage à l’intersectionnalité extrême d’une partie des progressistes devrait être adoré par les dominants, les élites capitalistes, les gouvernants, simplement parce qu’une telle opposition est appelée à s’effondrer après avoir ruiné le camp du progrès. Un mouvement collectif social majoritaire dans un contexte d’intersectionnalité radicale est impossible puisqu’il s’autodétruirait avant de pouvoir discuter ensemble. Je précise que ce n’est pas toujours le cas mais utilisé de façon douteuse, il y a le risque de voir apparaître cette forme de marginalisation qu’on a pu connaître à d’autres périodes de l’histoire. A l’époque de la Russie tsariste, l’enfermement dans l’extrême de certains groupes progressistes très avancés politiquement et culturellement confrontait ces groupes à leur destin minoritaire voire à leur autodestruction dans une radicalité absurde. L’un des risques de l’intersectionnalité est de ne considérer que l’intersection. En plus de cette intersectionnalité, il faut penser aussi l’union des ensembles, de l’ensemble des catégories qui font face à des injustices sociales radicales et à des difficultés d’existence les plus fortes, mais aussi à l’ensemble des groupes sociaux et humains insatisfaits des réalités d’aujourd’hui

C’est ce qui me gêne dans une certaine approche intersectionnelle radicale, et dans un grand nombre d’attitudes critiques plus conventionnelles que réelles : alors que nous faisons face aujourd’hui en France à des situations d’une extrême difficulté – certes moins radicales que dans d’autres pays du monde, mais inédites au regard de notre histoire proche – tous ces enjeux symboliques, notamment l’écriture inclusive, la grammaire, les réunions non-mixtes, les débats sur qui a le droit de parler, ont tendance à faire oublier les priorités premières : par exemple, les problèmes croissants d’emploi, de logement et d’alimentation des étudiants et des jeunes, quel que soit le genre, la détérioration des conditions de vie, le délabrement de plus en plus fréquent de leur état de santé, l’existence  d’inégalités de plus en plus insupportables et dont les étudiants sont de plus en plus souvent les victimes aussi.

A : Vous évoquiez le risque d’une marginalisation des groupes politiques qui s’emparent du concept d’intersectionnalité, que proposeriez-vous pour y faire face ?

L.C. : Pour faire face à ces problèmes, la critique sociale doit passer du stade de l’intersectionnalité à celui de la construction de coalitions. La question sociale d’aujourd’hui n’est pas réservée aux personnes qui souffrent le plus, car chacune trouvera facilement des cas plus difficiles encore. Cette surenchère de la souffrance ne conduira pas à la construction d’une majorité. Accuser en permanence le voisin d’avoir plus que soi est au bout du compte une attitude individualiste, égoïste, incapable de construire une expérience positive commune et partagée par une majorité. La majorité d’aujourd’hui est faite de personnes qui sont, toutes, confrontées à des difficultés et à un malaise grandissant, même au sein des classes moyennes des groupes culturels majoritaires. La crise du logement, par exemple, frappe aussi les plus diplômés, qui prennent conscience d’un précariat en passe de devenir majoritaire.

Cette conscience sociale peut être l’occasion d’une convergence des luttes. C’est en développant les coalitions d’intérêts multiples, par la discussion ouverte avec l’ensemble des consciences présentes que l’on arrivera à développer une union capable de dépasser les réductions à l’infini des intersections extrêmes. Plutôt que de se perdre dans l’intersectionnalité, il faut construire une « unionalité » fondée sur l’appartenance à un grand tout qui s’appelle la société. 

A : Plutôt qu’utiliser le concept d’intersectionnalité, faudrait-il limiter l’analyse à seulement 1, 2 ou 3 variables maximum pour éviter cet écueil ? Si oui, lesquelles ?

Faut-il partir de la classe sociale comme certains sociologues le préconisent, ou bien l’analyse sociologique purement en terme de classe sociale est aujourd’hui dépassée ? 

L.C. : Au titre de mes recherches, j’utilise avant tout la notion de classes sociales, dont la verticalité permet de comprendre la dureté des structures hiérarchiques de la société, au moins depuis le néolithique, lorsqu’on a domestiqué les collectivités humaines pour les faire travailler et produire un surplus dont on peut faire un grand nombre de choses, des armées, les palais des élites, des œuvres d’art ou des services publics (voir Walter Scheidel, 2021, Une histoire des inégalités. De l’âge de pierre au XXIe siècle, Arles, Actes Sud). Et j’utilise les générations comme un temps social concret, où les classes d’âges sont comme les grains de sable du sablier social. Classes et générations permettent de comprendre les grandes tendances collectives dont est faite la dynamique des civilisations. En réalité, il existe un danger à chercher de façon effrénée le déterminisme qui permettrait d’expliquer chaque individu dans sa singularité : la sociologie permet avant tout de comprendre le fait que derrière les actions même les plus individuelles (comme le suicide) des déterminismes massifs de courants sociaux se dissimulent, comme l’a montré Emile Durkheim, le fondateur de la sociologie française au XIXe siècle. Même si la compréhension des individus dans leur singularité est un but pertinent, il faut aussi faire le chemin dans le sens inverse : avec Durkheim, il faut comprendre que si notre modernité pousse à une atomisation de chaque individu porteur d’une identité séparée faite de l’intersection de toutes le facettes ethnoculturelles, générationnelles, sexuelles, et de classes sociales, nous sommes tous en même temps en phase, voire en fusion, avec le grand tout que l’on appelle société. On l’est peut-être encore plus lorsqu’on croit être des individus libres et singuliers, puisque des milliards d’humains font la même chose au même moment. 

Commentaire d’Olivier Schwartz, chercheur au Centre de recherche sur les liens sociaux-CERLIS et spécialisé dans les classes populaires contemporaines)

            On emploie de plus en plus souvent conjointement aujourd’hui les termes de « classe » et « race » pour penser les oppressions sociales à l’oeuvre dans la société française. La remontée, dans les années 2000, après une période de relatif discrédit, des analyses en termes de « classes » chez les sociologues et parmi les intellectuels, la montée, dans la décennie qui a suivi, des lectures du social en termes de rapports de « race » et d’ethnicité, la diffusion de la thématique de l’intersectionnalité se sont traduites par la pratique d’approches consistant à associer de plus en plus systématiquement les deux registres. Il s’agit de combiner dans l’analyse « la classe » et « la race », les rapports « de classe » et les rapports « de race ».

On sait que Gérard Noiriel et Stéphane Beaud ont ouvert une discussion sur ce sujet. Leur livre attire l’attention sur le risque que comporte l’insistance croissante sur le « racial » de sous-estimer, ou même faire oublier dans certains cas, le rôle explicatif de l’élément social dans des analyses où celui-ci serait plus pertinent.

Je voudrais formuler ici une préoccupation d’un autre ordre. Elle ne porte pas sur la question de la compatibilité des deux approches ni sur celle du tort que l’une pourrait éventuellement faire à l’autre dans certains des usages qui en sont faits ; la question est  légitime à mon sens, mais ce n’est pas sur elle que je souhaiterais ici m’arrêter. Je voudrais souligner une condition qu’il me paraît impératif aujourd’hui de respecter, dans l’une comme dans l’autre approche.

Quelle que soit la position que l’on adopte sur ces sujets, il me paraît essentiel de ne pas oublier la nécessité de conserver une relation interrogative, critique, je dirais même « inquiète » avec les termes que l’on emploie, que l’on s’exprime en termes de « classe » ou de « race ». Par relation critique, je veux dire une relation consciente des difficultés que ces termes soulèvent, et des incertitudes qu’ils comportent.

Soit par exemple l’approche en termes de « classes ». Nul ne peut douter qu’entre un ouvrier de l’industrie automobile, de l’agroalimentaire ou de la logistique et un professeur des écoles ou de collège, existent des contrastes extrêmement forts de conditions d’existence et de travail ; et nul ne peut douter qu’il en va de même entre le professeur de collège et des écoles et un cadre dirigeant d’une grande entreprise, un haut fonctionnaire ou un membre du haut des professions libérales. Par ailleurs, même si cette assertion ne vaut qu’au niveau statistique, nul ne peut également douter que ceux qui occupent ces positions ont de grandes chances d’appartenir à des ensembles sociaux fortement séparés les uns des autres par les origines sociales de leurs membres, leurs trajectoires sociales, leurs manières d’être et de vivre. La société française d’aujourd’hui demeure, aujourd’hui comme hier même si c’est sur divers plans autrement qu’hier, une société constituée de groupes entre lesquels existent des contrastes sociaux forts et des coupures sociales fortes. Cela fait de puissantes raisons de parler, à son sujet, de société de « classes ». C’est effectivement le point de vue qui est le mien.

Mais si l’on accepte cette caractérisation, encore faut-il être capable d’en dire un peu plus. Ces classes, comment faut-il les définir s’agissant de la société française ? Quels critères faut-il se donner ? Sommes-nous capables aujourd’hui de dire, avec un certain degré d’assurance, quels critères retenir pour identifier les différentes classes constitutives de cette société ? De dire avec un certain degré de certitude comment les distinguer, de quels éléments elles sont constituées ? Malgré l’apparence (il y a pourtant sans nul doute des riches et des pauvres, des supérieurs et des inférieurs…), toute personne qui s’intéresse à ces sujets sait que, sur ces questions, les choses sont loin d’être simples. Comment, par exemple, faut-il définir, s’agissant de la société française, les « classes moyennes », dont on s’accorde pour considérer que la place est devenue centrale dans cette société ? Quels critères faut-il retenir pour en déterminer les contours, les éléments constitutifs, la place exacte ? Comment faut-il entendre cette notion à propos de la société qui est la nôtre, à quels segments de la structure sociale de cette société cette notion s’applique-t-elle ? Il serait bien difficile de trouver un accord entre sociologues sur cette question. D’abord parce qu’il y a plusieurs manières possibles de définir ces classes (par la profession, par les revenus, par les « capitaux » au sens de Bourdieu…). Ensuite parce que les caractéristiques de très nombreux groupes sociaux dans la France d’aujourd’hui sont loin d’être tranchées et univoques ; elles présentent au contraire dans bien des cas des aspects mixtes, hybrides, pouvant relever aussi bien des classes moyennes que des classes dites populaires (les employés administratifs par exemple), aussi bien des classes moyennes que des classes supérieures (une partie des cadres des entreprises), ce qui rend impossible toute détermination certaine des contours des classes moyennes dans la France d’aujourd’hui. Et la même argumentation pourrait être reprise à propos des classes populaires dès lors que l’on considère leurs fractions relativement hautes, comme l’ont montré les auteurs de « La France des petits moyens ». Cela signifie-t-il qu’il faille renoncer au lexique des classes sociales pour étudier la société française d’aujourd’hui ? Tel n’est pas, je l’ai dit, mon point de vue. Mais ce qui précède montre que lorsqu’on fait référence à « la classe » pour qualifier une position sociale, il faut se garder d’oublier qu’on mobilise des catégories dont la définition est dans certains cas loin d’être stabilisée parmi les sociologues, et dont la relation à la réalité empirique est loin d’être toujours clairement décidable. En d’autres termes, ne pas oublier qu’on mobilise des catégories à fort degré d’incertitude, quant au sens à leur donner, quant à la réalité à laquelle elles correspondent.

Et il me semble que c’est la même prudence critique qui s’impose dans les approches sociologiques de l’ethnoracial. Les discriminations raciales, les inégalités ethnoraciales, leur réalité et leur ampleur sont, s’agissant de la France d’aujourd’hui, des faits bien établis. La légitimité et l’importance de ce registre d’analyse dans le travail sociologique sont donc une évidence, de même que la nécessité de rechercher comment il peut s’articuler correctement avec des analyses en termes de classes sociales. La question qui se pose à nouveau est celle des catégories que l’on emploie pour étudier ces processus. Une catégorie aujourd’hui fréquemment employée pour désigner les membres des minorités – par l’origine ou la couleur de la peau – est celle, on le sait, reprise à Colette Guillaumin, de « racisé ». Elle désigne un ensemble d’expériences, de processus auxquels ces derniers sont exposés, processus consistant à les assigner à leur origine ou leur couleur de peau, à les assigner à un groupe supposé homogène, radicalement différent du groupe majoritaire, et qui serait irréductiblement le leur. L’intérêt de cette catégorie réside dans les processus sur lesquels elle fait réfléchir. Elle permet de penser certains mécanismes sous-jacents au racisme – l’homogénéisation et l’altérisation du groupe minoritaire notamment –, mécanismes qui ne se réduisent pas à la matérialité des discriminations. Elle rend visibles certains modes de fonctionnement du racisme, et il n’est pas douteux que les membres des minorités y sont fortement soumis. La question qui se pose néanmoins est de savoir jusqu’à quel point elle rend compte correctement de la situation de ceux-ci s’agissant de la société française d’aujourd’hui. Les penser comme « racisés », n’est-ce pas aussi présupposer une sorte d’état, de condition dans lesquels ils seraient pris en permanence, avec comme conséquence qu’ils seraient en permanence soumis aux logiques de la racialisation, qu’elles prennent la forme de discriminations, de discours, ou du regard des autres ? Si tel est le cas, un tel présupposé ne repose-t-il pas sur une représentation unilatérale de la société française ? Le fonctionnement de celle-ci et la situation des membres des minorités en son sein ne sont-ils pas plus ambivalents ? Le racisme sous toutes ses formes, si installé qu’il soit dans cette société, n’y coexiste-t-il pas, dans les interactions ordinaires, le monde du travail, les services publics, avec des formes également bien installées de respect de l’égalité quelles que soient les origines ou d’indifférence à la « race » ? Je ne prétends pas avoir raison sur ce point. Mais il me semble qu’au minimum un examen de cette question s’imposerait avant que l’emploi de cette catégorie se routinise comme « allant de soi ».

               Qu’il s’agisse d’analyses en termes de classes ou d’études de logiques ethnoraciales, il me semble aujourd’hui impératif tout à la fois d’investir ces registres d’analyse – ils sont l’un et l’autre indispensables au travail sociologique –, et de ne jamais perdre de vue la nécessité d’une relation interrogative aux catégories que l’on emploie. En entendant par là, comme cela a été dit plus haut, une relation attentive aux incertitudes que comportent ces catégories et aux problèmes qu’éventuellement elles soulèvent. C’est à cette condition que la sociologie peut espérer produire du savoir, et non pas simplement un discours militant. C’est aussi à cette condition qu’on peut espérer appréhender le social dans sa complexité. Il ne suffit pas pour y parvenir de combiner « la classe » et « la race ». Si les catégories avec lesquelles on pense n’ont pas été suffisamment réfléchies, si elles fonctionnent de façon trop schématique, leur combinaison ne produira pas de complexité.

Source bannière: Libération.fr

Aymée Nakasato

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