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Homophobie, fléau et outil politique

En dépit des déclarations officielles et des plans d’urgence gouvernementaux successifs à l’échelle nationale et européenne, l’homophobie entendue comme les violences contre les personnes lesbiennes, gay, bi et transgenre (LGBT) persiste en Europe. Plus inquiétant encore, ces dernières années, les associations ont constaté une augmentation des délits et déclarations anti-LGBT. Dans une Europe qui souhaite mettre un terme aux discriminations et lutter contre les inégalités, la question de la diversité sexuelle devient un outil politique, géopolitique et identitaire.

L’homophobie, un fléau qui persiste

Le 28 Juin 1970, la communauté LGBT de New York célébrait la première marche des fiertés de l’Histoire. Cette dernière était organisée pour commémorer les émeutes de Stonewall, des manifestations spontanées de 1970 qui avaient fait suite à la répression policière dans un bar de Greenwich Village. Ces évènements marquent le début de la lutte pour les droits LGBT+. 

Cinquante ans plus tard, le mois de juin est considéré dans plusieurs pays « le mois des fiertés  » (pridemonth en anglais). Dédié aux commémorations, débats et célébrations hautes en couleurs, c’est aussi une occasion pour chaque pays de faire le bilan sur le chemin parcouru dans le domaine de la reconnaissance des droits LGBT+ et les combats qui restent encore à mener. Après l’annulation des célébrations en juin 2020 en raison de la pandémie de Covid-19, le mois de juin 2021 a marqué le retour des « Marches des fiertés » en Europe et dans toute une partie du monde. Cet événement a permis à la communauté LGBT+ de se retrouver, de célébrer la diversité et de profiter d’une liberté retrouvée.

C’est pourtant dans ce contexte de célébrations qu’un jeune aide-soignant homosexuel de 24 ans, Samuel Luiz, est assassiné dans la nuit du 2 au 3 juillet à La Coruña en Espagne. A la sortie d’une boîte de nuit, il est mis à terre, roué de coups et insulté de « maricón  » (pédale) par une dizaine d’individus, selon le rapport de la police. Il meurt à l’hôpital des suites de multiples traumatismes crâniens. Un lynchage qualifié immédiatement d’homophobe par l’opinion publique et qui, de surcroît s’est déroulé le jour-même de la marche des fiertés dans cette ville de Galicie. Une coïncidence sordide qui rappelle que, même dans un pays comme l’Espagne, l’un des chefs de file en matière de luttes pour les droits des populations LBGT+, l’homophobie existe et résiste.

C’est sur les réseaux sociaux, via le hashtag #JusticiaPorSamuel (Justice pour Samuel), que s’est exprimé le choc, le désarroi et la colère de la société espagnole face à ce que la police qualifie rapidement d’« assassinat » commis par une « meute humaine ». Dans les jours qui suivent, plusieurs centaines de milliers de personnes, principalement des jeunes, se réunissent dans les différentes villes du pays et à l’étranger pour réclamer l’arrestation des coupables et pour que justice soit rendue. De nombreuses célébrités, personnalités politiques espagnoles et européennes s’empressent d’afficher leur soutien aux proches de Samuel et réaffirment leur engagement contre les violences LGBT-phobes. Dans un tweet, le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, qualifie l’assassinat d’acte « sauvage et sans pitié » que « l’Espagne ne peut tolérer ».

La haine « anti-LGBT » en quelques chiffres

L’Espagne est pourtant un pays pionnier en matière d’octroi des droits aux personnes LGBT et de lutte contre les discriminations. Troisième pays du monde à avoir légalisé le mariage pour les personnes de même sexe le 3 juillet 2005, la justice espagnole dispose aussi d’un arsenal normatif important qui permet une protection accrue des victimes. Pourtant, comme dans de nombreux pays européens, les violences à l’encontre de la communauté LGBT et les discriminations persistent.

Selon le rapport annuel de l’Agence Européenne des Droits Fondamentaux établi en 2020, au sein de l’Union européenne, 38% des individus LGBT+ disent avoir été victimes de harcèlement et de cyber-harcèlement au courant de l’année en raison de leur orientation sexuelle. Les taux varient de 27% à Malte, 39% en France et jusqu’à 44% en Lettonie et au Royaume-Uni. La même étude montre que 5% de la population LGBT+ a déjà été victime de violences physiques ou sexuelles au sein de l’UE, un chiffre qui s’élève à 9% en Pologne, pays dans où la rhétorique homophobe s’est fortement développée depuis quelques années sous la gouvernance du parti ultra-conservateur et nationaliste Droit et Justice (PiS).

Plus spécifiquement, le rapport annuel de l’ONG SOS Homophobie indique qu’en France,  « les violences physiques dont sont victimes les personnes LGBTI sont une réalité indéniable qui reste ancrée dans notre société ». Toujours selon le même rapport, entre 2016 et 2019, le nombre d’actes « antiLGBT » a augmenté de 80% en 2019 avec une légère baisse en 2020 (de 15%). Une baisse que le ministère de l’Intérieur explique dans une des dernières publications par les confinements successifs et la fermeture des espaces publics, en rappelant néanmoins que « davantage de victimes ont subi les faits dans une habitation individuelle ou collective en 2020 » durant les périodes de confinements. L’institution rappelle tout de même que le dépôt de plainte est une démarche encore très peu effectuée par les victimes : « environ 20 % des victimes de menaces ou violences « anti-LGBT » et seulement 5 % des victimes d’injures « anti-LGBT » déclarent avoir porté plainte ».

L’homophobie politique

À l’échelle politique et internationale, les déclarations « anti-LGBT » et les lois répressives se multiplient et deviennent des instruments de politiques nationalistes. Michel Maietta, directeur de recherche à l’IRIS, qualifie ce phénomène d’«homophobie politique ».

En juin dernier, le gouvernement du Premier ministre ultra-conservateur hongrois Viktor Orban provoque une onde de choc en annonçant une proposition de loi pour la « protection de l’enfance » qui entend lutter contre la « promotion de l’homosexualité ». Une loi qu’Amnesty International pointe du doigt comme ouvertement homophobe et transphobe et qualifie dans une publication de « tentative délibérée de faire l’amalgame entre la pédophilie et les personnes LGBTI ».

Dans la foulée, des chefs d’États et personnalités politiques de l’UE multiplient les déclarations et menaces pour dénoncer une loi contraire aux « valeurs fondamentales de l’Union Européenne ». Le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, a affirme dans une déclaration que la Hongrie « n’a plus rien à faire dans l’Union européenne » et invite le pays à « activer l’article 50  » (préciser ce qu’est l’article 50). Un coup de publicité spectaculaire pour le premier ministre hongrois qui fera face l’année prochaine à des élections législatives difficiles. Par cette loi, il entend mobiliser sa base électorale conservatrice et centrer le débat sur les thèmes nationalistes et identitaires qui pourraient lui apporter la victoire.

En réalité, comme le précise la sociologue Agnès Chetaille, professeure à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) dans son article Une “autre Europe” homophobe, la question de la diversité sexuelle est un instrument récurrent des politiques nationalistes. Ces dernières visent à opposer « une Europe de l’Ouest libérale (moderne pour les uns, décadente pour les autres) à une Europe de l’Est conservatrice (traditionnelle pour les uns, archaïque pour les autres) ». Selon elle, l’homophobie nationaliste en Pologne articule des éléments de religiosité, de références à l’histoire polonaise et la défense de l’ordre hétérosexiste. Autrement dit, la question LGBT est régulièrement employée pour scinder le continent européen en deux groupes antagonistes Est/Ouest.. En alimentant ce mythe par des scandales récurrents et des déclarations homophobes, les gouvernements souverainistes entendent réaffirmer leur autonomie face à l’Union européenne et renforcer les valeurs conservatrices nationales face au libéralisme des États d’Europe occidentale.

Au-delà de l’Europe

À l’échelle internationale, le libéralisme occidental face à la diversité sexuelle est un motif d’attaque récurent lorsqu’il est question de s’opposer aux pays occidentaux sur le plan du système de valeurs.

Les déclarations homophobes de certains dirigeants font partie d’une stratégie de politique interne et externe bien rodée, comme l’explique Michel Marietta dans son article Géopolitique de l’homophobie publié dans la revue Alternatives Humanitaires. Il considère que le rejet des droits des personnes LGBT est « un moyen symbolique de refuser le vaste ordre mondial libéral dirigé par les Occidentaux ».

Cependant, c’est le chef d’État russe, Vladimir Poutine, qui s’est le mieux approprié l’homophobie comme outil politique national et international en l’érigeant pratiquement en politique étatique à part entière. Un instrument de gouvernance qu’il manie habilement et qu’il entretient à l’aide de déclarations chocs régulières. Il bénéficie pour cela d’un soutien médiatique infaillible et d’un arsenal juridique excessif ayant pour fer-de-lance la loi dédiée à « l’interdiction législative de la propagande homosexuelle en Russie auprès des mineurs » qui permet l’invisibilisation absolue de la communauté LGBT dans le pays et par extension de masquer l’oppression violente et les crimes à son encontre. L’homophobie politique est devenue un gage de popularité pour le président russe qui l’emploi en temps de difficulté politique ou d’échéance électorale pour raviver les flammes de son électorat ultra-conservateur et ranimer le sentiment patriotique russe. Il suffit de relire l’essai publié dans « Global Affairs » par le puissant ministre des affaires étrangères, Sergey Lavrov, en juillet dernier, dans lequel il assure que « dans un certain nombre de pays occidentaux, les élèves apprennent à l’école que Jésus-Christ était bisexuel ». Un moyen de dépeindre l’Occident décadent comme une menace pour les valeurs fondamentales traditionnelles russes.

Ainsi, à l’échelle du Vieux Continent, l’homophobie est souvent perçu comme un instrument de manipulation politique mis en scène comme affrontement culturel. Une situation qui semble parfois bloquée et qui explique pourquoi l’Europe peine à s’unir pour se donner les moyens de lutter efficacement et mettre un terme aux violences et la discrimination anti-LGBT. Les faits de violences homophobes qui apparaissent régulièrement dans les médias sont des preuves de la haine, de la peur et de l’ignorance qui subsistent et s’accroissent même dans certains pays. Toutefois, le fort émoi qu’a suscité l’assassinat de Samuel Luiz ou encore le plébicite en faveur du mariage pour tous en Suisse montrent une l’évolution profonde des sociétés européennes. En particulier chez les plus jeunes, ces actes violents provoquent incompréhension et colère, ce dont témoignent les images des manifestations massives dans toutes les grandes villes du pays et la mobilisation massive sur les réseaux sociaux par des jeunes du monde entier.

Seulement, le chemin semble encore long. Durant la dernière semaine d’Octobre, le parlement italien, sous les applaudissements, célèbre le rejet d’une loi qui visait à protéger la communauté lgbt dans le pays. La même semaine, à Grenoble, un homme menace au couteau les clients d’un bar LGBT. Toujours dans le même semaine le Ghana annonce un projet de loi visant à emprisonner tous les homosexuels. Le 2 novembre, un candidat à la présidentielle en Bulgarie saccage un centre d’aide aux LGBT. Le 3, la communauté LGBT Israélienne est victime d’une cyberattaque menée par l’Iran. Une série noire qui prouve avec constance que le chemin pour se défaire du fléau est aussi long que difficile.

Source de la bannière de l’article: Manifestante lors d’une manifestation contre l’homophobie et le fascisme à Madrid le 5 juillet 2021/ AFP

Victor M d’AVIGNEAU

Victor M. d Avigneau

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