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Comment nous devînmes égaux à table : critique de Délicieux

Délicieux est le septième long-métrage réalisé par Éric Besnard, qui traite de la gastronomie. Issue du grec gastèr (estomac) et de nomos (loi) : cette science serait donc celle qui régit l’estomac… et le Larousse précise qu’il s’agit plus généralement de « la connaissance de tout ce qui se rapporte à la cuisine, à l’ordonnancement des repas, à l’art de déguster et d’apprécier les mets ». Le film relate donc l’histoire d’un cuisiner passionné, mais aussi de la création du premier restaurant en 1782. 1h53 de terroir, de petits fours et de grands plats qui mettent les yeux et surtout, les papilles en éveil et qui fait réfléchir sur la condition humaine. 

Résumé : Pierre Manceron est le talentueux cuisinier du duc de Chamfort, qui le congédie pour avoir osé lui préparer une création. Lors de son exil à la campagne, il fait la rencontre d’une femme qui souhaite apprendre l’art culinaire à ses côtés. Elle lui redonne alors confiance en lui et le pousse à s’émanciper de sa condition de domestique pour entreprendre sa propre révolution. Ensemble, ils vont inventer un lieu de plaisir et de partage ouvert à tous : le premier restaurant. Une idée qui leur vaudra clients… et ennemis.

Le scénariste, producteur et réalisateur français de 57 ans nous présente cette comédie historique qui a été nommée au Festival du Film Francophone d’Angoulême Festival du Film Francophone d’Angoulême 2021 (Edition 14). On y retrouve Grégory Gadebois qui a récemment interprété François Hollande dans le film Présidents et Isabelle Carré, qui ont tous deux joués sous la direction de Besnard dans L’Esprit de famille en 2019 ; ainsi que Benjamin Lavernhe de la Comédie Française qui a également donné la réplique dans Le goût des merveilles (2015). L’excellente interprétation des personnages nous permet de nous plonger dans l’époque et l’histoire. Dès les premières secondes, nous sommes accueillis par un clavecin et un vocabulaire agaçant caractéristique du 18e… qui finalement (et heureusement) est vite abandonné pour la suite du film car à la campagne, le vocabulaire n’est pas aussi soutenu et pompeux. Le spectateur est captivé dès les premières secondes avec des bruitages de nourriture et des plans serrés sur les mains des cuisiniers, et cela jusqu’à la fin. La BO colle bien aux scènes pour accompagner et servir l’histoire, sans trop en faire. Du côté de la réalisation : aucun moment de flottement. On ne s’ennuie pas et les jolis plans sur les tables garnies, les paysages ainsi que les quelques plans sur la dégustation à l’aveugle nous mettent en appétit. Le sens du rythme est donc maitrisé avec des rebondissements et des enjeux. Néanmoins, les émotions retranscrites ne sont pas suffisamment développées… mais cela ne semble pas être l’intention du réalisateur, peut-être pour le mieux.  

« Il faut faire vivre le goût et non le maquiller » 

Le film parle de gastronomie et d’art culinaire… mais surtout du plaisir simple, sans artifice. Tandis qu’aujourd’hui la tendance est à tout dissimuler sous des sauces ketchup, mayonnaise, moutarde, barbecue, aigre douce, et j’en passe ! Manceron est à la recherche du goût essentiel et naturel de chaque aliment. En effet, rares sont les amateurs de crudités sans sauce, alors qu’une carotte, une tomate ou un radis n’est pas fade… Le film offre en ce sens, une  réflexion sur l’origine de la « bonne cuisine » : celle du potager, du mariage des saveurs authentiques et de la gourmandise, sans épices exotiques. Une cuisine locale, du cœur, qui sert autant les plus fins gourmets que les palais les moins expérimentés. 

Privilège des riches 

Le film rappelle que la gastronomie était jadis un privilège des plus aisés, et cela fait écho au film sorti sur Netflix en 2019 intitulé La plateforme ou encore au court-métrage Next Floor de Denis Villeneuve (2008). Des représentations horrifiques de l’injustice de la société, qui représentent l’opulence de la bourgeoisie et la misère des démunis par un véritable festin préparé au premier étage qui chute d’étages en étages pour nourrir des prisonniers qui se jettent sur ce qu’il reste… Mais outre ces assommantes inégalités économiques, la (haute) gastronomie est-elle encore un privilège de nos jours ? Il est légitime de se le demander depuis l’avènement des livraisons à domicile, des fast-food ou encore des plats surgelés. Les travailleurs n’ont plus le temps de cuisiner et leur budget ne leur permet pas de s’offrir de repas gastro. Et même si c’est le cas, ce type de cuisine reste surtout apprécié des catégories socioprofessionnelles plus élevées. Pour revenir au film, le peuple mange pour survivre et la possibilité de pouvoir déguster des plats aussi raffinés n’existait pas encore. Mais attention, il n’est pas non plus question de succomber au pêché de la gourmandise ! (Qu’est donc un bon gastronome ?…) Enfin pour l’anecdote, les tubercules étaient exclus du régime alimentaire de la noblesse, même si à cette même période le pharmacien Antoine Parmentier présentait son célèbre hachis parmentier au roi Louis XVI !… 

« Le jour où les hommes voleront, les cuisiniers seront rois » 

Cette citation tirée du film laisse réfléchir sur le statut de cuisinier. Un métier éprouvant et certainement pas assez valorisé, sauf dans la haute gastronomie. Il y a déjà la difficulté de progresser : de plongeur à commis puis sous-chef, second de cuisine, chef de brigade ou encore chef exécutif : une hiérarchie et une rigueur militaires accompagnées d’un stress permanent qui s’additionne aux horaires de travail exubérants. Or, comme le prouve le film, nous pouvons se comprendre autour de la nourriture. C’est un moment de partage et de communion quasiment religieux : « Un homme sans cuisiner est un homme sans amis » s’écrirait le duc ! La cuisine est donc avant tout un espace de création et d’échange, ce qui découla assez logiquement vers la création du premier restaurant. La transition d’auberge à « grande chambre à manger ». Au lieu de ne servir que les plus riches, l’amour du partage et du goût se fait désormais en fonction des budgets. L’Humanité est mieux nourrie car elle le mérite… Il fallait l’inventer ! Un point de vie et de convivialité pour s’alimenter… et surtout s’allier. 

Délicieux est donc un film qui porte à réfléchir sur la condition humaine, au-delà de la gastronomie. Je le recommande pour l’idée du script, et l’atmosphère chaleureuse. Enfin, je n’ai personnellement pas pu m’empêcher de penser à Zelda avec les gites pour se restaurer avec son cheval, ainsi qu’aux Seigneurs des Anneaux avec cette petite communauté de campagnards malins et bienheureux qui ressemblent à des hobbits dans leurs habits… regardez-moi cette troupe ! 

Cynthia Zantout

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