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[CRITIQUE] Gagarine ou le naufrage d’une vie rêvée

Dans ce drame émouvant, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh font rimer espace avec audace, car il ne s’agit que de leur premier long-métrage ! Un film qui célèbre les humains et le rêve d’un adolescent passionné d’astronomie qui voit sa maison s’envoler… Une histoire à la fois tendre, poétique et palpitante, portée par Alséni Bathily, Lyna Khoudri (César 2020 du Meilleur espoir féminin dans Papicha) et Finnegan Oldfield.

Résumé : Youri (Asléni Bathily) a 16 ans et vit à Gagarine, une cité résidentielle à Ivry-sur-Seine. Construite dans les années 1960 en hommage au célèbre cosmonaute soviétique – premier homme à aller dans l’espace – et même inaugurée par celui-ci en 1963, sa démolition est désormais imminente à cause de son état jugé critique. Ses habitants acceptent difficilement cette décision, mais pour Youri, très attaché à ce lieu chargé d’histoire, il est impensable de devoir la quitter. Il décide alors de sauver l’immeuble avec l’aide de ses amis Houssam (Jamil McCraven) et Diana (Lyna Khoudri) et d’y rester jusqu’à la fin pour vivre dans ce qu’il considère comme son vaisseau spatial. La démolition du bâtiment a véritablement débuté à partir de 2019, durant le tournage.

L’émerveillement comme moteur…

Avant de parler d’espace et de destruction, Gagarine parle avant tout de tendresse et d’émerveillement. Comme un fil rouge qui guiderait le film, Youri n’est pas le seul à s’émerveiller de ce qui l’entoure. Comme la scène où les résidents de la cité s’extasient devant une éclipse solaire, lorsque Dali découvre la serre ou encore quand Diana admire les rayons de lumière que Youri a créé pour former une carte stellaire. Les réalisateurs ont réussi à faire un bijoux, là où les reportages sur les cités mettent systématiquement la précarité et la violence en avant… Dans Gagarine, c’est l’innocence de l’enfance qui prime. Que ça soit en parlant le langage morse, en regardant les étoiles ou en recréant la capsule de la fusée Vostok 1, le spectateur est porté par leur langage, leurs émotions et leurs rêves. Une histoire qui célèbre donc la joie de vivre malgré les difficultés à surmonter des personnes qui s’entraident dans le quartier. Le coréalisateurparle en effet de « Réalisme magique » : un terme apparu en 1925 par le critique d’art allemand Franz Roh pour parler de l’art de magnifier et rendre magique un environnement visiblement réaliste. L’apparente naïveté de Youri traduit alors une beauté pure, qu’il parvient à partager autour de lui par son enthousiasme et son désir de remettre la cité en état. Une jeunesse ambitieuse et un émerveillement collectif qui seraient presque le moteur de « Gagarine », la cité spatiale…

Un film sur la destruction

Ce qui est également intéressant avec ce film, c’est son sens du rythme et sa capacité à basculer de moments d’humour, de légèreté (et d’apesanteur), au drame. Même s’il est évident que le film parle de la destruction d’une cité, il n’est pas question que du bâtiment : nous assistons aussi à la dislocation de la communauté et la déchéance de ses habitants. Par des épisodes de chocs émotionnels, de ruptures, de séparation et de deuils, le film parle de traumatismes comme celui de l’abandon de Youri qui se retrouve seul sans son père disparu et sa mère éloignée, sans ses voisins, ses amis et même son amoureuse. La souffrance, le chagrin et la nostalgie constituent les ruines du passé de « Gagarine », avant même la destruction de ce bâtiment… car l’âme de la cité était portée par ses habitants. Le personnage principal se retrouve alors seul dans cet immense vaisseau, à attendre que le temps passe. Finalement, la plus grande violence qu’il aura affrontée aura été celle de l’abandon. Une violence symbolique mais ravageuse portée aussi à son vaisseau, ce qui accentue davantage le pathos durant ses allers-retours avec la réalité et le fantasme, les archives du cosmonaute Gagarine et ses missions spatiales. Des métaphores intéressantes qui proposent aussi une double lecture du film, surtout vers la fin.

Des récompenses méritées

Le film a fait partie de la Sélection Officielle du festival de Cannes en 2020 qui a malheureusement été annulé, et a été nominé dans la catégorie meilleur film à plusieurs festivals. Il a finalement reçu le prix de la meilleure réalisation au Festival international du film d’Athènes 2020 ainsi que le Prix Cinéma des étudiants organisé par France Culture et plus précisément par Adrien Landivier. Je tiens à le remercier pour avoir pris le pari de renouveler l’expérience cette année et d’avoir maintenu les rencontres – numériques cette fois – avec les réalisateurs, ainsi que la cérémonie de remise des prix à laquelle j’ai eu l’immense plaisir d’assister.

Mais que faut-il féliciter exactement ? Tout d’abord, la performance juste et émouvante d’Alséni Bathily  pour qui c’est la première apparition devant la caméra ! Tout comme… les réalisateurs, habituellement derrière la caméra, effectuent un simple caméo pour Jérémy Trouilhou comme Fanny Liatard qui interprète le rôle de l’experte immobilier. Ensuite, j’ai trouvé le son impressionnant, par le choix des musiques et le mixage. La photographie également (dirigée par Victor Seguin) est éblouissante, avec de superbes jeux de lumière et des couleurs éclatantes. Un véritable univers graphique sublimé par la réalisation : des plans larges imposants sur l’architecture des immeubles ainsi que des mouvements de caméra qui flottent et donnent la sensation de planer et accompagner Youri par exemple. Enfin, les décors sont tout à fait épatants, comme celui de la navette spatiale fabriquée en matériaux de récupération ou encore de la mystérieuse serre luxuriante.

Remise du prix Cinéma des étudiants aux deux réalisateurs le 17/06 au Majestic Bastille

Cynthia Zantout

Crédit photos : Haut et Court et cineman.ch

Cynthia Zantout

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