On’

Une histoire du hip-hop à travers les samples

Source image de bannière : Pixabay

Le sample a révolutionné la musique de ces 30 voire 40 dernières années. Rentré dans le langage courant pour beaucoup, ce mot reste pourtant souvent utilisé de manière erronée et abusive. Indissociable de la culture Hip Hop, le sampling a permis de repenser la manière de faire de la musique, car « Le Hip Hop n’a jamais rien inventé, mais à plutôt tout réinventé ».

Il ne sera pas question dans cet article de relater encore et encore d’où provient tel ou tel sample, ou comment un morceau que l’on connaît tous serait en fait un plagiat d’un autre.

Cet article vise plutôt à montrer comment, même si les avis divergent à ce sujet, le « sampling » (de l’anglais : échantillonnage, action de sampler) s’est démarqué comme une véritable démarche artistique humble et légitime, qui se distingue du simple plagiat.

Ce qui nous intéresse le plus dans tout cela est de mieux comprendre pourquoi les artistes samplent, quelle est leur démarche derrière cette pratique. Elle a contribué à la naissance de chefs-d’œuvres des temps modernes, parfois pas reconnus à leur juste valeur à leur sortie car trop en avance sur leur temps. Mais une chose est sure, ils ont tous bouleversés du jour au lendemain et ont marqué des générations entières par leur originalité, repoussant les limites de la création musicale.

Pour le définir simplement, le « sampling » consiste à prendre des choses que l’on aime et se les réapproprier de quelques manières que ce soit. Dans la musique, on sample des disques, des enregistrements sonores qui peuvent venir de partout.

Dans le Hip Hop, les productions (« beat ») sont fondées le plus souvent sur un break de batterie extrait de disques funk, soul ou de jazz que l’on met en boucle. Cela constitue la base rythmique du morceau. À cela on peut rajouter tout type de sons, des percussions, des voix, extraits de n’importe où.

Ce qui est intéressant, c’est la construction de ces morceaux, à partir d’une boucle, d’un motif répétitif, d’un riff (fragment mélodique et rythmique accrocheur) ou de paroles. Comprendre comment l’artiste sample ou s’inspire d’un morceau pour en faire un autre, montre comment il comprend cette musique, comment il la ressent et comment il parvient à la détourner pour en faire quelque chose de moderne et puissant.

Le sample permet en fait de s’imprégner de quelque chose que l’on aime pour construire autour, les sortir de son contexte.

L’arrivée des premiers samplers numériques : une révolution musicale

Tout cela est possible depuis l’apparition des premiers samplers numériques, fin des années 80, qui ont démocratisé le sample avec des machines comme la célèbre MPC d’AKAI ; MPC 60 (1988), MPC3000 (1994) et la SP1200 (1987). De manière assez soudaine, les artistes avaient à leur disposition tous les outils pour sampler et développer de nouvelles techniques de sampling, de plus en plus travaillées et recherchées.

À partir de ce moment-là, n’importe qui pouvait sampler. C’est le début de l’ère du sampling. Toute la musique Hip Hop des années suivantes est basée sur cette technique. Beatmakers et rappeurs vont l’utiliser en masse jusqu’à donner ce que l’on connaît aujourd’hui.

Cette « révolution technique » permet à des gamins qui n’en ont pas les moyens de s’introduire dans l’histoire de leurs artistes préférés et de faire partie de l’évolution d’une musique qu’ils aiment.

Il faut comprendre que tous ces artistes ne samplent pas parce qu’ils sont trop paresseux pour faire leur propre musique, ni pour parasiter l’original. Il y a une vraie démarche et une intention avec le sample qui s’exprime de la même manière que si l’on était face à un instrument de musique.

Également, par le sampling on découvre la culture musicale de l’artiste, en cherchant d’où les samples proviennent. Ce qui peut introduire les gens à découvrir plein de nouveaux artistes et à aimer les originaux. C’est pourquoi il ne faut pas voir de plagiat dans cela, puisque la plupart des gens qui samplent ont une révérence et une reconnaissance envers ces artistes.

Le sample devient intéressant quand on s’inspire, afin de s’en servir pour enrichir notre propre expérience.

Dans le documentaire Scratch (2002), DJ Shadow le montre très bien. Son premier album Endtroducing…(1996), est principalement composé de samples provenant du sous-sol d’un magasin de disques. Les disques s’entassent et c’est impressionnant. Il fouille, ou plutôt, il creuse toute la journée dans les bacs à disques : c’est le digging (dig : creuser).

L’art du digging est à prendre au sérieux et DJ Shadow l’explique :

« Juste être ici est une humble expérience pour moi, tu regardes tous ces disques et c’est comme une sorte de grosses piles de rêves brisés. Presque aucun de ces artistes n’ont vraiment encore de carrière. Donc tu dois avoir une sorte de respect. Si tu fais des disques, que tu es DJ, quoi que tu fasses tu ne fais que t’ajouter à cette pile que tu le veuilles ou non. Peut-être dans dix ans, tu seras là. Alors garde cela en tête, quand tu commences à te dire « je suis invincible « ou « je suis le meilleur au monde », ou peu importe, parce que c’est de quoi tous ces chats meurent ».

DJ Shadow – Midnight in a Perfect World extrait de l’album sorti sur le label londonien Mo’Wax, label important dans le développement du style Trip Hop, une alternative du Hip Hop. Ce style est fondé sur des ambiances et des climats cérébraaux et parfois mélancoliques, installés sur des rythmiques Hip Hop. C’est une musique plus expérimentale et la plupart du temps instrumentale. Ce morceau est un classique du genre !

Midnight in a Perfect World extrait de l’album sorti sur le label londonien Mo’Wax, label important dans le développement du style Trip Hop, une alternative du Hip Hop. Ce style est fondé sur des ambiances et des climats cérébraux et parfois mélancoliques, installés sur des rythmiques Hip Hop. C’est une musique plus expérimentale et la plupart du temps instrumentale. Ce morceau est un classique du genre !

1989 : grande année pour le Hip Hop avec la sortie de deux albums majeurs

Deux albums fondateurs sont à noter de cette période et ont ouvert les portes du samples et de la pratique à plein d’autres artistes. Il faut vraiment se rendre compte de la révolution qu’ils ont eu à leur sortie, tant en bien qu’en mal. Ils vont en effet nourrir l’admiration de toute part et également beaucoup de questionnements qui se posent et font débats encore aujourd’hui.

3 Feet High and Rising, de De La Soul, sorti en 1989.

Il est difficile d’imaginer la déflagration qu’a produit l’arrivée de cet album.

Il a permis de montrer que le rap pouvait parler d’autres choses, être positif et sortir du registre plutôt revendicatif présent jusque-là avec des albums comme Public Enemy.

De La Soul apporte à l’album des textes absurdes et décalés, parlant de paix, d’amour et d’histoires de fleurs, sur fond de clips fluos qui changent totalement de la grisaille New Yorkaise. Ce qui caractérise vraiment l’album est la manière dont les samples sont utilisés, semblables à un puzzle géant avec des samples pris de disques de pop psyché, jazz, funk et rock. C’est d’ailleurs cet album qui a lancé la « guerre des samples » à n’en plus finir. On peut aussi entendre comme des jeux de fausses émissions de radio avec des modules et des interventions. Un disque qu’il serait impensable de faire aujourd’hui sans attirer tous les avocats du monde, tellement les samples sont omniprésents. De La Soul et la maison de disque avaient en effet négligé le « clearing » (payer aux artistes la somme dû pour les sampler) ou oublié, selon les différentes versions. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il reste introuvable sur les plateformes de streaming aujourd’hui, afin d’éviter de nouveaux procès.

« De La Soul – Eye Know » dont le sample principal vient du groupe de rhythm and blues américain The Mad Lads – Make This Young Lady Mine, sorti sur une subdivision du label mythique, Stax Records, Volt Records.

Magnifique intro à la guitare ! Les voix du refrain viennent de Steely Dan – Peg. « I know I’ll love you better ».

Paul’s Boutique de Beastie Boys, sorti en 1989

Les Beastie Boys ont toujours voulu casser les frontières dans leur musique et c’est d’ailleurs ce par quoi ils se démarquent. Avant même de sortir l’album dont nous allons parler, ils opéraient un vrai mélange entre le punk de Black Flag et des Sex Pistols avec le Hip Hop. Dans cet album, l’originalité repose sur la manière dont ils samplent, en voyant jusqu’où ils peuvent aller du « sampling », quitte à provoquer et dérouter les auditeurs à l’époque.

On compte environ 100 à 300 samples dans l’album. Ce disque donne l’impression que les Beasties’ ont juste samplé tout ce qu’ils trouvaient dans les bacs à disques en promo. Pour être honnête, je doute qu’ils connaissaient toutes les œuvres qu’ils ont samplé !

Ce qui est intéressant avec cet album est l’utilisation qu’ils font du sample, qui inspirera toute la scène hip hop à venir. Par les superpositions de samples, qui rend l’identification des morceaux utilisés quasi impossible, avec plus d’une douzaine de samples par morceau ou encore l’utilisation de samples pour des punchlines. Les limites étaient franchies une fois de plus !

Beastie Boys – Shake Your Rump

Super son de basse tout au long du morceau !

Beastie Boys- Hey Ladies

Cet album leur a coûté au total près de 250 000 dollars pour les droits d’auteurs. Ce qui est peu si l’on compare à aujourd’hui. Le fait qu’il n’y avait pas encore de règles concernant ces pratiques a permis au sample de devenir une nouvelle manière de penser la musique.

L’éternel débat de la légitimité de la musique contenant les samples

À la suite de la sortie de ces albums se pose la fameuse question de la légitimité de la musique qui contient des samples et sur la légalité de cette pratique.

Nous avons eu de très bons disques à une époque où l’argent comptait peu. Ce qui était important était de faire de la musique nouvelle, avec des revendications et surtout d’être bon dans ce que l’on faisait. Avant, chacun samplait sans se préoccuper des droits, ce qu’on appellerait aujourd’hui le « sampling sauvage ». Maintenant que l’industrie musicale s’est rendu compte que l’on pouvait faire de l’argent avec cela, tout a changé. Aujourd’hui, on peut dire que l’on vit dans l’ère du « post-sampling ». Les barrières de la création musicales sont brisées dans beaucoup de domaines, mais la question du sample reste sensible. Peu d’artistes ne tentent de sampler aujourd’hui comparer à l’« âge d’or du Hip Hop » durant le milieu des années 90. Les artistes ont trop peur de se faire prendre. Il est clair que cela représente un obstacle à la créativité. Le plagiat devient constamment une raison, l’argument ultime semble-t-il pour dévaloir les musiques qui utilisent des samples.

Le plus simple pour sampler un morceau aujourd’hui est de s’entendre avec l’artiste sur le pourcentage à reverser des revenus de la musique. Cependant, les droits sont tellement hauts qu’il serait facile, pour être honnête, de penser qu’il s’agit plus d’une histoire d’argent que de musique.

Nous avons pourtant l’exemple de Kendrick Lamar avec son superbe album To Pimp A Butterfly ou encore Kanye West avec son album Life of Pablo pour ne citer qu’eux.

Le morceau « Fade » me semble vraiment intéressant et me parle particulièrement. Il reprend la célèbre ligne de basse de « Mystery of Love » un morceau très important pour la « house music » de Chicago, produit par M. Fingers (Larry Heard). Un classique ! Pour donner la parole aux artistes originaux, Larry Heard s’exprimait au sujet de « Fade » à l’antenne de la Radio Nova : « c’est toujours cool de voir que des gens s’identifient à des choses que vous créez ».

Kanye West – Fade

Il me semble difficile d’ignorer aujourd’hui combien la culture des samples a influencé de nombreuses générations et continuent d’intéresser beaucoup d’artistes.

Le sample est une forme de réappropriation de la musique, qui a été permis par les nouveaux moyens technologiques de l’époque. Car c’est en jouant avec la technologie, les atmosphères et les sons que l’on obtient des choses nouvelles et originales.

De plus, il ne faut pas voir le sample comme un pastiche ou un simple plagiat, évidemment qu’une grande partie des droits et mérites reviennent entièrement aux artistes originaux sans qui tous les morceaux dont je vous parle n’existeraient pas. Il faut se rendre compte, si j’ose dire, que la musique n’est que réappropriation et le sample en fait partie, comme on s’approprierait un look propre à un groupe, etc. À l’image des Stones qui reprennent les grands standards blues et se prennent pour des Américains !

Il y a là juste l’envie de s’introduire dans l’histoire de ce groupe que l’on aime et auquel on s’identifie pour construire à partir de cela.

En bonus… voici quelques exemples de samples de grands titres de Hip Hop, spéciale « East Coast ».

Tom Scott – Today

Jazz Psychédélique des années 70. Il a joué dans Billie Jean et était un membre des Blues Brothers.

On peut entendre au milieu du morceau quand le saxo entre, le sample qui a servi de base à un des plus grands morceaux de Hip Hop de tous les temps.

Pete Rock & C.L. Smooth – They Reminisce Over You (T.R.O.Y.)

Ahmad Jamal – I Love Music

Pianiste de Jazz américain. Un des pianistes les plus samplés dans Hip Hop.

Produit par Pete Rock encore une fois, pour donner un des morceaux les plus connus du rappeur du Queens.

Nas – The World is Yours

Latimore – Let’s Do It in slow motion

Gang Starr – Royalty

DJ Premiers, un des plus gros producteurs de Hip Hop de tous les temps. Ici le sample est utilisé de manière à construire une mélodie en retravaillant les premières mesures du morceau de Latimore. Le style de DJ Premier se caractérise par des couper-coller et des samples hachés, tout en mettant en avant des breaks obscurs. En comparaison aux années 90 où l’on commence à sampler de grands artistes et de gros hits comme David Bowie ou Michael Jackson, pour ne citer qu’eux.

Nicolas HAUDUCOEUR

La rédaction

Ajouter un commentaire

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please check your username/hashtag.
Logo On'

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please check your username/hashtag.