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Les éditions Turquoises

Contre toute attente, la crise du Covid semble avoir profité à l’industrie du livre.  Mais si les confinements répétés auront stimulé l’envie de lire chez de nouveaux lecteurs et permis aux librairies indépendantes de connaître un regain de popularité, l’édition indépendante, elle, n’aura pas su tirer bénéfice de ces profits. Dans ce contexte difficile et parce que ce sujet lui tient à cœur, On’ est parti à la découverte de l’édition indépendante et vous présente aujourd’hui les éditions Turquoise.

Basées dans la banlieue limitrophe de Paris, à Levallois-Perret, les éditions Turquoise existent depuis plus de vingt ans. Initialement spécialisée en beaux-livres dédiés à l’Histoire et à la Turquie, la maison n’a cessé de développer son activité et d’étoffer ses différentes collections au gré des ans. Anthologies, écrits féministes, littérature turque ou encore de voyages à travers le monde sont autant de formats et de thèmes dans lesquels elle s’est illustrée. Aujourd’hui, les éditions Turquoise continuent de publier de merveilleux livres, malgré les conditions toujours plus difficiles d’un secteur économique fragile. Rencontre.

C’est en mars 2021 que j’ai eu la chance d’interviewer Eran, fondateur et dirigeant actuel des éditions Turquoise depuis deux décennies. Habituée des locaux puisque c’est en leur sein que je réalisais mon stage de fin d’étude, j’ai été reçue dans son bureau, entourée de livres. Le temps de m’installer et d’enclencher mon dictaphone, il me racontait déjà la naissance et l’histoire des éditions Turquoise.

Une histoire faite de hasards

Fils de professeurs, c’est à Istanbul qu’Eran voit le jour, grandit et passe la majeure partie de sa jeunesse. Imprégné de la langue française dès son plus jeune âge par un père féru de la littérature de Rousseau et d’autres grands penseurs, il débarque à Paris en 1988. Si ce premier voyage n’est que purement touristique, le jeune homme s’éprend de la capitale et songe déjà à son retour parisien.

Et l’occasion se présente deux ans plus tard, lorsqu’Eran, seul étudiant de sa promotion à parler français, se voit proposer de participer à un échange universitaire à Paris dans le cadre de ses études de journalisme. À court de moyens, il enchaîne ensuite les allers-retours entre la France et sa Turquie natale avant de s’installer définitivement dans la Ville Lumière en 1992.

A ses débuts dans la capitale, l’édition n’est pas la vocation première d’Eran. Des projets plein la tête, il mise initialement sur le dessin de presse. Avec des amis, il ambitionne de monter une agence de dessins, comme celles qui éclosent en nombre de l’autre côté de l’Atlantique. Mais faute de financement, le projet ne voit jamais le jour.

C’est ensuite dans la communication qu’il investit son temps, créant au passage Turquoise Communication. Graphisme, création d’affiches et de dépliants pour diverses sociétés et certaines mairies occupent alors l’équipe Turquoise. Et puis de fil en aiguille, l’occasion se présente et Eran publie son premier livre. D’une photographie revisitée de Mustafa Kemal, qu’il avait exposée en Turquie et qui avait attiré l’attention d’une entreprise française basée à Istanbul et cherchant à investir dans un projet innovant, naît en octobre 2002 l’ouvrage Atatürk, Turquie 2000.

L’éditeur en devenir y prend goût et publie dans la foulée le second ouvrage des éditions Turquoise, Nâzim Hikmet Biographie et Poèmes, honorant alors le poète communiste turc à l’occasion du centenaire de sa naissance. L’édition entre ainsi dans la vie d’Eran, comme un hasard mais répondant pourtant à son souhait de faire connaître sa culture en France.

La littérature en partage

Quand je le questionne sur la signification du nom de son entreprise, Eran sourit. Loin d’être une référence à la Turquie ou à son patronyme dont la consonance se confond à celle de sa terre natale, Turquoise se rapporte en fait à la couleur des yeux de son amie de l’époque. C’est au bord de la mer Égée que cette dernière lui avait soufflé l’idée qu’il avait immédiatement adoptée. Et à nouveau, le hasard semble faire partie intégrante de l’histoire des éditions Turquoise.

Si la référence à ses origines dans le nom de sa maison n’était pas volontaire, ces dernières sont toutefois bien présentes dans le travail d’Eran et se font notamment ressentir du côté de la ligne éditoriale. Animées par le désir de toucher des lecteurs jeunes et ouverts à la diversité du monde, les éditions Turquoise s’efforcent dès leurs débuts de transmettre par la littérature un peu des savoirs et de la culture turcs.

C’est ainsi qu’est créée la collection Écriturque, après la publication de plusieurs ouvrages hors collection. Cette fois, la référence est claire. Spécialisée dans l’histoire et les écrits qui ont fait la littérature turque, Écriturque rassemble autant de traductions de grands auteurs et autrices turcs que de « textes des différentes ethnies culturelles qui se sont côtoyées et ont partagé des souffrances, des soupirs et des bonheurs sur la terre d’Asie Mineure ».

Au gré des ans, diverses collections viennent ensuite étoffer le catalogue des éditions Turquoise : Anthologies,pensée comme un recueil de poésies et de photographies du monde entier, Le temps des femmes pour replacer dans l’Histoire les femmes qui l’ont marquée, et enfin Altérités dont l’étendue n’a de frontière que le monde.

Longue vie à l’édition indépendante

Aujourd’hui, l’avenir des éditions Turquoise, comme celui de nombreuses autres maisons d’édition indépendantes, est incertain. Si les problèmes existaient déjà avant cette période bien étrange que nous vivons actuellement, la crise du Covid n’a en rien arrangé les choses. Forcés de demander des aides financières, contraints de repousser les sorties de leurs nouveautés ou limités dans la distribution de leurs ouvrages, les éditeurs et les éditrices indépendants ont décidément connu des jours meilleurs.

Mais qu’à cela ne tienne ! Chez les éditions Turquoise, l’optimisme est de mise et les projets continuent de voir le jour. Plusieurs ouvrages d’auteurs et d’autrices français sont en cours de préparation et Eran songe déjà aux événements qu’il sera possible d’organiser le temps venu. Dans un coin de sa tête et pour un futur plus lointain, il réfléchit aussi au numérique et à son passage inévitable.

Alors que notre entretien touche à sa fin, une vague d’optimisme s’empare de moi. Plus qu’évoquer les difficultés d’un secteur, ces quelques mots échangés m’auront permis de prendre conscience de la passion et de la volonté d’un éditeur indépendant.

Et parce que ses livres sont faits avec amour et talent, je vous recommande chaudement de vous intéresser au travail d’Eran et à ses deux dernières parutions, Struma. 72 jours de drame pour 769 juifs au large d’Istanbul et Elles ont fait l’Orient antique. Vingt-cinq scènes de vie d’intellectuelles du Proche-Orient ancien, dont la qualité est indéniable. Bonne lecture !

image de bannière : Caricature d’Eran, fondateur des éditions Turquoise, réalisée par Zeynep Atik Miniscalco

Estelle Cocco

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