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Zack Snyder’s Justice League : Super-héros super-malade

Le 18 mars dernier sortait le tant attendu Snyder’s Cut, la version que le réalisateur Zack Snyder souhaitait originellement pour Justice League. Le film étant passé entre plusieurs mains, sa première version fut un grand échec : 656 millions de revenus au box-office mondial, soit un résultat décevant en comparaison des scores habituels des films de super-héros. Le nouveau montage de Justice League fut l’occasion pour HBO Max (plateforme de SVOD disponible aux États-Unis uniquement) d’attirer de nouveaux utilisateurs avec une œuvre que plus personne n’osait espérer voir un jour. Même lorsqu’un auteur a carte blanche pour sublimer le genre du super-héros, le résultat ne parvient pas à convaincre. Pourquoi ?

Aveu de faiblesse réalisatrice

La nouvelle version de Justice League a déchaîné les foules et conquis de nombreux spectateurs. Parmi les qualités retenues : la durée de 242 minutes du long-métrage, une mise en scène exacerbée démontrée par le triptyque format 4:3, des ralentis à outrance et un étalonnage faisant la valse entre le bleu sombre et le noir (à l’image du costume de Super-Man). Mais l’intention auteurisante d’un projet, grand-public par nature, est-elle suffisante pour en faire un chef d’œuvre, ou au moins, un bon film ?

Il serait malhonnête de rabaisser ses standards critiques pour un film au destin tragique qui a « tenté quelque chose, contrairement à Marvel ». Si Zack Snyder souhaite bousculer les codes du blockbuster de super-héros pour livrer une œuvre personnelle qui se veut mémorable, critiquons son film avec la même rigueur que n’importe quel autre film d’auteur. Si au royaume des aveugles, les borgnes étaient les rois, dans la cour des réalisateurs, le Snyder’s Cut s’apparente plus à l’enfant malade et chétif qu’à l’écolier survolté. Que retiendra le cinéphile de ces quatre heures de film-réunion de super-héros ? De ces nouveaux plans qui étaient censés rappeler les cases de comics et dont les ralentis devaient iconiser les protagonistes, aucun ne parvient à réunir la gravité d’un acte avec une mise en scène épique. Les coups portés par les justiciers manquent d’impact et ne s’inscrivent pas dans la chair, les actions se multiplient sans qu’on ne constate l’arrivée progressive de l’épuisement des héros. Le meilleur exemple est sans aucun doute le soldat ailé de l’armée de Darkseid dont l’intervention récurrente semble montrée par pure contrainte scénaristique.

L’histoire qui nous est (re)racontée oublie systématiquement les termes de l’équation qui donne de la grandeur à une scène : une œuvre se doit d’imposer son propre rythme, dont les temps forts sont renforcés par ce qui a été construit par les segments calmes. Nous parlons généralement du tragique, d’un coup de grâce, de l’acte final. La force du récit prend la forme d’une déflagration lorsque tout nous revient en tête par un plan, une scène, un acte final, qui tire justement sa force de son unicité, liée au choix moral et politique que doit faire le super-héros. Quel serait l’intérêt de battre le fer à un rythme effréné si jamais on ne le chauffe ? Les choix formels du réalisateurs peinent à convaincre en raison de leur fréquence, et donc, de fait, du banal qui s’en dégage: il faut introduire deux nouveaux personnages, en réunir trois autres, maîtriser le retour d’un Deus ex machina (Superman) tout en faisant monter (en vain) la pression résultant du danger du Némésis.

La perte de « superbe »

Au-delà de l’échec de la mise en scène, ce très curieux objet filmique aura le mérite de poser une question que l’on est trop souvent effrayé de se poser : le problème ne serait-il pas le genre du super-héros ? Entendons par là l’hypothèse selon laquelle la faiblesse du film n’est pas simplement appuyée par la lourdeur de la réalisation, mais que la nature même du mal-être ressenti provient du genre de super-héros en lui-même. Autrement dit : un film de super-héros peut-il être un chef-d’œuvre ? Le contre-exemple est déjà préparé par les détracteurs, il se nomme Batman (The Dark Knight : Le Chevalier noir, Christopher Nolan, 2008). Pour agrémenter la réflexion, citons le dialogue entre The Flash et Ben Affleck, qui joue ce même personnage, dans Justice League :

« – Et toi, c’est quoi ton super-pouvoir ?

– L’argent »

L’argent. L’argent, a contrario d’un don de vitesse, de la capacité de voler, du sang des guerrières amazones, ce n’est pas un « super-pouvoir », mais un simple pouvoir. Il en ressort une différence importante : tout le monde peut, un jour, devenir Batman. Le super-héros est défini généralement par un justicier costumé aux capacités hors du commun, dérivant le plus souvent de pouvoirs surhumains ou surnaturels. Radicalisons cette définition et osons dire que Batman n’est pas un super-héros mais simplement un héros hors du commun. Le pas conceptuel est conséquent : Batman serait capable d’être mis en scène dans un film prétendant au titre de chef d’œuvre, contrairement à ses comparses, emprisonnés d’une médiocrité nécessaire. Le super-héros traditionnel des comics américain souffre donc de deux maux : l’invraisemblance de l’origine de son pouvoir d’une part et le décalage systématique d’ampleur entre la représentation esthétique de l’action et l’enjeu moral  et politique qu’elle présuppose. Seul le Batman de Nolan survit à cette thèse : le bien aimé Spider-Man de Sam Raimi échoue uniquement au premier critère tandis qu’aucun autre film du genre ne passe le second (pour les mêmes reproches que l’on fait au Justice League de Snyder : manque d’encrage dans le réel, personnages mythifiés pour sauver une population à laquelle on ne s’intéresse jamais, d’un danger invisible).

Tirons les conséquences de cette réflexion : qu’est-ce que cela signifie artistiquement ? Finalement, rien de très complexe. Simplement le fait que l’humain est suffisamment beau, torturé, complexe et crève-l’écran pour qu’on ne se concentre que sur cet être doté de vie. Toute œuvre d’art, parce qu’elle sera reçue par un humain, ne peut parler que de l’être humain. Un super-héros n’a d’intérêt que parce qu’il extrapole (pour mieux mettre en valeur) les qualités et défauts-miroir d’un être humain. C’est pour cela qu’on n’a jamais vu un super-héros dépourvu de défauts : conserver une dimension humaine. Il en reste qu’un (super ?) héros ne parvient à transmettre une émotion qu’en étant suffisamment vraisemblable. Dans le cadre de Batman, tout est question de politique et d’urbanisme : le Joker est le symptôme de la crise sociale de Gotham, Double Face rappelle à quel point les élus sont corrompus et motivés par des ambitions personnelles. En quoi peut-on se rappeler du méchant de Justice League ? Qui se rappellera des motivations de Steppenwolf dans dix ans ?

Non, Wonder Woman ne questionne pas aussi bien la féminité (et la lutte féministe) que l’œuvre de Chantal Akerman, au hasard, Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, un autre film retenu pour sa durée conséquente (225 minutes). Non, The Flash ne questionne pas aussi bien l’irréversibilité du temps et la perte précoce de la figure maternelle qu’un Magnolia (Paul Thomas Anderson, 1999, 189 minutes). Acceptons la condition humaine dont on ne peut se détacher et célébrons la magnificence des vies réellement vécues, des coups réellement subis, des dangers qui se présenteront véritablement à nous. L’être humain n’a pas besoin d’un super-héroïsme déconnecté, ni de chimères spectaculaires (dans son sens debordien) : il se suffit à lui-même.

En somme, Zack Snyder’s Justice League semble être la conclusion d’une décennie navrante au sein de laquelle le cinéma grand public américain est devenu norme et synonyme de vacuité. Un autre cinéma est possible. Celui des humains. Celui de la vie réelle, celle qui vaut d’être vécue, de celles qu’on ne vivra pas mais que l’on pourra toujours voir sur un grand écran.

Nicolas Moreno

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