On’

Grand format : Retour sur le cinéma en 2020

Au cours de l’année 2020 marquée par la pandémie, le cinéma a incontestablement été bouleversé, et ce à la fois devant et derrière l’écran. Si les conséquences financières ont été terribles pour les producteurs, les réalisateurs, les diffuseurs, et toute l’industrie du cinéma en général… Qu’en est-il pour le spectateur qui a dû réinventer sa manière de vivre le cinéma ? Nous avons pu en discuter avec une Sophie Leclerc, productrice d’effets spéciaux pour de grands studios de cinéma. 

Quand le streaming est à l’honneur… les cinémas pleurent !

Avec le confinement, il faut se demander quelles ont été les conséquences psychologiques de la privation des salles de cinéma et si passer du petit au grand écran change véritablement quelque chose au niveau du plaisir et des sensations ressenties. Plusieurs motivations poussent le spectateur à regarder un film chez soi comme partager un moment convivial en famille ou le regarder seul sous sa couette, faire des marathons, améliorer sa culture cinéma… Mais cette désacralisation du cinéma désormais “consommé” à la maison, peut-elle créer un désintérêt ou un éloignement pour les grandes salles sur le long terme ? Tout d’abord, la question du temps disponible est cruciale. Pour de nombreux français, aller au cinéma est une occasion de s’accorder un peu de temps dans sa semaine pour sortir et se divertir, seul, ou accompagné. Mais lorsqu’on se retrouve chez soi avec beaucoup trop de temps disponible, le cinéma devient plus accessible que jamais. Libre à chacun d’utiliser ce temps précieux pour se remettre à jour et découvrir le cinéma autrement, plus confortablement, et surtout : à volonté. Alors que tous les cinémas français ferment, le cinéma continue de s’immiscer encore plus près de nous, jusque dans nos habitations pour banaliser ce qui a été jusque auparavant considéré comme une activité privilégiée et occasionnelle. 

Après les questions sur le temps disponible et l’offre à volonté depuis chez soi, vient celle du prix. Si aller au cinéma est une sortie occasionnelle pour certains, c’est aussi parce que le ticket de cinéma est relativement cher. Mais quand un abonnement Netflix ou Disney+ revient à seulement une poignée d’euros par mois, offrant un catalogue ciné et de séries immenses… le cinéma à la maison prend un point. Sur une liste de 10 films, présentée par le média d’information des professionnels du cinéma Ecran Total,Netflix compte les 7 films les plus regardés pendant le premier confinement. De son côté, Amazon Prime Video s’en est aussi très bien sorti, son activité connaissait même une progression constante. Enfin, c’est sans compter le visionnage en streaming, qui a bondit durant le confinement. Selon SEMrush, en mars, les recherches sur Internet liées aux services de streaming aux États-Unis ont augmenté en moyenne de 12,7 % par rapport à février. 

Graphique : Succès de Netflix pendant le confinement sur la période du 2 mars au 19 avril. 

Enfin, certains pensent déjà que ces habitudes de consommation devraient perdurer, même après la fin du second confinement… ce qui ne serait absolument pas profitable aux salles, qui disposent d’une immersion, d’une ambiance incomparable à son écran. Choisir son siège, découvrir de nouvelles bandes annonces, les fameuses pubs, le pop-corn, la 3D (ou 4D), le son stéréo, les vibrations… Tout cela fait que même si le cinéma chez soi est devenu une activité banale, sauf que l’expérience du cinéma doit demeurer une sortie privilégiée. D’autant plus qu’en 2019, 69% des français qui allaient au cinéma étaient des spectateurs occasionnels, contre 27,9% de réguliers et seulement 1,9% d’assidus… Pour savoir si ces spectateurs étaient impatients de retrouver le grand écran, plusieurs sondages ont été menés ; dont un sondage de Médiamétrie, conduit en ligne du 10 au 16 juin, auprès de 1 538 internautes (qui ont été des spectateurs sur les 12 derniers mois, âgés de 4 ans et plus). L’enquête montre que les plus impatients sont évidemment les spectateurs habitués  à 75 %, dont 53 % ont 50 ans et plus, et 44 % sont des parents. De l’autre côté, les occasionnels représentent à peine 31 % de ceux qui ont hâte de retrouver les salles obscures. Il s’agira donc de tout miser sur ces spectateurs indécis… Du côté des Américains, les sondages sont encore plus désolants. Un sondage a été réalisé par Performance Research et Full Circle Research Co auprès de mille Américains. A la question de savoir combien de temps il leur faudrait pour retourner voir des longs métrages sur grand écran après la fin de l’épidémie de covid-19, 49 % ont répondu « plusieurs mois » ou « peut-être jamais ». Et sans surprise, l’article qui mentionne ce sondage dénonce également l’ancrage des habitudes du streaming. En espérant que ces habitudes restent des « alternatives », et non une fin en soi ! 

Les conséquences sur la production et le financement 

Crédit photo : Enjeuxsurmage.com

Économiquement parlant, 2020 est une année noire pour le cinéma mondial. Sur une année qui se promettait riche en nouvelles sorties et donc en affluence, les cinémas français ont affiché porte close pendant 162 jours, et accusent une baisse de fréquentation de 70%. Le rapport annuel du CNC est alarmant. Ce ne sont que trois films qui peuvent se targuer d’avoir dépassé les deux millions d’entrées, dont deux qui sont sortis avant que le Covid 19 soit pris au sérieux par qui que ce soit, et aucun film n’a dépassé les trois millions d’entrées cette année contre 10 en 2019, et les principales victimes sont bien évidemment les petits cinémas indépendants qui n’ont pas la manne financière d’enseignes comme UGC ou Pathé-Gaumont, mais qui survivent difficilement grâce aux aides publiques. De fait, les équipes d’Anne Flamant, directrice du département Cinéma et audiovisuel de la banque Neuflize OBC, qui finance 70 % du cinéma français, ont accordé 150 PGE (prêts à taux zéro garantis par l’État) pour permettre de continuer à financer les dépenses qui, même en cas de fermetures des salles ne peuvent être évitées. Aux États-Unis par contre où l’aide publique se fait moindre et où la baisse d’affluence s’élève cette fois à 80% sur l’années, deux des plus gros réseaux de salles se déclarent au bord de la faillite, tandis que les cinémas AMC qui détiennent près de 10 000 salles dans le monde ont annoncé en décembre dernier éviter la banqueroute grâce à une levée de fonds miraculeuse et salvatrice.

Au-delà de la fréquentation des salles, la crise sanitaire cause un autre problème majeur pour le cinéma mondial. Voir les cinémas du monde entier fermés pour de longs mois, c’est aussi voir un planning de sorties des films chamboulé, et un embouteillage se crée notamment avec beaucoup de films qui veulent être à l’affiche une fois que la situation reviendra à la normale. Disney par exemple, proposa une autre voie avec Mulan. Au lieu d’attendre une éventuelle embellie, l’empire de Mickey Mouse décida à l’été dernier d’annuler tout bonnement la sortie en salle du film et le proposer sur sa plateforme de streaming, Disney+.

Les tournages ont bien évidemment été affectés eux aussi, et comme l’entièreté de la société ont dû se plier à des règles contraignantes pour continuer à avoir lieu. Pour ne citer que lui, on peut citer le très attendu film Batman avec Robert Pattinson qui avait déchainé les passions en septembre dernier lorsque son tournage avait été repéré dans les rues de Londres, mais qui dût s’arrêter quelques jours plus tard après que l’homme incarnant le chevalier noir contracte la tant redoutée covid 19. Secteur ralenti, meurtri, qui se bat pour continuer à exister, les mois qui arrivent vont être déterminants pour l’avenir de ce secteur primordial du monde de la culture qu’est le cinéma.

Le cinéma comme outil de partage

Crédit photo : Radio France / Léa Guedj

Le cinéma possède intrinsèquement une notion de partage : il doit être regardé, diffusé, être source d’échanges, de critiques ou d’émerveillement. Le 7e art a pris ses quartiers dans nos appartements et nos maisons à travers les plateformes à la demande qui ne cessent de nous proposer des contenus toujours plus riches, mais il ne s’arrête pas là. De nombreuses initiatives sont nées depuis le premier confinement pour permettre au cinéma de prendre possession des rues et de l’espace public. À Paris, le dernier cinéma associatif de la Capitale, La Clef, a mis à profit le grand mur qui leur faisait face pour proposer chaque semaine la diffusion d’un grand classique : Mon voisin Totoro (Hayao Miyazaki, 1999), Diamant sur canapé (Blake Edwards, 1962), ou encore Shining (Stanley Kubrick, 1980). Voisins ou simples passants ont pu profiter d’une séance partagée et en plein air. Au-delà d’un beau geste culturel, c’est un appel à l’aide pour alerter sur la menace qui plane sur bon nombre des cinémas indépendants qui survivent difficilement à cet arrêt d’activité forcé. De nombreuses initiatives ont ensuite suivi dans toute la France. A Caen, le Lux propose une projection de court-métrages réalisés dans le cadre du festival KinoCaen. Couvre-feu oblige, seuls les plus proches voisins avec vue sur un des grands murs devenus écrans peuvent en profiter depuis leur domicile. 

Au-delà du rôle d’alerte sur la situation des cinémas indépendants, ces initiatives de projection dans l’espace public révèlent une caractéristique essentielle du cinéma : le besoin de partager. Et certaines plateformes l’ont bien compris. Le “co-watchning”, le fait de regarder à plusieurs un programme tout en restant chez soi, existe depuis plusieurs années mais s’est beaucoup développé depuis mars 2020. Via un chat ou une visioconférence de groupe, les binge-watchers peuvent ainsi commenter en temps réel le nouvel épisode de leur série favorite ou le visionnage de leur film préféré. Plusieurs applications ou extensions pour navigateur web se sont spécialisées dans ce nouveau moyen de partage : Netflix Party, Scener, Squad, Rave, Airtime, ou encore Kast. Un moyen virtuel de retrouver le plaisir d’être ensemble et d’entendre les commentaires incessants de votre cousine ou les bruits de mastication de vos amis fan de popcorns ! 

Interview de Sophie Leclerc : Productrice des effets visuels et directrice de production aux États-Unis (Lucy, Anna, Valérian et la Cité des Mille Planètes, Fast & Furious 5

On’ : D’un point de vue du spectateur, nous avons perçu un ralentissement (si ce n’est un arrêt total) de l’industrie du cinéma en 2020… Mais qu’en était-il vraiment de l’intérieur ? 

Je ne crois pas que ce soit un arrêt de l’industrie, mais plus certainement un ralentissement. Les tournages ont été interrompus au moment du confinement de Mars à Juin dernier mais la plupart ont repris.  Les conditions de tournage sont plus contraignantes et plus coûteuses en raison des nombreux tests covid à effectuer régulièrement pour les équipes ainsi que de toutes les précautions sanitaires à prendre. Beaucoup de films qui étaient en préparation ont très certainement été reportés. Donc bien sûr on peut parler de ralentissement. 

Depuis la fin 2020, le changement principal est qu’avec la fermeture des salles de cinéma les principaux studios ont eu tendance à orienter leur line-up vers les plateformes. Par exemple, la Warner va sortir simultanément ses films en salle et sur HBO Max.  Disney sortira également ses films en salle avec une proposition un peu décalée ou simultanée sur Disney+.  La crise sanitaire a incontestablement accéléré la sortie des films en streaming.

On’ : Quelles conséquences la pandémie a-t-elle eu sur ton travail ? Tu continuais de travailler sur des projets à distance, avec des réunions en visio ? Sur le film BIOS de Miguel Sapochnik c’est ça (c’est écrit sur ta page imdb) ?

En effet je travaillais sur un film qui s’intitule BIOS durant toute l’année 2020 mais le tournage avait déjà eu lieu et nous étions en phase de postproduction.  Chaque membre de l’équipe de postproduction poursuit ses tâches en télétravail à partir du 13 Mars dernier.  Un film est un travail d’équipe et il a fallu s’adapter au travail à distance.  Cela s’est plutôt bien déroulé grâce aux outils technologiques et aux moyens de communication. La conséquence est bien sûr que la sortie du film qui devait avoir lieu en octobre 2020 a pour l’instant été repoussée à août 2021.

On’ : Du coup, est-ce tu penses qu’il y aura un décalage important dans le planning des sorties de films ?

Effectivement de nombreuses sorties de films ont déjà été décalées.  Une sortie très attendue comme le prochain James Bond a été reportée à plusieurs reprises.  A l’origine ce film devait sortir en Avril 2020, puis en Novembre 2020, et enfin en Avril 2021 pour être reporté à nouveau en octobre 2021. Les professionnels anticipent un futur embouteillage des sorties pour les semaines qui suivront la réouverture des salles.  En effet, aux films qui devaient sortir en 2020 s’ajoutent les films dont la sortie était initialement prévue pour 2021. En conséquence, certains films resteront peu de temps en salle pour laisser plus de place aux nombreuses nouveautés et blockbusters.

On’ : Tu peux nous parler un peu des conséquences sur le financement pour les producteurs, des impacts sur les équipes qui travaillent sur le film ?

L’impact majeur de la crise sanitaire pour les producteurs ou les studios est avant tout financier puisqu’ils doivent prendre toutes les précautions possibles pour protéger les équipes qui tournent en studio comme en extérieur.  Les tests covid sont très fréquents et très coûteux et l’organisation des tournages suit des protocoles sanitaires bien spécifiques pour éviter toute risque de contamination qui provoquerait l’interruption du tournage.  En effet, si le tournage doit être interrompu quelques semaines, cela accroît considérablement les coûts.

On’ : As-tu consommé des films en streaming ou VOD ? Et que penses-tu de son emprise dans l’industrie du cinéma aujourd’hui ? Est-ce que cela constitue une menace pour le cinéma traditionnel ?

J’aime les films et je ne peux pas m’en passer.  Alors si je ne peux pas aller en salle je suis tentée de les regarder sur un plus petit écran.  Je crois que cette crise a accéléré une tendance qui existait déjà vers plus de streaming et bien sûr cette situation est très difficile financièrement pour les exploitants. Toutefois les plateformes comme Netflix ou Amazon ont aussi besoin de contenus et vont devoir financer de plus en plus de films.  Ce phénomène se produit déjà. Pourtant je pense que certains de leurs films sortiront en salle avant de partir en streaming.  La salle reste une vitrine très valorisante. Je crois aussi, et il me semble que les sondages vont dans ce sens, il y a encore un large public qui apprécie la salle de cinéma et l’expérience émotionnelle collective.

On’ : Comment imagines-tu le cinéma en 2021, mais aussi dans le futur ?

Le cinéma a déjà traversé beaucoup de crises et en 2021 comme dans le futur il sera toujours présent.

On’ : Est-ce que tu partages l’idée que le cinéma est devenu encore plus important aujourd’hui pour nous permettre de nous évader, de penser à autres chose… en rêvant d’une vie meilleure ? Est-ce que cette période a plutôt valorisé ton travail, surtout que tu es spécialisée dans les effets spéciaux et la science-fiction ?

Pour moi, le cinéma est fabuleux. La salle obscure nous permet de nous immerger dans une histoire avec un travail autour de l’image, des couleurs, du son et nous permet de vivre cette histoire par procuration. On peut ainsi être individuellement transporté, ému, et s’évader afin d’oublier nos soucis quotidiens mais aussi réfléchir et rêver. De surcroît, il est merveilleux de partager une expérience émotionnelle avec des gens qu’on ne connaît pas.

Je suis productrice d’effets visuels et je travaille souvent sur des films de science-fiction.  Quand on peut employer tous les moyens technologiques possibles sur un film à gros budget comme par exemple le film de Luc Besson Valérian et La Cité des Mille Planètes on peut créer des univers uniques et des personnages hors du commun. L’objectif est de transporter le spectateur dans un autre monde en lui offrant cet émerveillement visuel. Quand je travaille sur un film, je souhaite juste contribuer, en collaboration avec tous les autres membres de l’équipe, à la vision du réalisateur.

On’ : Quel était le film sur lequel tu as le plus adoré travailler ? Des anecdotes croustillantes ?

J’adore mon métier de productrice des effets visuels. J’ai certainement aimé tous les films sur lesquels j’ai travaillé. Avant tout, mon travail est un travail d’équipe dans un milieu créatif.  Un nouveau film, c’est une nouvelle aventure avec de nouvelles personnes et de nouveaux challenges.   Et bien sûr une rencontre et un travail avec un réalisateur. Un jour je suis dans la neige au milieu de nulle part au Canada et on tourne une scène avec Brad Pitt et Casey Affleck. Un autre jour, je suis allé dans un studio à Prague où le directeur artistique a recréé une magnifique forêt pour les besoins du film The Brothers Grimm de Terry Gilliam. Il s’agit là des tournages mais mon travail commence bien en amont du tournage et se termine de nombreux mois après le tournage, lorsque l’ensemble des effets visuels est terminé.

Crédit photo de bannière : francetvinfo.fr

Propos de l’interview recueillis par Paul Philipon

Article rédigé par : Cynthia Zantout, Bruno Esteban Garay, Céline Surget

La rédaction

Ajouter un commentaire

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please check your username/hashtag.
Logo On'

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please check your username/hashtag.