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Prix On’ 2021 / Romans: « La discrétion » de Faïza Guène

Pour cette nouvelle édition du Prix littéraire On’, nos jurés se sont penchés sur six romans de la rentrée littéraire de septembre 2020. Toutes les deux semaines, découvrez ce qu’ils ont pensé des livres en compétition. Au programme cette semaine: La discrétion de Faïza Guène, aux éditions Plon.

Yamina est née dans un cri, à Msirda, en Algérie colonisée. À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la Liberté. Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion. Pour cette mère, n’est-ce pas une autre façon de résister? Mais la colère, même réprimée, se transmet l’air de rien.

Juliette Guérit: « L’humain dans toutes ses contradictions »

Faïza Guène est parvenue à dépeindre des personnages très réalistes. Le lecteur plonge dans leur être profond: leurs questionnements, leurs incertitudes, leurs insécurités. Il y a un aspect psychanalytique, elle dissèque ses personnages pour faire ressortir toute leur complexité et donc, leurs contradictions. Ils sont à la fois ici et ailleurs. Yamina, le personnage principal, est en France mais une partie d’elle est restée en Algérie. Le roman questionne la relation que l’on a avec son identité. L’une des filles de Yamina est féministe mais elle ne pourrait pas sortir avec un homme qui n’est pas viril. Ce qu’elle ressent n’est pas forcément en accord avec comment elle se définit. C’est l’humain dans toutes ses contradictions. Le style est bon même si l’irruption de mots issus d’une langue très orale (anglicismes ou langage « jeune ») surprend parfois à la lecture.

Aymée Nakasato: « Un message politique fort »

Faïza Guène retrace dans son puissant quatrième roman l’histoire fragmentée et la mémoire en morceaux d’une famille d’immigrés d’Algérie de trois générations autour du personnage de Yamina. La discrétion est le trait de caractère autour duquel Yamina a construit toute sa vie: enfant de la guerre, adolescente docile et réservée ayant dû arrêter l’école, jeune épouse au mariage arrangé et exilée en France, mère humiliée devant ses enfants par le mépris de classe et le racisme. Pour Yamina, cette discrétion est à la fois un signe d’intégration car « on doit accepter, on est comme leurs invités, on est chez eux » mais aussi une façon de résister et ne pas se laisser envahir grâce à ce silence. L’auteure nous délivre implicitement un message politique fort car ce silence se traduit dans la construction identitaire, la sienne mais aussi celle de ses enfants. S’ils vont à contre-sens de cette discrétion grâce à leur force de caractère; ils en restent tout de même impactés.

Estelle Cocco: « Une lecture qui ne m’a pas transcendée »

Avec La Discrétion, Faïza Guène rend hommage aux mères immigrées, forcées d’être discrètes au point d’invisibiliser tout un pan de leur existence. L’autrice relate les difficultés de l’exil, lorsque les codes du pays d’accueil sont inconnus et qu’il reste des enfances entières à construire. Elle évoque le sentiment de tiraillement entre deux cultures qui ne tarde à se manifester lorsque l’on évolue ailleurs, mais aussi la perte d’honneur et de dignité ainsi que la colère enfouie face à cette dualité. À travers l’histoire de Yamina, la plume de Faïza Guène fait ainsi de l’ombre à la discrétion et met en lumière celle de millions d’autres mères exilées, et avant tout faite de rêves, d’envies et d’ambitions. Mais La Discrétion évoque aussi la transmission et l’héritage en retraçant toute une histoire familiale. Le lecteur suit la mère, Yamina, ses quatre enfants, Malika, Hannah, Imane et Omar, et leur interprétation diamétralement opposée du rapport à la France qu’ils doivent entretenir en tant que Français d’origine algérienne. Et c’est comme si toute la discrétion de la mère et sa vie contenue, se répercutaient sur ses enfants et se traduisaient par un vent de révolte soufflant tout sur son passage. Côté style, sa plume franche mais parfois inégale, mêlant de très beaux passages presque poétiques, à l’image de la scène relatant la naissance de Yamina, à d’autres très simples que l’on pourrait qualifier de bruts, confère à l’autrice un ton étonnant et moderne. Mais avec son écriture, tantôt soutenue, tantôt semblable au langage parlé, Faïza Guène se contente de décrire. La Discrétion se lit comme une longue description de personnages, d’histoires et de fragments de vie, ne permettant pas au lecteur, spectateur du récit, de se l’approprier. Malgré les qualités indéniables de cet ouvrage, tenant aux thèmes abordés et à leur mise en lumière bienvenue et nécessaire, la lecture de La Discrétion ne m’aura donc pas transcendée. À l’inverse, d’autres ouvrages bouleversants dédiés à l’exil, comme Partir de Tahar Ben Jelloun, La Discrétion se sera avérée, pour moi, discrète en émotions provoquées.

Crédits image de bannière : Plon / Philippe Matsas

Juliette Guérit, Aymée Nakasato, Estelle Cocco

La rédaction

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