On’

Prix On’ 2021 / Romans : “Chavirer” de Lola Lafon

Pour cette nouvelle édition du Prix littéraire On’, nos jurés se sont penchés sur six romans de la rentrée littéraire de septembre 2020. Toutes les deux semaines, découvrez ce qu’ils ont pensé des livres en compétition. Au programme cette semaine : “Chavirer” de Lola Lafon, aux éditions Actes Sud.

1984. Cléo n’est âgée que de treize ans lorsqu’elle est approchée par la mystérieuse Fondation Galatée. Au contact de l’impressionnante Cathy, chargée de repérer les talents les plus précoces, la jeune fille verra l’opportunité de réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. Déterminée à quitter son quotidien modeste de banlieue parisienne, Cléo sera prête à tout pour séduire les jurés de la fondation et ainsi décrocher la bourse tant convoitée.

2019. Bien des années plus tard, lorsqu’un fichier de photos est retrouvé sur Internet, un appel à témoin est lancé à toutes les victimes de la fondation. Cléo voit alors son passé la rattraper et doit ainsi faire face à son statut ambigu de victime et de coupable.

Juliette Guérit : “À mettre entre toutes les mains”

Lola Lafon démêle la mécanique qui enferme les enfants victimes de violences dans le silence. C’est une plongée dans les milieux pédocriminels mondains où les enfants sont manipulés et utilisés pour recruter d’autres victimes, faisant naître en eux un sentiment de culpabilité qui les réduit au silence sur leurs propres souffrances. Une histoire qui fait écho aux sévices infligés aux jeunes modèles photo de David Hamilton.

Aurait-on agi différemment à la place de Cléo ? Se serait-on plus méfié que ses parents qui ont confié leur fille à une quasi-inconnue ? Comment parler de ce qu’on a subi des années après ? Un roman nécessaire à travers lequel le lecteur ne cesse de s’interroger sur des questions centrales pour entendre la parole des victimes. À mettre dans toutes les mains.

Par ailleurs, le style est agréable. Certains passages n’apportent cependant pas beaucoup au propos du livre et les aller-retours entre les personnages de Cléo et Betty m’ont un peu perdue dans ma lecture : ajouter le nom du personnage que l’on va suivre à chaque début de chapitre aurait résolu ce souci.

Estelle Cocco : “Un livre fort, sensible et important”

Dans Chavirer, Lola Lafon aborde une thématique cruciale de nos jours. En redéfinissant la notion de victime, l’autrice souligne effectivement toute la complexité du terme et rappelle ses contours flous. Au travers de l’histoire de Cléo, elle montre comment cette dernière a été manipulée pour constituer une victime au même titre que les autres, alors même qu’elle ne s’est jamais opposée au fonctionnement de la fondation et y a participé.

Lola Lafon explore ainsi le thème de l’emprise qui déforme tout sur son passage et qui explique le silence face à l’abus. Cléo, qui apparaît alors clairement comme une victime, ne saurait ainsi être considérée comme coupable. Et puis, coupable de quoi au juste, si ce n’est de ne pas avoir su deviner le mal, d’avoir cru naïvement en l’innocence de ce monde du haut de ses treize ans ?

Chavirer permet aussi d’aborder le thème du pardon. Le pardon permis grâce à la parole, pour avancer, oublier et reprendre sa vie là où elle s’était arrêtée. Le pardon des autres, qui n’avaient en fait jamais rien reproché à Cléo, et plus encore le pardon de soi après une longue quête personnelle, contée au travers des différentes rencontres qui ont façonné sa vie.

Lola Lafon signe ainsi un livre fort, sensible et important où l’écriture, poétique et qui suggère délicatement les choses pour permettre au lecteur de laisser libre cours à son imagination, sublime le récit.

Aymée Nakasato : “Un hommage au pardon et à l’oubli”

Pour son sixième roman, Lola Lafon revient avec une histoire bouleversante autour de la figure de la “mauvaise victime”. Cléo, 13 ans, se voit prise au piège de Galatée, une Fondation factice qui offre des bourses pour les jeunes filles qui veulent devenir danseuses.

Entre victime et coupable car ayant pris part aux stratégies de recrutement de cette fameuse Fondation, Cléo se sent responsable de ce à quoi elle a consenti, et ce tout au long du récit, qui s’écoule sur 30 ans.

Ce roman est aussi un sublime tableau sur la condition sociale : il dépeint la vulnérabilité d’une jeune fille de la classe moyenne, qui ne manque pas d’argent, mais de repères culturels légitimes, face à la promesse d’une bourse et la fascination pour le modern jazz, danse à succès des émissions de variétés. Cléo accomplira son rêve en devenant une danseuse de modern jazz, une de ces danseuses invisibles, sans nom.

C’est aussi un hommage au pardon et à l’oubli. Comme le disait Musset, « À défaut pardon, laisse-venir l’oubli ». Cet oubli se matérialise à la fois dans la parole, avec l’impossibilité pour Cléo de parler et d’être entendue, mais également dans son corps. Ce corps de danseuse que l’on veut docile et parfait mais qui souffre en silence, jusqu’à être anesthésié dans les nuits sensuelles de Cléo, vingt ans plus tard : «  Cléo y a travaillé sans relâche, au lissé de ce chemin, ôtant au fur et à mesure les minuscules éclats d’écharde. Sans relâche ».

Estelle Cocco, Aymée Nakasato, Juliette Guérit

Crédits photos de bannière : Actes Sud

La rédaction

Ajouter un commentaire

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please check your username/hashtag.
Logo On'

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please check your username/hashtag.