On’

Rugby : l’ombre des commotions

Tandis qu’une action en justice contre World Rugby (instance régissant le rugby à XV et à VII) est en préparation pour mauvaise prise en charge des commotions cérébrales chez plusieurs joueurs professionnels, se soulève la question de l’influence de ces débats sur la pratique du rugby, notamment en amateur.

Le sujet est sensible tant il hante tous les terrains de rugby, de l’amateur au professionnel. Le rugby, réputé pour être un sport de contact et de combat, n’échappe malheureusement pas au risque de commotion. En effet, une commotion cérébrale (connue aussi sous le terme de traumatisme crânien léger) résulte d’un coup à la tête, d’une chute ou d’un impact important, créant une collision entre le cerveau et les parois de la boîte crânienne. Ces blessures à la tête peuvent avoir de graves conséquences et des effets sur le long terme difficile à prédire : « Il y a encore énormément de choses qu’on ne connaît pas dans ce domaine » explique le neurologue Jean-François Chermann, spécialiste des commotions dans le sport.

L’amateur en première ligne

Avec une prise de conscience plus tardive qu’en professionnel, le rugby amateur doit faire face à ses démons. Rafael, 24 ans, joueur amateur en Île de France pendant neuf ans se souvient : « À l’époque [années 2010] le sujet de la commotion n’était pas très répandu, on savait que ça existait, on connaissait les risques mais le sujet n’était pas aussi évoqué. Il y avait très peu de cas, en tout cas à ma connaissance, puis de plus en plus […] ». Le neurologue Jean-François Chermann souligne le manque de moyens du rugby amateur qui ne permet pas la présence d’un médecin à chaque match et l’absence d’arbitrage vidéo ne facilite pas l’identification des chocs à la tête.

Les institutions nationales telles que la Fédération Française de Rugby (FFR) ont pris des décisions pour tenter de répondre aux risques liés aux commotions. La dernière date de début 2021 avec l’expérimentation d’une nouvelle chasuble dans quarante-neuf clubs amateurs durant les entraînements pour apprendre aux joueurs à bien plaquer. Au centre du maillot, au niveau du bassin, la zone colorée en orange correspond à la partie « la plus sûre » pour plaquer son adversaire. Cette chasuble vient appuyer les nouvelles règles instaurées par la FFR la saison dernière qui interdit les plaquages à deux, simultanés, et les plaquages au-dessus de la taille.

L’institutionnel face à la réalité du terrain

L’adaptation et le changement demandent du temps. « J’ai, au début, été très souvent pénalisé car je ne connaissais pas cette règle dû à mon absence des terrains, mais je me souviens qu’elle était strictement pénalisée, témoigne Rafael. Je suis mitigé sur cette règle. D’un côté je comprends tout à fait qu’elle ait été créée pour protéger les joueurs mais d’un autre côté le rugby c’est du collectif que ça soit en attaque ou en défense […] Pour ce qui est des plaquages aux jambes ça peut être aussi la rencontre d’une tempe avec un genou… ». Concernant la nouvelle chasuble, Rafael n’en a pas entendu parler tout comme David, 24 ans qui joue au rugby depuis 2005 en Île de France . Il se questionne : « Le but est de limiter les commotions mais je ne sais pas si cette nouvelle règle a vraiment limité le nombre de commotions au niveau amateur ». Selon une étude comparative menée sur les matchs de Fédérale 2 (5e division) par la FFR, l’application de cette règle a montré une nette diminution des commotions sur le joueur plaqué et une réduction des chocs à la tête de 60%. Cette enquête a fait l’objet de critiques dans le monde de l’ovalie, en particulier de la part d’arbitres qui ont dénoncé la méthodologie et le manque de données fiables. 

Autre expérimentation mise en place par la FFR, le « carton bleu ». Lancé dès la saison 2017/2018, le protocole a été étendu en 2019 à toutes les compétitions de rugby amateur. Il se résume en un signalement par l’arbitre d’un comportement avec des signes évidents de commotion cérébrale (perte d’équilibre, vomissements, confusion). Une fois le carton bleu signifié à un joueur, ce dernier se voit imposer un arrêt des compétitions pour trois week-ends s’il a moins de 18 ans ou de deux week-ends s’il est majeur. « Je n’ai jamais vu un carton bleu en match amateur. Il est possible effectivement que ça soit dû à une trop récente décision, mais je me souviens que les commotions étaient averties par l’arbitre » indique Rafael. Ce protocole montre le poids des décisions arbitrales sur la sensibilisation autour des commotions. Il donne également une responsabilité, peut-être trop importante à l’arbitre, qui ne peut pas tout voir durant un match et qui n’a pas de réelle légitimité sur le cadre médical. Le premier carton bleu a été donné il y a quelques semaines dans un match professionnel mais sa rareté interroge sur son efficacité.

L’avenir en suspens

Les choses bougent. Est-ce assez rapide est une question, pour le moment, sans réponse. L’impact de ce sujet sur la pratique du rugby semble plus pertinent. Le risque de commotions et ses conséquences quasi-inconnues sur le long terme peuvent-ils être un frein ? David explique : « Cela dépend de la carrière de chacun. Forcément un jeune qui aura eu beaucoup de commotions devra se poser la question de savoir s’il doit ou non continuer le rugby. » Rafael ajoute : « Chaque joueur réagit différemment à ce sujet. Je n’y pensais pas vraiment, ce que je voulais c’était jouer au rugby. Je pense que pour la majorité des joueurs c’est pareil, surtout s’ils ont des ambitions [professionnelles]. Mais cela ne veut pas dire que la commotion ne peut pas t’empêcher de te lancer dans une carrière professionnelle. [Cela] a pu arriver à un copain qui a vu (à mon avis) s’éloigner une possibilité de carrière professionnelle suite à 3 commotions… ».

Les enjeux sont alors multiples, le principal restant de garantir la protection et la santé des joueurs. Ils sont aussi intrinsèquement liés : prendre à bras le corps le sujet des commotions pour mieux les prévenir et ainsi assurer la pratique de ce sport par un plus grand nombre.

Paloma Auzéau

Photo de couverture : Illustration d’un plaquage réalisé selon les nouvelles règles de la FFR par un joueur de Clermont Cournon (63800), © Stéphanie Para / La Montagne

Paloma Auzeau

Ajouter un commentaire

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please check your username/hashtag.
Logo On'

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please check your username/hashtag.