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Ce que leurs plumes en disent : les Stoïciens et le confinement

En ces temps où le gouvernement reconfine, On’ propose de panser vos traumatismes de Terminale… Alors à votre « manuel » comme dirait Épictète, pour enfin approcher cette discipline à travers nos regards du quotidien. Car comme le dit la jeune philosophe et autrice Marie Robert : « La philo, ce n’est pas poussiéreux, c’est ici, et maintenant ».

Lors de sa dernière allocution du 28 octobre, le Président de la République a décidé le reconfinement du pays pour un mois. Ce deuxième confinement s’annonce encore rude pour beaucoup de personnes notamment les commercants, enfants, enseignants, parents, étudiants,…Nous sommes dans une période trouble, anxiogène, mêlée en plus à la violence et à la barbarie. Bref, difficile de voir la vie en rose. Il semble loin désormais le temps du bonheur, de l’insouciance : plus que jamais nos vies ont changé et nos habitudes s’en trouvent bousculées. Nous nous sentons désoeuvrés et perdus mais peut être que la Philosophie peut nous aider en ces temps incertains. Elle peut nous éclairer sur notre monde actuel et comprendre notre situation. Alors que dit la Philosophie ? Quels conseils peut-elle nous prodiguer face au virus, au confinement ? Comment-nous aide-t-elle à accepter plus ou moins facilement notre situation ? 

Le stoïcisme, une philosophie pour faire face à la pandémie ? 

Le stoïcisme, une école philosophique fondée au IIIème siècle avant J.C par Zénon de Kition à Athènes, peut nous apporter quelques bons conseils face à la pandémie.

Dans Le Manuel, Épictète (esclave et philosophe) énonce une notion primordiale du stoïcisme, qui est la différence entre “ ce qui dépend de nous” et “ce qui ne dépend pas de nous”. Il y consacre ses premières lignes et une grande partie de son oeuvre. Selon lui : 

« De toutes les choses du monde, les unes dépendent de nous, et les autres n’en dépendent pas. Celles qui en dépendent sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions ; en un mot toutes nos actions. Celles qui ne dépendent point de nous sont le corps, les biens, la réputation, les dignités ; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos actions » (Le Manuel, Chapitre 1).

Ce qui dépend de nous, ce sont nos désirs, nos impulsions, nos jugements. Ils relèvent de nos actions et nous pouvons avoir une influence sur eux. Nous pouvons limiter par exemple nos jugements par la pratique de l’épochè, c’est-à-dire la suspension du jugement. 

Cependant, le corps (la santé, la vie, la beauté et la mort), les biens (la richesse) et les dignités (la réputation), nous n’en avons pas non pas le contrôle car ils ne relèvent pas de nos actes mais d’influences extérieures à nous.

Le virus, que nous ne contrôlons pas, nous attaque et tue. Nous ne pouvons rien y faire, juste accepter qu’il soit là, parmi nous. Il faut se résilier (substine et abstine, “supporte et abstiens toi”) à sa présence. Il est vain de vouloir nier son existence, ce serait un aveuglement terrible que de nier une réalité.

Mais ce deuxième confinement, si dur soit-il, peut être bénéfique pour prendre du recul et de se recentrer sur soi-même ! 

Relativiser sans minimiser 

Chez les stoïciens, une grande place est accordée au fait de relativiser : il faut remettre en question ce que l’on voit, ce que l’on nous dit. La science et les faits sont importants pour pouvoir bien comprendre une situation et la mettre en perspective. 

Faisons par exemple un rapide parallèle entre la Peste noire et le Covid-19. 

Durant la Peste noire, on a assisté un taux de mortalité moyen de 30%. Tandis que le Covid-19 se situe généralement autour des 0.5 et 1%. Plusieurs études montrent d’autres chiffres pouvant s’élever jusqu’à 5%. Ils ne sont pas forcément le reflet de la réalité, mais cela nous donne un aperçu. Il touche aussi une tranche de la population plutôt âgée. Même si cela n’empêche pas de voir des personnes plus jeunes admissent en réanimation, le taux de guérison reste important. 

On peut donc penser que les stoïciens nous inviteraient à remettre en perspective ce que peut être le Covid-19 et ce que fut la Peste noire. Relativiser mais pas minimiser : être dans une juste mesure par rapport aux faits. Même si le virus semble moins virulent que la Peste noire, il reste un virus contagieux pour tout le monde.

Se parler à soi-même

Le confinement est aussi une occasion unique pour l’introspection. Nous sommes occupés la plupart du temps par des activités en tous genres et nous ne passons que peu de temps à réfléchir sur nous-même. Peut-être parce que cela nous fait peur de penser à notre vie, à notre mort, sûrement aussi parce que cela prend du temps. Mais c’est l’occasion enfin de réfléchir sur nous et de faire le point : « Qui suis-je ? », « Où vais-je ? », « Que puis-je faire pour m’améliorer ? ». 

Et le stoïcisme et la philosophie en général peuvent nous accompagner dans notre introspection et peuvent être d’une grande aide pour trouver des réponses à nos questions.

Le confinement, une obligation qui s’impose à nous ! 

Analysons ce que nous contrôlons ou pas. Le confinement ne dépend pas de nous individuellement. C’est une décision collective de la part du gouvernement et du Conseil scientifique. Les soignants, eux, espèrent de manière générale énormément du confinement pour relâcher la pression sur les hôpitaux. 

Un confinement n’est pas et ne sera jamais une expérience faite de gaieté de cœur. Pour certains, c’est une angoisse liée à la peur d’être seul. Pour d’autres, c’est un moment pour faire des choses qu’ils n’ont pas le temps de faire.

Mais là où pour certains l’angoisse, le désespoir et la solitude semblent être des compagnons forcés, le stoïcisme peut être d’une grande utilité et un allié pour lutter contre ces démons : puisque ce que, dans ce contexte, les seules choses qui dépendent de nous sont nos impulsions, c’est-à-dire nos sentiments, nous pouvons les influencer, essayer de les contrôler. 

Par exemple face au sentiment de solitude, Epictète dans les Entretiens dit la chose suivante : « Si les circonstances veulent que tu vives seul ou avec peu de compagnons, appelle cela un repos et tire de la circonstance le parti que tu dois. Converse avec toi même, exerce tes représentations, perfectionne tes prénotions. » (Épictète, Entretiens, IV).

On peut donc essayer de voir le confinement comme un temps de repos que l’on se donne, où l’on se parle, où l’on s’analyse. Nous devons essayer d’oublier la forme obligatoire du confinement et justement adapter les mots que l’on utilise. 

Mal nommer les choses, ajouter au malheur au monde ! 

Epictète, lorsqu’il parle de vivre seul, ne parle pas de solitude mais d’un « repos ». « Solitude », au contraire, est un terme négatif. Chez les stoïciens, nommer la maladie et la mort, par exemple, c’est ajouter une douleur intérieure plus forte que la mort ou la maladie en elles-mêmes. 

« Ce qui trouble les Hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu’ils en ont. Par exemple, la mort n’est point un mal car si elle en était un, elle aurait paru telle à Socrate ; mais l’opinion qu’on a de la mort qu’elle est un mal, voilà le mal. » (Epictète, Le Manuel, V)

Considérer le confinement comme un mal, c’est donc s’ajouter un malheur inutile. Et comme disait Camus, « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ». Mais le confinement n’est pas un bien non plus. C’est une obligation à laquelle nous devons nous adapter. 

 « Tout est opinion. Et l’opinion dépend de toi » 

« Songe que tout n’est qu’opinion, et que l’opinion elle-même dépend de toi. Supprime donc ton opinion ; et, comme un vaisseau qui a doublé de cap,tu trouveras mer apaisée, calme complet, golfe sans vagues » (Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, XII, 22).   

Marc Aurèle résume avec cette phrase toute la pensée stoïcienne et formule une analyse intéressante. Au fond, le monde est l’opinion que nous nous en faisons. Chaque événement, nous le percevons selon notre opinion. Maîtriser notre opinion, c’est avoir l’assurance d’affronter sereinement des événements difficiles et de garder le cap lors de tempêtes. 

Ainsi, si nous sommes capables de limiter nos jugements, nos représentations sur ce qui nous arrive en ce moment, nous serons capables de nous dire que le virus est un événement qui se produit mais qui ne nous atteint pas en notre for intérieur. Le confinement ne nous empêche pas de vivre malgré des libertés restreintes. Au contraire, il peut nous permettre de nous affirmer dans l’épreuve et la difficulté, de nous surpasser et de persévérer dans notre être comme pourrait nous dire Spinoza avec son « conatus » : « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. »

Si on relativise face aux faits, si on maîtrise ses jugements, ses représentations, si on nomme bien les choses, alors, que ce soit le virus ou le confinement, rien ne peut nous limiter dans notre chemin vers le bonheur. Le monde est une tempête et l’âme humaine doit prendre conscience qu’elle ne peut pas tout contrôler, que d’elle ne dépend que le jugement, l’impulsion, le désir. Si elle pratique la sagesse, la justice, la tempérance, la force morale et qu’elle comprend qu’elle ne peut avoir d’influence sur les événements extérieurs mais se résout à les accepter, alors elle restera toujours aussi calme qu’un lac.

Photo de bannière :  Photo de Joel Saget/AFP

Merci à Paul Philipon pour sa participation.

Marc Mouty-Lecallier

La rédaction

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