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Interview ciné : Eugene Kotlyarenko nous parle de son film Spree

Le premier film du trentenaire ukrainien réunit Joe Keery (Stranger Things), David Arquette (Scream) et les penchants les plus malsains des réseaux sociaux. Alors que le cinéma grand public se réduit à quelques scénarios interchangeables et sans originalité, Spree détonne et fait vivre une descente dans les enfers d’Internet… Une interview avec son réalisateur s’imposait. 

On’ : Spree peut être résumé comme un film racontant l’histoire tragique de Kurt Kunkle, un jeune adulte obsédé par les réseaux sociaux et la gloire. En réalité, le film est la conclusion de nombreux problèmes inhérents à notre société : racisme, sexisme, addiction, uberisation des services… Considères-tu qu’Internet soit l’endroit où ces problèmes sont les plus visibles? 

Eugene Kotlyarenko : Dans son potentiel d’anonymat et de détachement, Internet nous permet d’adopter nombre de ces obscurs comportements. Spree pointe du doigt ces tendances, afin d’en rire mais aussi de les montrer sous leur vrai jour : inoffensives, omniprésentes, stupides et souvent «superficiellement subtiles».

On’ : Ton film questionne notre rapport à Internet d’une manière intéressante : la façon dont on l’utilise peut être exceptionnelle (Jessie Adams dans le film devient riche et peut critiquer le racisme omniprésent) mais aussi destructeur (Kurt a besoin d’Internet pour exister, il dépend de l’outil). Quel est ton rapport et ton opinion sur Internet? 

EK: Internet n’est qu’une fraction de notre vie quotidienne. Réfléchir autrement serait délirant. Agir autrement serait hérétique. Je pense que la meilleure chose à faire est de critiquer Internet par des moyens non-conventionnels, de présenter un point de vue immersif, unique, afin qu’il ait un réel impact sur le spectateur. 

On’ : En tant que spectateur, je vois Spree comme une critique de l’utilisation d’Internet faite par les jeunes plutôt que de l’existence même de ces différents outils. Penses-tu que ces applications sont allées trop loin et que notre dépendance est irréversible? 

EK: Les applications sont créées pour être addictives…

On’ : Selon toi et ton film Spree, comment pourrait-on améliorer les réseaux sociaux?

EK : Nous traversons clairement une période où l’addiction devient problématique, mais les gens naissent avec des mécanismes d’adaptation… l’humanité s’adapte. Lorsque les générations nées dans cet environnement (moins de 20 ans) développeront leurs propres applications, je pense qu’elles incorporeront des mesures modérant l’addiction, facilitant leur utilisation, avec des options de privatisation. 

On’ : Spree illustre la relation complexe reliant les réseaux sociaux et le temps : Kurt essaie de devenir célèbre depuis des années. En un jour, il obtient plus de 50 000 suiveurs, mais en même temps, il tue sans cacher ses meurtres, les gens observent cela en live et personne n’appelle la police. Peut-on voir dans ton film une critique de ces applications, qui facilitent nos vies sans se soucier par la suite de l’utilisation qui est faite de ces outils? 

EK : Le temps passe vite lorsque l’on s’amuse. Les applications (peu importe qu’elles te placent en tant que voyeur ou star) nous offrent l’illusion de s’amuser… avant que tu ne te rendes compte que la moitié de la journée est passée et puis l’année entière. 

On’ : Kurt était-il condamné dès le début du film? Qui aurait pu l’aider? Ses parents n’ont pas grandi avec Internet, ils ne comprennent pas son importance dans la vie de Kurt, il semble être seul la plupart du temps… 

EK : Quand le film commence, Kurt a déjà formulé son plan « d’aider » les gens. Je pense que dans un certain sens, Spree a été créé pour une génération future qui comprendra immédiatement les troubles mentaux de Kurt et qui n’aura pas besoin de 35 minutes de film pour le voir sombrer dans la dépression et devenir psychotique et délirant. Plus son background se révèle, plus son histoire se révèle en temps réel. Joe Keery, (l’interprète de Kurt) joue très bien cette idée, selon moi.

On’ : Spree est intéressant car il élève au même niveau tout type d’image. C’est un film, un art, mais il contient des images récupérées par un téléphone portable, des applications. Selon toi, comment évolue notre relation aux images et aux écrans? Cela impacte-t-il notre définition de l’art (dans le sens où on peut désormais considérer que l’art peut être fait avec des téléphones et des applications)? 

EK : Les réalisateurs ont toujours trouvé des façons d’élargir les paramètres de l’image, que ce soit techniquement, formellement ou narrativement. Je pense à des cinéastes comme Mamoulian, Godard, Varda, De Palma, Greenway, Spike Lee ou Lars Von Trier. C’est ma propre tentative de créer une façon de raconter captivante et accessible, d’une façon qui n’a jamais vraiment été utilisée jusqu’à présent (un film se reposant sur un live stream).C’est un peu du Found Footage 2.0, le spectateur ressent qu’il observe un événement diffusé en simultané sur Internet. Dans ce sens, c’est moins un film héritier d’un Paranormal Activity (2007, Oren Peli), que de films comme Le train sifflera trois fois (1952, Fred Zinnemann) ou La Corde (1948, Alfred Hitchcock). 

On : Ton film était présenté à Sundance et à l’Étrange Festival. Comment a réagi le public? Pouvait-on voir une différence de réaction générationnelle? 

EK : La réaction du public n’avait pas tant à voir avec l’âge mais plutôt avec l’intelligence et le sens de l’humour. Si on peut rire de l’absurdité de ces personnages et voir à quel point ce besoin d’attention est effrayant, alors on pourras trouver le film intéressant sur plusieurs niveaux de lecture, peu importe l’âge. Cela dit, je pense que les adolescents sont plus ouverts à voir des films provocants par leurs thématiques et qui repoussent les limites de l’esthétique, avant que quelqu’un te dise ce qui est bien ou immoral. C’est le genre de film que j’aurais aimé découvrir à 15 ans, quand j’étais seul à la maison. 

On : La scène du stand-up de Jessie m’a fait penser à deux films: Joker (2019, Todd Philipps) et La valse des pantins (1982, Martin Scorsese). Ces films ont en commun de nous faire rire de la situation présentée plutôt que de la blague racontée sur la scène. As-tu été inspiré par ces personnages isolés du reste de la société? Qu’est-ce qui t’as inspiré lors de la conception de Spree? 

EK : La référence principale de cette scène était en réalité la scène de concert de L’homme qui en savait trop (1956, Alfred Hitchcock). En tant que spectateur du film, on sait ce que Kurt souhaite faire à ce moment. Toutefois, les spectateurs du stand-up du film ne savent pas du tout qu’un drame peut survenir à tout moment. Cette sorte d’impuissance et d’anxiété éprouvée était pour beaucoup dans l’intérêt que je portais à cette scène, ainsi que le comique de découper la scène entre différentes caméras subjectives qui font partie de l’organisation du show de Jessie. Je dirais que ces références sont un peu hors sujet de différentes manières. Par exemple, la fin de La valse des pantins est étonnamment plutôt positive après tous ces comportements malsains durant tout le film, c’est le seul moment de soulagement que le film nous offre. 

Avec Spree, le stand-up de Jessie est volontairement anti-comique dans le but de commenter ce que je trouve être une disparition depuis 10 ans de notre sens de la culture et de l’humour : le genre de la confession, motivé par l’empathie plutôt que le goût pour le choquant, qui était un incontournable de l’humour durant les années 1990 et 2000. Le personnage de Kurt est cependant très influencé par Rupert Pupkin avec cette sorte de persévérance inconsciente qui va de l’engagement pour l’un à la menace pour l’autre. 

Enfin, je voudrais dire que mon film est assez différent de Joker car il n’entre pas dans l’intériorité du personnage et ne force pas le spectateur à avoir de l’empathie pour lui. Spree est un film traitant de la surface des choses, et dans cette idée, il est bien plus brutal et, je le pense, plus drôle. D’une étrange manière, il est plus « responsable » parce qu’on ne veut jamais réellement être Kurt, même lorsqu’il « gagne », c’est clair qu’il est un loser. Dans le Joker, le sentiment d’émancipation est plus fort, ce qui rapproche plus le personnage d’un anti-héros. Pour mon film, je voulais pousser la réflexion sur la violence, comment elle et ses commanditaires sont adulés et esthétisés au cinéma. Je souhaitais montrer que la violence était perpétrée par un loser, que cela n’est pas du tout quelque chose de « cool ». Cela rend selon moi le film plus intéressant et sympathique à regarder. 

LIEN DE LA BANDE ANNONCE: https://www.youtube.com/watch?v=erM9PAi_QYQ&ab_channel=DreamcrewEntertainment

Propos recueillis par Nicolas Moreno 

et traduits par Thomas Brajon

La rédaction

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