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Autant en emporte le temps

Réflexion sur notre rapport au temps dans la société contemporaine

Depuis l’épreuve du confinement, notre quotidien a été bouleversé. Pour beaucoup de Français, cette pandémie a engendré une distorsion de la temporalité : que révèle-t-elle de notre rapport au temps ?

“Le temps c’est de l’argent” : l’avènement d’un modèle économique

Billet de banque avec la figure de Benjamin Franklin qui écrivit en 1748 dans Advice to a young Tradesman : « Remember that time is money »

Billet de 100 dollars américains

Billet de banque avec la figure de Benjamin Franklin qui écrivit en 1748 dans Advice to a young Tradesman : « Remember that time is money »

La valeur marchande du temps est devenue, depuis l’ère moderne, une de ses définitions premières. D’un point de vue individuel, le temps est précieux. En économie, on utilise le concept de “coût d’opportunité” pour désigner la somme d’argent à laquelle une personne renonce lorsqu’elle ne travaille pas. Vous pouvez d’ailleurs, par le site “Clearer thinking” calculer la valeur de votre temps. C’est simple : il suffit de cliquer sur le bouton Let’s figure out how much your time is worth ! et vous saurez, après un sondage sur votre perception du temps et de l’argent, combien vous évaluez la valeur en euros d’une heure de votre vie. Dès lors, le temps passé en dehors du travail devient économiquement dépourvu de valeur. Et si l’on peut évidemment lui accorder une importance physiologique, psychologique ou sociale, on ne peut parfois s’empêcher de l’appeler “temps perdu”. Et cela peut même aller au-delà, car nous sommes en quête constante de rentabilité. Chaque minute non productive doit être rentabilisée en termes de distraction, de savoir, de détente… Au final, nous sommes de plus en plus difficile à satisfaire. Le définition marchande s’étend dans notre quotidien jusqu’à contaminer chaque instant, qui doit toujours avoir un but précis : lire dans le métro, écouter la radio en marchant, regarder un film en mangeant… Tout va de paire tant qu’une main maladroite, une oreille distraite ou un oeil furtif peut encore servir à quelque chose.

Et si l’on recule la focale, si l’on ne regarde plus l’individu mais la foule, on s’aperçoit du même phénomène. Le temps est compté : la foule marche plus vite. Dans leur étude The Pace of Pedestrian Flows in Cities, deux géographes, Walmsley et Lewis, étudient ce phénomène. D’abord, ils s’aperçoivent que la vitesse d’un urbain est supérieure à celle d’un rural, et a fortiori dans les très grandes villes. Selon eux, cela s’explique par la très forte concentration économique. Et la densité démographique ne fait que rendre ce phénomène plus visible. Les salaires et le coût de la vie augmentant en proportion de la taille de la ville, « Economiser du temps devient plus urgent et la vie plus précipitée. » Si Walmsley et Lewis concluent au niveau urbain, il est tout de même cohérent, au vu de la mutation générale de nos sociétés, d’élargir ces résultats au niveau national. Ces instants de trajets sont même utilisés par ce que l’on appelle “l’économie de l’attention”. La publicité est partout, et les tentations sont nombreuses. Il s’agit de les multiplier pour capter le regard d’un passant crédule et lui insinuer l’illusion d’un besoin. En bref, nos déplacements et autre moments de répit sont assaillis par de multiples sollicitations à visées commerciales.

Ainsi, la 4ème dimension prend de plus en plus de place dans nos vies. Le temps est une mesure si importante qu’elle trouve peu à peu sa place dans la comptabilité nationale. En 1966, l’Insee réalise sa première enquête Emploi du tempsqui “a pour objectif de collecter des données sur la façon dont les individus organisent leur temps”et qui s’inscrit “dans le cadre d’une grande étude internationale sur les budgets-temps”. Déjà, cela témoigne de l’intérêt porté à la temporalité et à sa signification économique. De fait, nous avons peu à peu associé le temps à l’argent. L’ancrage social du système capitaliste a rendu notre temps si précieux que le dépenser “inutilement” devient aussi douloureux que de jeter l’argent par les fenêtres.

Le confinement : un réajustement de notre emploi du temps

Banderole au balcon d’un immeuble lors du confinement en France. Nicolas Tucat, AFP

Coronavirus : en France, un confinement sûrement prolongé, avant la mise en  place de tests à grande échelle

Banderole au balcon d’un immeuble lors du confinement en France. Nicolas Tucat, AFP

Le 16 mars 2020, Emmanuel Macron annonçait aux Français(es) le début d’un premier confinement généralisé. Dès lors, l’espace de chacun se réduisait considérablement. Et cela a entraîné une distorsion du temps. Le temps “perdu” a pu alors prendre plusieurs significations : une perte d’argent lié au non-exercice d’un emploi, une revalorisation d’un temps autrefois consacré à autre chose ou bien un temps de repos désormais consacré à des activités domestiques… D’un point de vue individuel, le confinement a su modifier l’agencement de nos journées avec des conséquences psychologiques et physiologiques plus ou moins bénéfiques.

Mais économiquement parlant, cela a bouleversé notre modèle actuel. Jusqu’au 30 avril, les actifs en présence d’enfants ou de personnes vulnérables dans le foyer pouvaient bénéficier de “congés” rémunérés à hauteur de 90% du salaire. De plus, pour ceux dont le temps de travail devait être entièrement réalloué, les activités domestiques productives étaient fréquentes. Le jardinage, le bricolage ou des travaux ont été en moyenne plus entrepris. Pour ainsi dire, on observait une soudaine internalisation de certains services. Le 11 mai, même si le télétravail était encore encouragé, la vie reprenait peu à peu son cours. Depuis le 1er mai déjà, le motif de garde d’enfant ou de personne vulnérable n’était plus suffisant pour toucher 90% de son salaire. A nouveau, le travail semblait reprendre le dessus sur notre emploi du temps. Cela a été d’autant plus flagrant depuis l’annonce d’un reconfinement sur tout le territoire métropolitain. La France se retrouve réduite à son activité productive pure. Le Président, dans son allocution du 28 octobre, a évoqué la nécessité de produire les richesses nécessaires au financement de toutes les aides déployées. Il a solennellement annoncé : “le travail pourra continuer”. 

Cependant, le 22 mai, la Première Ministre néo-zélandaise semblait au contraire valoriser le temps libre. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il permet de relancer l’économie par la consommation. Les travailleurs seraient donc payés cinq jours mais n’en travailleraient que quatre, et auraient plus de jours de congés. Comme quoi, il est possible d’acheter la paix sociale.

Notre temps comme outil des politiques publiques

Au final, on observe des décisions différentes mais tournées vers le même objectif : rentabiliser notre temps. Travailleurs et consommateurs forment deux cibles distinctes des politiques économiques. Deux identités qui se complaisent et se confondent aisément dans la société de consommation actuelle. Samuelson, Prix Nobel d’économie en 1970, développait d’ailleurs une analogie entre le marché et la démocratie, affirmant que nous sommes bien plus des consommateurs que des citoyens. L’obsession pour la croissance aurait-elle eu raison de “l’animal politique” ? Et si le temps pouvait être une des solutions aux crises démocratiques actuelles ? Utiliser notre temps à l’éveil des consciences pourrait alors être un chemin vers la décroissance. Et peut-être pourrions-nous nous offrir un peu de répit, d’ennui et de temps à perdre sans regrets.

Image de bannière : Les montres molles, 1931, Salvador Dali. Huile sur toile exposée au Museum of Modern Art, New York

Par Lucie Ducos-Taulou


La rédaction

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