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Boy’s love en Chine – un autre visage de la Chine contemporaine

Quoique étonnant que cela puisse paraître, des centaines de milliers de romances gay sont créées tous les jours sur Internet par des chinois, et surtout des chinoises. Ce phénomène qu’on nomme culture de « boy’s love » est marginal dans le pays par son caractère peu orthodoxe, mais aussi extrêmement puissant de par sa grande ampleur.

   Que connaît-on de l’Extrême-Orient contemporain ? Si le Japon et la Corée d’aujourd’hui sont surtout connus en France pour le manga et le K-pop, il semble que pour la plupart du temps la Chine n’existe que pour ses vieilles traditions et n’apparaisse que dans des débats politiques. Cette dernière est pourtant un terrain très dynamique où fleurissent de nombreuses cultures et subcultures populaires qui peuvent paraître inattendues aux yeux des occidentaux.

     La culture de boy’s love ou de danmei (voulant dire « l’engouement pour la beauté » en chinois) en est un exemple de subculture devenue phénoménale de nos jours. Il s’agit d’un genre de fiction centré sur la romance homosexuelle masculine. Elle germe au début des années 90, dans les petits cercles d’amatrices chinoises des premiers manga yaoi japonais importés à cette époque. Avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux, elle est sortie peu à peu des communautés restreintes et a même fait son apparition dans les médias dominants.

Les séries populaires et leur apport économique

    En juin 2018, Zhenhun ou Guardian dans sa traduction anglaise, une série adaptée d’un roman web très populaire du même nom est sortie sur la plateforme vidéo Youku. La série raconte l’histoire d’un détective et d’un professeur qui enquêtent sur des phénomènes surnaturels. Au fil de leurs aventures, une relation romantique se tisse entre les deux protagonistes. A ce jour, la série a récolté plus de 3,6 milliards de vues. L’été suivant, une autre série de danmei fantasy Chenqingling ou The Untamed a remporté un succès économique considérable : la série et ses produits dérivés ont généré plus de 100 millions de yuan (soit 12 millions d’euro) de profit en moins de deux mois.

L’affiche de la série Zhenhun

    Zhenhun et Chengqingling sont les manifestations récentes les plus marquantes de cette subculture, mais l’univers de danmei ne s’arrête pas aux séries qui sont les plus visualisées – romans, fan-fictions, animés, mangas, illustrations, jeux en ligne, musiques et dramas audios, les histoires de boy’s love se déploient sous toutes les formes possibles.

Une scène du couple dans Chenqingling
Le roman  Chenqingling a aussi été adapté en anime, dont voici ci-dessus l’affiche.

Les histoires et les polémiques

    Les scénarios font preuve aussi de grande imagination, et parfois frôlent des tabous moraux. Les décors de l’histoire vont de la Chine ancienne aux planètes extraterrestres ; les amoureux peuvent être deux PDG d’entreprises rivales, l’empereur et le général, le prince et le diable, le maître et son disciple favori, l’étudiant et le chef d’un gang, le prostitué et son Daddy, ou encore le père et le fils.

        Ces histoires sont quasiment toutes d’abord publiées sur des sites de roman-web : ceux-ci sont un terrain sauvage où tout le monde peut montrer gratuitement ses histoires. Ici naissent beaucoup d’œuvres extrêmement touchantes, saisissantes, voire même dignes d’intérêt littéraire ; mais en même temps, les descriptions sexuelles peuvent être abondantes chez certains et elles sont parfois dénuées de toute considération morale de la société normative, ce qui donne à cette culture danmei un caractère inévitablement souterrain et marginal.

 Le sexe dans la culture danmei fait l’objet de critique virulente à l’extérieur ou au sein du cercle d’amateurs. Selon les plus conservateurs, ces obscénités corrompent la jeunesse ; d’autres y voient une réification des hommes comme des objets sexuels (de la même manière que d’autres cultures « de male gaze » qui en font des femmes) et une déformation très irréaliste des vrais rapports homosexuels.

Les danmei à l’épreuve de la censure

Durant ces dernières années, la censure frappe de plus en plus fort ce domaine comme pour toutes les autres productions culturelles : aujourd’hui, toute scène de sexe est interdite sur le site de Jinjiang – le plus grand site de romans danmei

 Pour les productions visuelles destinées au grand public, les restrictions sont encore plus strictes. En 2016, une nouvelle règle interdit toutes les représentations des relations « anormales » à la télé et sur les plateformes de vidéo en ligne, et la relation homosexuelle y est comprise. Cela n’a pas empêché les séries comme Zhenhun et Chenqingling de sortir alors que dans les romans, les relations amoureuses entre les héros masculins sont très explicites. Néanmoins, de grandes modifications sont faites dans l’adaptation des séries – la romance devient de l’amitié platonique ou de « la fraternité socialiste » comme en plaisantent les fans face à la censure.

Le monde de boy’s love est un grand univers de fantasmes – surtout féminins car la grande majorité des auteurs et de lecteurs de ces fictions sont des chinoises. Si la culture danmei atteint une telle ampleur, c’est parce qu’elle satisfait un désir féminin. Ce désir est celui d’un romantisme alternatif : beaucoup racontent qu’elles en ont assez des histoires d’amour où c’est toujours le mâle alpha qui vient sauver la belle femme, et elles ont envie de voir des relations égalitaires, et de l’amour pur sans intérêt de procréation. Mais plus encore, ce désir est, franchement, sexuel : dans ce jungle de création, il n’y a pas que de l’amour platonique – le sexe, la violence, et l’ « anormalité » prospèrent. A travers le monde de danmei, on voit le visage très expressif voire féroce du désir féminin en Chine, sa présence est plus que jamais visible à cette ère foisonnante d’Internet.

Wenjing YU

La rédaction

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