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On’ a rencontré… François-Henri Désérable

Crédit photo : Gallimard

A 33 ans, François-Henri Désérable a déjà trois romans à son actif. Ses écrits ont séduit les éditions Gallimard, convaincu les jurys de nombreux prix et conquis le public. Son style est cru, incisif. Il ne s’embarrasse pas de quelques formules inutiles et pèse ses mots. C’est délicieusement beau et bourré d’irrévérence. Il ose mais reste élégant. Il a l’art de composer une écriture comme on en voit peu. Cet auteur de la nouvelle génération a accepté de nous accorder un entretien. Et la vivacité de ses réponses est à la hauteur de son talent.

Lucie Ducos Taulou, pour On’ : À 25 ans, vous avez été lauréat du Prix du jeune écrivain de la langue française. Était-ce votre première participation à ce genre de concours ?

François-Henri Désérable : C’était en réalité ma deuxième participation au Prix du jeune écrivain, qui est un concours de nouvelles. J’avais lu je ne sais où que d’anciens lauréats (Jean-Baptiste Del Amo, Arthur Dreyfus…) avaient fini par publier chez Gallimard, et je m’étais mis en tête de remporter ce concours qui devait me servir de tremplin pour une future publication. Ça n’a pas fonctionné la première fois, mais la deuxième, si : quand j’ai envoyé le manuscrit de mon premier texte, Tu montrerasmatêteaupeuple, à Jean-Marie Laclavetine, aux éditions Gallimard, j’espérais qu’il le lirait avec attention parce que j’avais figuré parmi les lauréats du PJE.

À quel moment avez-vous senti le besoin de confronter vos écrits à un regard critique ?

Si par « regard critique » on entend les faire lire à quelqu’un d’autre que soi : dès mes premiers écrits, c’est-à-dire vers dix-huit, dix-neuf ans. Ma première lectrice a été ma tante, qui a beaucoup compté pour moi, qui m’a toujours soutenu et qui n’est plus là aujourd’hui pour le faire. Et puis il y a eu Yann Jurovics, un professeur de droit à l’Université de Picardie, à qui j’ai fait lire un texte très inabouti, mais qui m’a encouragé à persévérer… Je n’ai jamais écrit pour moi seul : je me suis mis à écrire à dix-huit ans avec l’intention d’être publié. 

Avant d’être écrivain, vous étiez étudiant en droit et sportif professionnel. Comment et pourquoi avez-vous choisi l’écriture ?

J’allais peu en cours et le hockey me prenait quatre heures par jour ; il en restait vingt à occuper. Si vous retirez celles dévolues à la satisfaction des besoins physiologiques (dormir, manger, baiser), il en restait encore huit ou dix : je les consacrais principalement à la lecture et à l’écriture. Je n’ai pas été étudiant en droit et hockeyeur professionnel avant d’être écrivain, mais pendant que je l’étais – bon, je n’étais pas encore écrivain, mais j’apprenais à écrire, je faisais mes gammes, et tout mon être aspirait à être un jour écrivain.

La publicité de vos ouvrages fait de vous un écrivain. Mais quand vous êtes-vous réellement senti comme tel ?

Lors d’un match de hockey à Mulhouse. Je jouais pour l’équipe de Montpellier, et j’avais publié quelques mois plus tôt mon premier livre, Tu montreras ma tête au peuple. Le titre vient de la dernière phrase prononcée par Danton sur l’échafaud, juste avant de poser sa tête sur le billot : « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine ». Ce jour-là, on prend une branlée comme rarement dans ma vie j’en ai pris : 9 – 1, si ma mémoire est bonne. Debout dans les tribunes, les supporters mulhousiens, les Ultras, comme on les appelle, sont joyeux, allègres. Chaque fois que je mets un patin sur la glace, chaque fois que j’ai le palet dans la crosse, ils sont plus de mille qui chantent à l’unisson : « On montrera… On montrera… On montrera ta tête au peuple ! » Et moi je pense : ça y est, je suis vraiment écrivain.

Dans cet ouvrage, justement, vous écrivez sur les personnages illustres de la Révolution française ; dans Évariste, vous racontez le destin génial et foudroyant du jeune mathématicien Évariste Galois ; et dans votre dernier roman, Un certain Monsieur Piekielny, vous faites d’un hasard le moyen de vous plonger dans l’enfance de Romain Gary. Ces récits sont-ils des hommages ?

Tu montreras ma tête au peuple répondait à un dessein très simple : essayer de saisir ce à quoi l’on pouvait penser dans l’imminence de la mort. Évariste, oui, je voulais rendre hommage à sa vie, à la fulgurance qu’a été sa vie. Un certain M. Piekielny, c’est plus qu’un hommage à Gary : c’est une tentative d’exploration de deux territoires qui partagent une frontière poreuse : le réel et la fiction.

Plus largement, quel est votre rapport à l’Histoire et aux individus qui y ont laissé leurs traces?

Je vais paraphraser Dumas : « L’Histoire n’est jamais qu’un clou auquel j’accroche mes romans ». Je n’aspire pas particulièrement à écrire des romans historiques – il se trouve seulement que ceux publiés jusqu’à présent se passent dans le passé. Mais le prochain est un roman très contemporain. 

En mars 2020, vous écrivez dans “Tracts”, la collection de brefs essais publié chez Gallimard. Cette initiative très récente – février 2019 – entend remettre d’actualité une pratique des années 1930 (les Tracts de la NRF) qui réunissait les plumes d’éminents penseurs et écrivains. Cette participation au projet fait-elle de vous un de ces individus qui ont ou vont marquer l’histoire ? Jean-Paul Sartre disait “écrire pour son époque”, vous sentez-vous engagé dans le même état d’esprit ?

J’aime beaucoup Sartre, mais son plus beau livre n’est pas écrit poursonépoque – il est écrit pour toutes les époques : c’est un hymne au pouvoir des livres, à la littérature. Je parle évidemment de son récit autobiographique, Les mots. Il disait aussi qu’écrire pour son époque,

« ce n’est pas la refléter passivement, c’est la dépasser vers l’avenir » : le grand livre dépasse son époque – il me semble illusoire d’espérer écrire un grand livre si l’on n’est pas animé par cet état d’esprit.

→ Votre Tract s’intitule Tout est déjà dans les livres. Vous le finissez ainsi : “Je ne suis qu’écrivain, alors j’écris. Le virus poursuit sa course folle autour du vaste monde, et j’écris. Ça semble dérisoire, dit comme ça, mais je veux croire que ça n’est pas totalement vain : un amime rappelle que pendant l’épidémie de peste qui décima Londres en 1603, Shakespeare, réfugié à Stratford-upon-Avon, commença à écrire Le Roi Lear. Y a plus qu’à…”. Et nous, on attend la suite… Quel sera votre “Roi Lear” à vous?

J’ai terminé il y a peu un roman sur l’amour – disons que j’ai essayé d’écrire sur l’indicible émoi d’un amour impossible. Mon Roméo et Juliette donc, plus que mon Roi Lear. Quant à savoir quand il paraîtra, je n’en sais encore rien. Peut-être à la rentrée de septembre 2021.

Propos recueillis par Lucie Ducos Taulou.

La rédaction

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