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«Un pays qui se tient sage», ou le documentaire qui fait peur à LREM.

Sorti le 30 septembre dernier au cinéma, «Un pays qui se tient sage», du journaliste David Dufresne, propose une véritable réflexion sur le rapport entre violence (policière, notamment) et démocratie. Le film confronte parfois directement les points de vue et ne laisse aucun de ses spectateurs indifférent, pour ne pas dire indemne. Déjà acclamé par la critique, considéré par de nombreux médias comme «indispensable», il est aussi source d’inquiétude pour le parti présidentiel. 

«L’État détient le monopole de la violence physique légitime»

C’est à partir de cette phrase du sociologue allemand Max Weber que se construit le film. L’idée, c’est interroger la légitimité de l’État à utiliser la violence contre son peuple, mais également proposer au spectateur de se demander où il place sa limite entre droit à la violence et violence légitime

Pour ce faire, le film alterne entre des vidéos de violences policières et des dialogues entre victimes, journalistes, sociologues ou policiers à qui les mêmes images sont montrées. Ces séquences, on en a tous vue au moins une. Des lycéens alignés à genoux les mains derrière la tête à Mantes-la-jolie, filmés par un policier qui lance, satisfait, «Voilà une classe qui se tient sage». Des CRS qui s’engouffrent dans un Burger King pour aller frapper avec rage des manifestants à terre. Jérôme Rodrigues, une des porte-voix des Gilets Jaunes, qui s’écroule après qu’une grenade lui a arraché un œil. 

Le 6 décembre 2018, à la suite d’une manifestation lycéenne à Mantes-la-Jolie (Yvelines), 146 jeunes sont agenouillés les mains derrière la tête par les forces de l’ordre durant plusieurs heures, avant d’être emmenés en garde-à-vue. La vidéo est prise par un policier hilare. Source : Image du film

Une heure et demie durant, le premier long-métrage de David Dufresne destiné au cinéma nous plonge dans les manifestations, mais aussi dans le regard brisé des victimes, les réflexions de sociologues ou même la colère de policiers. Et que l’on soit pro ou anti-Gilets Jaunes, pro ou anti-police, on ne peut pas sortir de la salle sans prendre conscience qu’il y a en France un grave problème avec l’usage public de la violence.

Un film entre enquête et émotion nécessaire au débat démocratique

Des blessures graves causées par la police, des mutilations, des éborgnements, il y en a eu des dizaines durant les manifestations des Gilets Jaunes. Depuis 2018, il y a même eu deux morts dans des opérations de maintient de «l’ordre». La violence des forces de l’ordre a été telle que la France a été déclassée dans la liste des pays démocratiques. David Dufresne est le seul journaliste français qui, sur Twitter, a tenu une base de données presque exhaustive sur les victimes des interventions policières. 

Aujourd’hui, il en a fait un film qui dévoile, interroge, bouleverse. En portant la question de la violence d’État sur grand écran, il place le sujet sur la place publique, sur l’agora. Car en démocratie, et en particulier en république, il y a un indispensable devoir de publicité de l’action de l’État. Pour que les citoyennes et citoyens soient éclairés, ils doivent avoir un droit de regard sur les pratiques de leurs mandatés. C’est à cela que sert, entre autres, le journalisme.

Porter les sujets de société sur la place publique, c’est faire vivre la démocratie. Car, comme le rappelle une sociologue dans le film, «la démocratie, c’est le dissensus», c’est la confrontation des points de vue, des informations, des connaissances, pour faire vivre la cité. Et ce film, quelque part, alerte sur la perte du caractère républicain de la police française, en ce qu’elle ne sert plus les intérêts du «peuple», comme le rappelle l’article 12 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, mais sert désormais le pouvoir, qui peut l’utiliser contre le peuple.

Dans le film aussi il y a dissensus. Ici, un journaliste (à gauche) et un policier (à droite) s’opposent sur le sujet des violences policières.
Source : Images du film

Dans le film aussi il y a dissensus. Ici, un journaliste (à gauche) et un policier (à droite) s’opposent sur le sujet des violences policières.
Source : Images du film

Un film qui inquiète La République en Marche

Le matin même de la sortie du film se tenaient à l’Assemblée nationale des auditions dans le cadre d’une commission d’enquête sur la doctrine du maintien de l’ordre. Le député LREM de l’Eure, Fabien Gouttefarde, s’adresse au directeur général de la police nationale et mentionne le film de David Dufresne.

Il a alors cette remarque: «C’est un documentaire qui va faire mal à la police et à la République». 

Le matin de la sortie du film, le député (LREM) Fabien Gouttefarde s’exprime en commission, et soutient que le film « va faire mal à la République ». Source : Assemblée Nationale

En France, la police est nationale depuis le régime de Vichy. Elle est centralisée et dépend de l’autorité de l’État. On comprend alors facilement la gêne que peut provoquer un tel documentaire pour le gouvernement, puisqu’il souligne la responsabilité politique de l’État dans les violences, mutilations, arrestations préventives et morts qu’on engendrées les actions de la police. 

D’autant plus que le gouvernement les nie par tous les moyens, jusqu’au chef de l’État, qui déclare qu’il est «inacceptable de parler de violences policières dans un État de droit». Or, ce que montre précisément le documentaire, c’est que les violences policières non seulement existent, mais font système. Avec une police qui dépend du pouvoir politique, ce sont les intérêts du pouvoir qu’elle défend, et plus ceux du peuple. 

Contrairement aux dires du député LREM, le film est nécessaire à la République, à la chose publique. Il ne fait pas «mal à la République», il fait mal à la République en Marche, puisqu’il réfute par des preuves le discours officiel qui blanchit les violences policières. Il est impératif que citoyennes et citoyens soient conscients de comment se traduit leur consentement au monopole de la violence légitime par l’État. Et c’est précisément cela qui inquiète le pouvoir: dès lors que le citoyen est éclairé, il peut renoncer à son consentement, et lorsque le consentement du citoyen disparaît, c’est la légitimité du pouvoir qui s’effondre. Par tous les moyens, il faut empêcher que l’on suive les conseils de La Boétie, qui, encore adolescent, écrivait: «Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres».

Crédits image de présentation : Affiche du film Un pays qui se tient sage (David Dufresne), sorti le 30 septembre 2020

Pablo Deharo Berlinzani

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