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Aurélien Taché (député EDS), au sujet des ouïghours : «Nous commençons tout juste à saisir l’ampleur du dispositif totalitaire mis en place par la Chine»

Une manifestante devant le consulat chinois à Istanbul (Turquie) lors d’une manifestation en soutien aux ouïghours, le 5 juillet 2018 (Ozan Kose pour l’AFP).

Selon les estimations, entre 1 et 3 millions de ouïghours (sur une population estimée à 12 millions de personnes en Chine en 2017) sont actuellement enfermés et condamnés au travail forcé dans des camps de concentration, décrits par la Chine comme de simples «centres de formation professionnelle» destinés à lutter contre le terrorisme en prévenant la radicalisation islamiste. Arrestation arbitraire, torture, viol, stérilisation forcée, destruction du patrimoine culturel ou surveillance généralisée, la Chine ne se prive de rien pour réprimer cette population. 

En marge d’une grande mobilisation en faveur du peuple ouïghour prévue cette semaine en France par le député européen (Place Publique, Socialistes & Démocrates) Raphaël Glucksmann, le député (Ecologie Démocratie Solidarité) du Val-d’Oise Aurélien Taché, qui a choisi de prendre une part active dans ce combat, nous rappelle l’urgence de la situation de cette minorité musulmane turcophone du nord-ouest de la Chine. 

En juillet dernier, vous avez été à l’initiative d’une lettre ouverte dans laquelle, avec une trentaine de parlementaires, vous avez interpellé le président de la République au sujet des ouïghours, l’appelant à « prendre des positions fortes et à agir pour que la Chine soit traduite devant la Cour Pénale Internationale pour crime contre l’humanité ». En tant que parlementaire, pensez-vous ne pouvoir jouer qu’un rôle de porte-voix en matière de politique étrangère ? 

Il appartient au président de la République et à son gouvernement, notamment par l’intermédiaire du ministère des Affaires étrangères, de fixer les orientations de la politique étrangère que mène la France. En revanche, cela ne signifie pas que les parlementaires n’ont pas un rôle à jouer en ce qui concerne les relations internationales. Contrôler l’action du gouvernement fait, en effet, partie des missions confiées aux parlementaires par la Constitution. A l’Assemblée nationale, les commissions permanentes des affaires étrangères et de la défense, ainsi que la commission des affaires européennes, traitent quotidiennement de ces sujets. 

Le comportement de la Chine vis-à-vis de la population ouïghoure fait peser une menace grave sur le droit international et représente une atteinte inacceptable aux libertés que nous reconnaissons comme fondamentales et à la dignité humaine. J’estime qu’il est de notre devoir en tant que parlementaires de nous mobiliser et d’user autant que faire se peut de notre influence pour nous saisir de ce sujet et interpeller l’exécutif. 

Une démarche qui a prouvé son efficacité puisque la récente réponse d’Emmanuel Macron au courrier que nous lui avons adressé constitue une première prise de position présidentielle publique sur ce sujet ! Cette réponse du président de la République est un premier pas qui est évidemment à saluer. Mais ce sont des actions concrètes que nous attendons maintenant. L’envoi d’observateurs indépendants n’est pas suffisant. Les faits sont avérés, nous ne pouvons nous contenter de les constater.

A quel genre « d’actions concrètes » de la part du président de la République pensez-vous? 

Nous avons de nombreux leviers d’action ! Il y a, bien évidemment, le volet juridique, mais aussi le volet économique et diplomatique. Les États-Unis, par exemple, ont mis en place des sanctions contre Pékin. Il faut simplement avoir le courage de s’en servir face à la Chine qui est un acteur international de poids. C’est en usant de notre influence, et avec l’appui de la mobilisation citoyenne, que nous arriverons à pousser les dirigeants à prendre des mesures fortes et concrètes.

Que répondez-vous aux français qui ne se sentent pas concernés car ils estiment que ce qui se passe en Chine ne concerne que les chinois ? 

D’un point de vue personnel, en tant qu’humaniste, je ne peux me sentir que personnellement concerné et touché par cette situation. La défense des valeurs de liberté et de respect de la dignité humaine a toujours été le fondement de mon action politique. Or, le combat pour la promotion et l’avancement des droits humains ne saurait connaître de frontières ! Comment peut-on se revendiquer de ces principes si l’on ferme les yeux lorsqu’ils sont bafoués, que ce soit en France ou ailleurs dans le monde ? 

La persécution des ouïghours en Chine nous touche chacun dans notre quotidien, même si nous n’en sommes pas forcement conscients… L’étude de l’institut australien de stratégie politique (ASPI) Uyghurs for sale, publiée en mars 20201, a épinglé plus de 80 grandes marques internationales que nous utilisons et côtoyons chaque jour et qui usent du travail forcé des Ouïghours, internés dans des camps de concentration. Ces grandes multinationales sont complices d’un génocide ! À ce titre, j’ai mené cet été une action auprès du conseil départemental dans le Val-d’Oise pour mettre fin au partenariat de développement numérique qui unissait le département et la firme chinoise Huawei. En effet, en tant qu’élu du Val-d’Oise, je ne pouvais accepter de voir mon département impliqué dans la persécution de la communauté ouïghoure tout comme je ne pouvais accepter d’imposer à nos concitoyens l’usage d’infrastructures et de dispositifs issus du travail forcé. Encore une fois, la mobilisation s’est avérée efficace puisque ce partenariat est aujourd’hui suspendu ! 

Aussi, il est inexact de dire que le grand public ne se sent pas concerné. Il l’est plus que la plupart de nos dirigeants… On peut, à ce titre, saluer le travail effectué par les associations et les militants, notamment le collectif «Collages féminicides», qui participe à la conscientisation de l’opinion publique en dénonçant le génocide ouïghour dans les rues de nos villes, à la vue de tous. L’action civique en ligne sur les réseaux sociaux peut aussi être extrêmement puissante : la récente campagne de boycott contre la dernière production de Disney le prouve.

Vous faites référence au film Disney Mulan, dont l’actrice principale a publiquement fait part de son soutien aux autorités hongkongaises pro-Chine dans la répression faite des manifestations en faveur de plus de démocratie à Hong-Kong ? 

Le film Mulan a fait l’objet de plusieurs controverses. Bien sûr, les prises de positions individuelles de l’actrice principale par rapport à la situation à Hong Kong posent question, mais c’est sur un autre sujet, qui concerne l’entreprise Disney, que nous sommes mobilisés. 

C’est écrit en petits caractères, à la toute fin du générique du film : «Remerciements spéciaux pour la Chine». Et parmi la quinzaine d’institutions citées, «remerciements» pour «le département de la propagande du comité du Parti communiste chinois de la région autonome ouïgoure du Xinjiang», et spécifiquement pour «le bureau municipal de la sécurité publique de Tourfan». Or, il est aujourd’hui avéré que le parti communiste chinois, et les autorités locales du Xinjiang en particulier, sont les instances directement responsables de l’exécution du génocide commis à l’encontre de la population ouïghoure dans cette région autonome du Nord-Ouest de la Chine. De nombreuses scènes du film ont été tournées dans le Xinjiang, notamment dans le désert de Kumtag. Ce site se situe à seulement quelques kilomètres de la ville de Pichan, qui abrite l’un de ces camps. Aussi, le département de la sécurité publique de Tourfan, remercié par Disney, gère une quinzaine de ces camps d’internement.

Or, j’estime qu’aujourd’hui, nous ne pouvons plus cautionner des entreprises impliquées, de quelle que manière que ce soit, dans la persécution d’une population. La récente mobilisation sur les réseaux sociaux avec le #BoycottMulan l’a prouvé ! C’est pourquoi, avec Dilnur Reyhan, ainsi que d’autres élus, représentants d’associations et activistes, nous demandons le retrait immédiat du film Mulan de la plateforme Disney+, l’annulation de sa sortie en France, ainsi que l’arrêt total de sa diffusion, de sa promotion et de sa commercialisation. 

Selon vous, pourquoi le génocide des ouïghours peine à s’imposer médiatiquement dans le débat public alors que les lanceurs d’alerte en parlent déjà depuis au moins un an ? 

Nous commençons tout juste à saisir l’ampleur du dispositif totalitaire de répression, de persécution et de surveillance mis en place par la Chine dans le cadre de l’opération d’éradication ethnique et culturelle qu’elle mène à l’encontre du peuple ouïghour. La révélation de leurs pratiques et leur médiatisation ont commencé à appeler l’attention du grand public sur cette question au début de l’été, et grâce à la mobilisation des activistes et associations, le débat émerge dans la sphère politique, même si je déplore qu’aucun engagement ou action concrète n’aient encore été menés par la France. 

La Chine est un pays encore très fermé, mais grâce au travail de chercheurs indépendants (le Dr Adrian Zenz par exemple, qui a travaillé sur les pratiques de stérilisation forcée) et d’ONG, ainsi que par le biais de témoignages de rescapés, les preuves s’accumulent. Un sujet encore peu évoqué est celui du trafic d’organes dont sont victimes les membres du peuple ouïghour.

Un certain nombre de militants et de citoyens dénoncent la passivité des gouvernements, qui semblent considérer, d’après eux, que l’économie ou la diplomatie sont des motifs valables pour justifier de fermer les yeux sur les pires atrocités. Êtes-vous de cet avis? 

Je conçois que la Chine soit un partenaire économique stratégique pour la France, mais cela ne justifie en rien l’inaction face à un crime contre l’humanité. Les libertés individuelles, les droits fondamentaux, le respect de l’intégrité et de la dignité humaine, ces principes sont le fondement même de notre démocratie. Je considère que la diplomatie ne peut se résumer à des questions stratégiques ou économiques. Pour moi, elle est aussi et avant tout un outil de promotion et de défense de nos valeurs.

Selon vous, comment la France pourrait-elle, dans ce cas, mieux concilier ces questions stratégiques et économiques avec la promotion et la défense de nos valeurs dans ses relations avec la Chine ? 

Il ne faut pas opposer dans une dialectique binaire et caricaturale les intérêts économiques aux valeurs humanistes et démocratiques. C’est dans une perspective globale qu’il faut envisager cette question. En tant que pays libre et démocratique, le respect de la dignité et des droits humains ne peut être une option. Notre stratégie économique et diplomatique doit s’inscrire dans cette perspective. C’est en étant intraitables avec nos partenaires commerciaux que nous arriverons peu à peu à changer les pratiques pour tendre vers un système commercial international plus vertueux. 

La société civile a aussi un rôle majeur à jouer. Aujourd’hui, les citoyens sont devenus des consommateurs éclairés, conscients et exigeants, qui refusent de soutenir des entreprises polluantes, qui usent du travail des enfants ou du travail forcé. Le fait d’acheter, ou justement de refuser d’acheter, est devenu un acte militant qui a une puissance certaine. Il ne faut pas perdre de vue que le but premier d’une entreprise commerciale est de répondre aux exigences de ses clients pour continuer de générer du revenu. Dans cette perspective, si elle doit, pour satisfaire son public, faire évoluer ses pratiques, elle le fera. À notre échelle individuelle, nous avons alors tous le pouvoir de participer au changement.

Dilnur Reyhan, une des principales voix de la communauté ouïghoure en France, a déclaré cet été sur Twitter que la police chinoise harcèle et menace sa sœur depuis 2019 pour qu’elle leur envoie une copie de son passeport français. Alors qu’elle est française et résidente en France, elle déclare ouvertement ne pas se sentir en sécurité. Que peut faire l’Etat face à cette situation ? 

L’entreprise de persécution des ouïghours menée par Pékin ne s’arrête pas aux frontières du Xinjiang. La diaspora ouïghoure fait l’objet d’une traque constante et sans relâche, partout dans le monde et jusque dans notre pays. Menace sur les familles restées au pays, appels téléphoniques à répétition, colis suspects, voici seulement quelques exemples du harcèlement que subissent les français ouïghours ainsi que les membres de cette communauté qui ont pu trouver refuge dans notre pays. A l’image de ce que vit Dilnur Reuyan, les ouïghours de France vivent dans la peur, sous l’œil de Pékin ! 

Il est, pourtant, de notre devoir d’assurer à chaque individu que la France accueille la garantie de voir ses droits et son intégrité protégés contre toute forme de menace et d’ingérence émanant d’une puissance étrangère. Mais c’est également un enjeu diplomatique, une question de relations internationales, car c’est notre souveraineté-même qui est menacée lorsqu’une puissance étrangère est capable d’oppression et de surveillance jusque sur notre territoire. 

A ce titre, j’ai interrogé le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves le Drian, par le biais d’une question écrite, afin que l’on puisse faire toute la lumière sur la nature et sur l’ampleur des pratiques d’intimidation perpétrées par la Chine (notamment par le biais de son ambassade) et envisager une protection particulière pour les personnes victimes de ces abus.

Est-ce que vous comptez vous rendre à la marche pour les ouïghours organisée le 3 octobre à Paris ? Et au-delà de cette date, quelle est la prochaine étape pour vous à ce sujet ? 

Bien sûr ! Et je vous invite, si le contexte sanitaire le permet, à nous rejoindre.2 C’est la mobilisation collective et la constance de notre combat qui fera bouger les choses. Je continue, sinon, de travailler avec des parlementaires, des activistes, des représentants associatifs, et bien sur Dilnur Reyhan, sur des projets dont vous entendrez parler prochainement ! 

Est-il possible d’en savoir un peu plus concernant ces projets futurs ? 

Je suis heureux de pouvoir vous parler de l’aboutissement d’un projet auquel je travaille depuis quelques temps avec Dilnur Reyhan, qui est la création à l’Assemblée nationale d’un collectif parlementaire de solidarité avec les Ouïghours. Forts de ce nouveau collectif, nous continuerons de nous mobiliser pour amener le sujet de la persécution des ouïghours tout en haut de l’agenda politique et médiatique pour que, enfin, les choses changent.

1: Lien vers l’étude citée : https://www.aspi.org.au/report/uyghurs-sale 

2: Le ministère de la santé ayant annoncé la semaine dernière la limitation des rassemblements à 1000 personnes à Paris, la manifestation a finalement dû être annulé. 

Toutefois, le député européen Raphaël Glucksmann, co-organisateur de cette marche, a annoncé vouloir faire de cette semaine «un tournant dans les mobilisation pour les déportés ouïghours» en proposant chaque jour «une nouvelle action de solidarité», comme la signature d’une pétition, l’envoi massif de mails à l’ambassade de Chine en Europe, la distribution de tracts, la sollicitation des maires dans la signature de la «charte de solidarité avec les ouïghours», et bien d’autres mobilisations (programme détaillé à retrouver sur les comptes Twitter et Instagram de Raphaël Glucksmann). 

Crédits image de présentation :Une manifestante devant le consulat chinois à Istanbul (Turquie) lors d’une manifestation en soutien aux ouïghours, le 5 juillet 2018 (Ozan Kose pour l’AFP)

Thomas Pouilly

La rédaction

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