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De l’information à l’opinion: quel état du journalisme en France?

Chaque année peu avant la rentrée de septembre, les médias français sont critiqués sur deux fronts: le positionnement de la France dans le classement mondial de la liberté d’expression (34ème position en 2020) ainsi que les annonces des nouvelles compositions des rédactions pour l’année à venir (celles de Geoffroy Lejeune, rédacteur en chef de Valeurs Actuelles chez TPMP présenté par Cyril Hanouna ou encore d’Éric Dupond- Moretti chez Europe 1 ont fait couler de l’encre). Afin de mieux comprendre l’état du journalisme en France, les échelles internationales et nationales pourraient nous donner de sérieuses pistes de réflexion. 

Des indicateurs internationaux inquiétants pour la France 

Le classement de l’ONG Reporters Sans frontière (RSF) est un indicateur fidèle et légitime quand à l’état de la liberté d’expression dans les pays recensés. Depuis 2002, cette organisation consultée par l’ONU, l’UNESCO ou encore le Conseil de l’Europe indique « le degré de liberté dont jouissent les journalistes dans 180 pays » . Ce 1 classement résulte du croisement d’indicateurs variés tel que « l’intensité des violences contre les acteurs de l’information », des questionnaires adressés aux professionnels de l’information dans chaque pays mais aussi le respect de la liberté d’expression sur Internet, lieu capital de la circulation des idées. 

Le rapport analyse également chaque année le classement des États recensés, en indiquant les perspectives d’évolution pour l’avenir pour chaque pays. La perte de deux places au classement 2020 pour la France s’expliquerait selon deux facteurs: la hausse des attaques et pressions exercées sur les journalistes ainsi que la concentration des médias dans les mains de grands groupes, créant dès lors des conflits d’intérêt. La radicalisation des manifestations cette année (des Gilets Jaunes et contre la réforme des retraites principalement) et la concentration des médias dans les mains de personnes venant de secteurs différents (tel que Xavier Niel et Bernard Arnault) constitue un 2 problème majeur en France car aucune solution n’est proposée par le gouvernement. Contrairement à des pays mieux classés comme l’Allemagne et les Pays-Bas, la concentration des médias en France se mêle à des sociétés n’ayant pas de lien avec l’information. Il devient dès lors plus complexe d’enquêter sur François Hollande dès que le directeur général de la rédaction à intérêt à étouffer l’affaire…

Les problèmes relatifs aux médias français recensés par les organisations internationales sont considérés comme problématiques car les pouvoirs publics n’apportent aucune solution concrète. Des garanties juridiques existent (l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen protège la liberté d’expression et a une valeur constitutionnelle) mais des failles inacceptables persistent. En ce sens, le rapport de RSF recense des intimidations judiciaires sur des professionnels de l’information dans le but d’identifier les sources de l’information. La protection des sources de l’information est la base de la déontologie journalistique française et constitue donc un enjeu majeur dans l’amélioration de la liberté d’expression journalistique française. Le problème de la concentration des médias persiste en France plus que dans les pays voisins mieux classés parce que des groupes d’industries venant de l’automobile ou du luxe n’hésitent pas à posséder des moyens d’information, identifiés comme une industrie parmi tant d’autre. Ce penchant s’avère critiquable et même dangereux pour la démocratie car cela revient à confier la liberté d’expression et de diffusion massive à des acteurs dont l’intérêt est d’abord économique… et pas démocratique. 

Une difficile politisation des médias à échelle nationale 

Mais l’état du journalisme en France serait également affaibli en raison d’un malaise au sein de certaines rédactions modernes. Des chaînes d’information en continu aux rédactions obligées de monétiser leur contenu (et perdre des lecteurs) en passant par les « nouveaux-médias » aseptisés au point de perdre toute identité et distinction d’un autre moyen de communication, un trouble persiste quant à la politisation de l’information en France. 

Dans un article publié par Valeurs Actuelles le 31 août dernier , le présentateur Olivier 4 Truchot (pour BFM TV et RMC) explique simplement ce trouble: 

« BFMTV reste une chaîne d’information et pas d’opinions. C’est la première chaîne d’info de France, et le leader copie rarement le second. […] Les informations c’est sur BFMTV, les débats d’opinions sur CNews, et les éditorialistes sur LCI. » 

Il ne faudrait donc pas comparer des médias qui ne poursuivent pas le même objectif. Le média d’information serait celui qui apporterait au spectateur un fait qui s’est déroulé ailleurs dans le monde, il y a relativement peu de temps. Il se distinguerait du média de débat et d’opinion dans lequel le spectateur écoute le point de vue d’acteurs spécifiques sur l’information en question, ce qui est encore différent du travail éditorialiste qui consiste à commenter l’information en l’agrémentant d’autres données (contexte historique ou social, idéologie d’un auteur pertinent pour analyser l’information….). 

Mais cette simple distinction ne semble plus suffire. Ce même article de Valeurs Actuelles défend la « droitisation » de la chaîne 16 en allant recruter des personnalités placées à droite sur l’échiquier politique, jugé en lien avec les préoccupations des français. Or, le directeur général de CNEWS « refuse que l’on considère sa chaîne comme un canal marqué à droite ». Il faudrait donc distinguer les différents types de médias et assumer ces choix afin que le spectateur sache avec précision ce qu’il est en train d’écouter. L’information ne se doit pas nécessairement d’être neutre (la neutralité journalistique n’est pas un principe fondamental selon Bill Kovach, auteur du livre Principes du journalisme), elle peut être politisée à condition de ne pas devenir une propagande implicitement transmise à la population. 

Éditorialisme, propagande, communication, une nomenclature mal identifiée? 

Dans le cadre d’un débat national sur l’état du journalisme en France, il apparaît rapidement que la nomenclature n’est pas assimilée pour de nombreuses personnes. 

L’information n’est pas neutre par nature, mais c’est sa récupération par des acteurs intéressés qui la rend importante sur le plan politique. Il est donc primordial de comprendre, à travers l’information véhiculée, quel est l’intérêt pour la personne de nous la transmettre. Par exemple, une actualité relative à l’immigration en France peut-être transmise au citoyen par un journaliste à la politisation réduite (le journal de 20h des grandes chaînes télévisées par exemple) ou bien par des personnalités au niveau de politisation variable (un journaliste engagé, un politicien…). L’information est transmise différemment, dans un but précis (récupération par des personnalités politiques pour rallier à leur parti, récupération économique en incitant le spectateur à rester devant l’écran…). 

Le décryptage de l’actualité par une personnalité politique prendra généralement la tournure d’une propagande (au sens réduit d’action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social [définition du Larousse en ligne]). Le mot est connoté négativement mais peut toutefois être utilisé pour n’importe quel passage d’une personnalité politique sur un média: leur but est de convaincre à travers leur discours et rallier l’opinion du citoyen à un parti politique dans la vue d’élections futures. 

affiche créée par Shepard Fairey pour l’exposition OBEY PROPAGANDA

Si la propagande diffère de l’éditorialisme en raison de la posture de la personne qui s’exprime (l’éditorialiste est capable de commenter l’actualité selon différentes doctrines politiques, il n’est pas nécessairement rallié à un parti politique), une nouvelle tendance se dégage au sein de nouvelles rédactions, publiant quotidiennement de « l’info- divertissement ». Ce nouveau mode d’information (porté par des enseignes comme Brut ou Konbini) a généralement pour but premier de capturer l’attention du lecteur, ce qui se traduit par une approche radicalement différente de la transmission de l’information (format vidéo systématiquement sous-titré, rubriques constamment alimentées, invités en promotion se rendant dans de nombreuses rédactions…). Encore une fois, il s’agit d’une utilisation politique de l’information (ici, le but est de s’enrichir grâce au temps passé sur le site) qui diffère de la mission des médias « nobles ». 

Le journalisme en France n’est donc pas mort. Il s’est adapté aux nouvelles façons de s’informer dans une ère ou l’actualité est accessible pour tous et gratuitement. Cela a eu des conséquences sur les modes de diffusion de l’information. Malgré des critiques indéniables portées par des organismes tels que RSF, certaines ne proviennent pas réellement de l’industrie journalistique en elle-même, mais plutôt de l’industrie du divertissement qui a su trouver dans l’information un nouveau territoire à conquérir. Lorsqu’il cherche à s’informer, le citoyen se doit désormais de savoir qui lui parle et dans quel but on s’adresse à lui. Le passage au tout numérique a profondément bouleversé l’industrie de la presse, de son économie à sa diffusion au sein de la population. Il en résulte donc une conclusion paradoxale selon laquelle l’information n’a jamais autant circulé qu’à l’heure actuelle, mais surtout, n’a jamais circulé aussi mal qualitativement. La multiplicité des canaux d’information n’est pas synonyme d’une bonne presse française. Afin de rester bien informé de l’actualité mondiale, le citoyen constatera donc que la gratuité de l’information n’est qu’une façade et ne suffira jamais à comprendre en profondeur la raison des changements passés et à venir. 

Notes de bas de page :

1: https://rsf.org/fr/le-classement-mondial-de-la-liberte-de-la-presse

2:https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA#&gid=1&pid=1

3:https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/bollore-et-hollande-ont-un-interet-conjoint-a-etouffer-linvestigation

4: https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/le-modele-cnews-inspirant-pour-les-autres-chaines-dinformation-122298 

Nicolas Moreno

La rédaction

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