On’

Iran – Arabie Saoudite : les origines d’une rivalité

Thème récurrent des actualités internationales, la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite est maintenant connue de tous. Régulièrement ravivée par des coups d’éclats qui sont les composants d’une escalade géopolitique et militaire, cette rivalité peut nous sembler éternelle tant les discours des deux protagonistes sont virulents. Mais si les deux dernières années ont vu un accroissement rapide des tensions, rappeler les origines de cette opposition permet de montrer qu’elle n’est pas éternelle.

L’élément déclencheur : la révolution islamique de 1979

Le principal élément sur lequel repose le discours d’opposition est la fracture sunnites-chiites. Fondé en 1934, le Royaume d’Arabie Saoudite est fondamentalement sunnite, comme le rappellent les articles 1, 5, 6 et 7 – entre autres – de sa Constitution. Celle de la République islamique d’Iran, adoptée en 1979, affirme pour sa part son identité chiite dans les articles 2 et 5.

Si on revient souvent à 1979, c’est parce que la rivalité entre ces deux pays doit beaucoup à cette date. On a tendance à oublier que l’antagonisme entre sunnites et chiites n’a pas toujours été un fait généralisé – si tant est qu’il le soit actuellement, on aurait tort de réduire les sunnites à l’Aarabie Saoudite et les chiites à l’Iran. Par exemple, Gamal Abd al-Nasser, grand leader charismatique d’Égypte de 1952 à 1970 et visage du panarabisme, était sunnite et marié à Tahia Kazem, une chiite dont le père d’origine iranienne et faisant partie du clergé chiite approuva l’union. Une étude même basique de la presse arabe de l’époque révèle que personne ne s’était alors offusqué de cette alliance. 

À partir de 1977 en Iran, une succession de grèves et de grandes manifestations aboutit à la destitution du shah en 1979, suivie du retour dans le pays de l’ayatollah Khomeiny, véritable star médiatique de l’opposition exilé en France. La fuite du shah marqua la chute du régime monarchique. Ali Khomeiny instaura alors une république islamique, et affirma avec véhémence que la révolution islamique d’Iran avait une vocation universelle et qu’il avait l’intention de l’étendre au monde entier, en commençant par les pays voisins. 

La réaction saoudienne

C’est le point de bascule, le moment où l’Iran est devenu la bête noire de l’Arabie Saoudite. Car les prétentions de Khomeiny menaçaient les deux points les plus essentiels de l’État saoudien : la forme monarchique du régime et un pouvoir fondé sur l’islam sunnite. Les ambitions expansionnistes de l’Iran de 1979 provoquèrent une réaction immédiate de l’Arabie Saoudite qui adopta un discours religieux plus dur en cristallisant son opposition à l’Iran autour de la différence entre sunnisme et chiisme. L’Arabie Saoudite créa en mai 1981 le Conseil de Coopération des États Arabes du Golfe (CCEAG, GCC en anglais), une communauté économique internationale dont le but réel était de s’assurer que les petits États de la zone ne se rapprochent de l’Iran. 

La révolution islamique entraîna aussi un retournement d’alliance : avant 1979, le régime monarchique d’Iran était l’allié principal des États-Unis dans la région, d’où son surnom du « gendarme du Golfe ». Les États-Unis s’étaient également alliés à l’Arabie Saoudite par le pacte du Quincy en 1945, et le caractère antiaméricain proclamé de la révolution de 1979 en fit leur principal appui dans le Golfe, le gendarme ayant claqué la porte. 

Les limites de l’opposition : une logique de blocs mise à mal

La réalité du terrain nuance souvent les discours catégoriques : lors de la guerre Iran (majorité chiite) – Irak (majorité sunnite) de 1980-1984, les efforts de chacun pour mobiliser la minorité de l’autre côté n’ont rencontré que peu de succès. En tout cas ils n’ont pas produit d’effets décisifs.

Plus récemment, ce sont les stratégies internationales des deux poids lourds régionaux qui ont connu des revers : les tensions entre le Qatar et le reste du CCEAG en 2014, puis avec l’Arabie Saoudite et d’autres pays arabes en 2017, officiellement pour financement du terrorisme, en réalité pour sa proximité avec l’Iran et autres divergences économiques, montrent la fragilité de cette coopération.

Du côté de l’Iran, les grandes manifestations en Irak et au Liban depuis 2019 mettent à mal les efforts de Téhéran pour la création d’un « arc chiite » composé de l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban. En effet, en Irak comme au Liban, les manifestants ont dénoncé de manière très explicite la mainmise de Téhéran sur les administrations de leurs pays. Si l’arc chiite a belle apparence sur le papier, l’appui de la base populaire est loin d’être acquis.

L’opposition sunnites-chiites revivifiée en 1979 est d’une efficacité redoutable et a vite dépassé le cadre de la rivalité entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Elle participe aujourd’hui des tensions communautaires au Moyen-Orient, et est utilisée par Daech ou le Hezbollah pour recruter efficacement. Dans la dernière décennie, les tensions internes à chaque « camp » montrent cependant que cette logique est insuffisante passé un certain niveau d’influence. Si ces deux adversaires ont rencontré des revers, reste à l’Iran le gaz et les milices, et à l’Arabie Saoudite le pétrole et les États-Unis.

Étienne Laplaize

Etienne Laplaize

Ajouter un commentaire

Instagram On’ Media

Instagram has returned invalid data.
Logo On'

Instagram On’ Media

Instagram has returned invalid data.