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Critique d’Été 85 : Le sens du tragique

L’Histoire nous montre depuis bien longtemps déjà que le cinéma n’a rien inventé en matière de récits et de narration. Tout a déjà été dit. Que ce soit au théâtre ou dans les livres. Pourtant, le grand écran recycle encore et toujours les mêmes histoires, sans agacer le spectateur. Le dernier film de François Ozon fait partie de ceux qui parviennent à remettre au goût du jour ce qu’il y a de plus vieux au monde -la tragédie-, pour en faire une des œuvres les plus fraîches de l’année -un drame simple et poétique parsemé d’envolées lyriques-.

Résumé : Pendant six semaines de l’Été 85, Alexis vivra un amour de vacances fantasmé avec David, de deux ans son aîné. A la fois complexe et évidente, leur relation tournera malheureusement au drame et c’est un monde dénué de sens qu’Alexis devra affronter par la suite.

Une structure originale et efficace

Si le personnage d’Alexis est attachant par son innocence et sa naïveté, il est impossible de ne pas voir en lui un Antigone moderne [1]. En structurant le récit d’une façon telle que, dès les premières minutes, le spectateur comprend qu’un sort funeste frappera son bien aimé, c’est une véritable  tragédie qui se joue à l’écran et donne de la valeur à tous ces instants de liberté et de poésie, que nous autres spectateurs savons donc éphémères. Une relation se dessine tandis que les contrastes entre les des deux garçons magnifient ces instants de vie: il suffit d’une scène de fête dans laquelle David mettra un walkman sur les oreilles d’Alexis -à la manière de Matthieu et Vic dans La Boum– pour comprendre que le beau naît dans le tragique et le temporaire. L’un découvre les joies d’une vie nocturne jamais expérimentée, l’autre s’amuse avec l’avance qu’il détient, dans les expériences et sur la vie en général.

Comme l’explique Jean Pierre Léaud dans La Nuit américaine (François Truffaut, 1973), «comme dans toute tragédie, chaque personnage va jusqu’au bout de son destin» [2]. Bien que l’on ne comprenne pas ce qu’il adviendra de David durant toute la première partie du film, les portraits psychologiques s’étoffent en même temps que l’évidence du destin qui s’abattra sur ces adolescents. Au fil de cet amour long comme un été, la clairvoyance de l’aîné réduira à néant cette relation asymétrique, perçue comme de l’espoir par Alexis, mais comme un jeu par David… jusqu’à l’acte irréversible dont nous vous laisserons le suspense.

Si le simple sens du tragique était une idée suffisante pour proposer un moment de cinéma sympathique, le réalisateur réalise néanmoins un tour habile en choisissant de concentrer la seconde moitié du film sur «l’après». Parce qu’après toute épreuve difficile à surmonter, il faut bien se relever. Et c’est à ce moment précis que l’enfer de celui qui reste,  qui vit, démarre. L’enfer, c’est les autres, ou bien le monde sans la personne aimée. Mais pourtant, il faut continuer de vivre. Pour lui. Pour ce qu’ils s’étaient promis.

Le second temps de ce film vacancier fait dès lors office de digestion: on encaisse le choc et essaye de comprendre. On se risque à la perte du fil de la réalité, devenue fantasme du passé. La naïveté d’Alexis est bousculée par les événements et l’empreinte de David se fait d’autant plus visible sur son amant. La timidité n’a plus lieu dans un monde dans lequel tout bascule si vite, l’action est teintée d’une audace et d’une intensité qui rappelle l’être perdu. En témoigne cette scène rendant hommage au court métrage Une robe d’été du même réalisateur, dans laquelle Alexis n’hésite pas à se travestir -plus ou moins bien- pour se rendre à la morgue et s’enfuir en vélo : David est passé par là et s’est logé définitivement dans l’esprit d’Alexis, pour qui cette scène surréaliste était inimaginable au début du film.

L’universel comme dénominateur commun

Le sens du tragique fait -justement- sens dans le cinéma de François Ozon parce qu’il est capable de parler à tout le monde en faisant appel à des sentiments universels – l’amour, le sentiment d’incompréhension au moment de l’adolescence – tout en proposant une histoire personnelle et originale, c’est-à-dire celle de deux hommes, mais aussi d’une époque codée que sont les années 80.

L’histoire similaire en plusieurs points à Antigone offre quelques bonnes perspectives pour approfondir notre perception du tragique et des déterminismes. Tandis que la première partie du film s’achève comme toute tragédie grecque, la seconde se conclue sur une phrase d’espoir quasi prophétique:

«La seule chose qui compte, c’est d’échapper d’une manière ou d’une autre à son histoire»

Après l’originalité de questionner l’après, le réalisateur, dans un dernier élan d’omniscience, énonce la suite de l’histoire, celle qu’on ne verra jamais. En naviguant vers de nouveaux horizons, Alexis clôt le chapitre d’un été tragique tout en optimisme: il aura appris de celui-ci et échappera à une histoire -moins pimentée- dans laquelle il n’aurait jamais fait la rencontre de David.

Conclusion

Été 85 est une œuvre sans superflu dans laquelle, derrière une simplicité agréable se cache une histoire parfaitement racontée. François Ozon se retourne et se remémore les vacances de ses dix-sept ans en nous offrant un véritable souvenir d’été, inspiré d’un roman d’Aidan Chambers qui transpire la liberté. Le sens du tragique se comprend et se transmet d’époques en époques sans perdre en caractère. Il est l’œuvre de tous et transperce les cœurs lorsqu’il est le récit personnalisé d’un auteur unique. L’été qui nous est montré à l’écran défile avec fluidité et laisse un agréable souvenir d’une jeunesse pour laquelle tout est possible. 

Le poids du passé empreint cette histoire intemporelle d’une certaine nostalgie et, au passage, d’un regard personnel. Voilà toute la force de voir une histoire simple: lorsque le sens du tragique est interprété avec intimité, il est capable de rendre n’importe quelle histoire captivante et indispensable, comme si le spectateur découvrait à nouveau pour la première fois l’inévitable conclusion d’une tragédie humaine.

Notes :

  • 1: À ce sujet, revoir le prologue de la pièce de Jean Anouilh, dans lequel il est possible de voir un parallèle avec la scène d’introduction du film de François Ozon

http://www.clg-pascal-viarmes.ac-versailles.fr/IMG/pdf/antigone_anouilh_prologue.pdf

  • 2 : Extrait disponible à 3:05

Nicolas Moreno

La rédaction

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