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Interview – « En France, on n’a pas regardé à la dépense » : Françoise Langrognet sur les traces de Picsou Magazine

En tant que première rédactrice en chef, Françoise Langrognet a activement participé à la création de Picsou Magazine. Nous l’avons interviewée pour connaître les étapes de cette création, son contexte et l’évolution de ce magazine, qui fait date dans la presse jeunesse depuis son premier numéro en mars 1972. 

Tout d’abord, parlez-nous un peu de vous.

Pour me situer brièvement, mon nom est Françoise Poncioni, épouse (divorcée) Langrognet. Je suis née en 1940 à Tunis (Tunisie), au temps où le pays était un protectorat français. Mes parents, de sources corse et parisienne, étaient eux-mêmes nés en Tunisie, ils étaient donc ce qu’on a appelé des « pieds noirs », c’est-à-dire des Français de souche nés, ayant vécu et travaillé en Afrique du Nord. Au moment de l’indépendance de la Tunisie, mon père, réintégré dans l’Administration en France, a été nommé au Mans, où j’ai passé mon baccalauréat, section Lettres. Puis j’ai obtenu à Paris une licence de Lettres modernes à la Sorbonne (axée sur les langues Anglaise et Italienne). Mais comme je ne souhaitais pas enseigner, j’ai passé en même temps un diplôme de Secrétaire de Direction, ce qui m’a permis d’entrer dans la vie active. 

Que lisiez-vous dans votre jeunesse ?

Il n’y avait pas, dans les années 50, autant de publications pour la jeunesse qu’aujourd’hui. Je lisais des petits journaux pour filles : jusqu’à 12 ans Fillette, Lisette, petits journaux d’une douzaine de pages, contenant des histoires à lire, des petits jeux et une courte bande dessinée que j’adorais : Djurga Rââni, reine des Indes, sorte de Tarzan femelle qui matait les bêtes fauves à mains nues. J’aimais aussi les petits albums souples des Pieds Nickelés, ces escrocs loufoques, débiles et malchanceux (Ribouldingue, Croquignol et Filochart). Également, les aventures du débrouillard Bibi Fricotin. Je m’efforce de les retrouver chez des brocanteurs, mais ils sont rares et chers.

J’oublie de dire que mes parents ne m’interdisant pas les journaux et magazines pour adultes, je me régalais des « stripes » de 3 dessins paraissant de ci delà dans les journaux, hebdos et quotidiens : le professeur Nimbus, le Petit Roi, et bien d’autres, introduits en France par l’agence Opera Mundi, tenue par Paul Winkler, celui-là même qui avait créé Le Journal de Mickey avant la guerre, et possédé un temps la société de presse Édi-Monde, dont je parlerai plus tard.

Je n’ai vraiment découvert les albums de BD qu’adulte, dans les années 60, la décennie de mes vingt ans : Lucky Luke, Tintin, Astérix, etc. J’ai aussi aimé Charlie Brown, et Corto Maltese.

Aujourd’hui, je m’intéresse à la BD par le biais de ses dessinateurs, comme Tardy, par exemple. Au risque de décevoir, je n’ai jamais eu de plaisir à la science-fiction !

Et votre découverte de Disney ?

Mon premier contact avec l’univers de Walt Disney a eu lieu très tôt, entre trois et cinq ans, par les films Blanche-Neige et Bambi. Dans les années 50, en cours de lycée, je n’achetais plus de journaux de filles ni de BD, mais je lisais avidement le Journal de Mickey de mes jeunes cousines, récemment reparu après l’éclipse de la guerre (rédacteur en chef Raymond Calame, épaulé par Michel R. Mandry, le grand archiviste Disney). Mickey, très raisonnable, ne m’inspirait pas beaucoup ; c’est surtout Donald, Picsou et les neveux Riri, Fifi et Loulou qui me plaisaient. C’était prémonitoire ! 

Comment avez-vous accédé au monde de l’écrit (édition, presse) ?

J’ai un jour fait pour le CNRS une importante traduction qui a été jugée d’assez bonne qualité pour que l’on m’adresse à une maison suisse, les éditions Pierre Kister, qui publiait des ouvrages dits sérieux ! Cette maison se préparait à adapter pour le public français une encyclopédie italienne paraissant par fascicules hebdomadaires, vendus en kiosque : « Universo », de la De Agostini de Novara, devenue en France l’encyclopédie « Alpha », un gros succès grand public. Je suis fière d’avoir travaillé à cette publication dès son origine. J’ai quitté l’encyclopédie Alpha en 1971, quand elle est arrivée à son terme… la lettre Z !

Comment êtes-vous entrée dans l’univers Disney ?

J’ai appris que les droits d’un magazine pour jeunes avaient été acquis par les éditions Hachette, pour créer un périodique pour jeunes Picsou Magazine, afin d’étoffer la gamme du Journal de Mickey et Mickey Parade. Le grand groupe italien Mondadori éditait déjà en Italie (entre autres journaux pour jeunes et pour adultes) un magazine pour jeunes à fort tirage : Almanacco Topolino. Associé à Disney, Mondadori publiait déjà le célèbre Topolino (Mickey en italien) et autres dérivés. Mon expérience dans la presse/édition et ma connaissance de l’italien m’ont fait engager dans ce qui était alors la société Édi-Monde, propriété de Paul Winkler, devenue ensuite et actuellement Disney Hachette Presse.

Le personnage de Picsou était-t-il populaire ?

Moins que Mickey et Donald, et leur famille et entourage. Certes, les éditeurs italiens avaient récupéré dans leur matériel de BD Disney tout ce qui était plus étroitement centré sur le personnage de Picsou (bien qu’il y figurât aussi des histoires de Mickey, Géo Trouvetou et, plus tard, Madame Mim).

Mais, réellement, on s’est interrogé en France sur l’opportunité de centrer tout un magazine sur la personne, et surtout sur la personnalité d’Oncle Picsou : avare, égoïste, coléreux, un peu filou, combinard… il n’a rien pour se rendre sympathique au premier abord. Et l’on craignait la réserve des parents et éducateurs, puisque ce sont eux qui détiennent le pouvoir d’achat. Des études de marché préalables ont donc été faites, sur l’opportunité de cette nouvelle publication et son personnage principal.

Cependant, Picsou est si exagéré, si parodique, si caricatural qu’on ne prend pas son amour de l’argent au sérieux. De plus, toutes ses manigances pour rouler autrui afin de s’enrichir plus encore se retournent contre lui et il est toujours victime de lui-même. La morale est donc sauve (n’oublions pas qu’il est américain, et que le mal ne peut gagner, surtout chez Disney). Enfin, il aime sa famille : s’il maltraite Donald, il le tire toujours d’embarras. Et il est certain qu’il adore ses petits-neveux Riri, Fifi et Loulou, qu’il ne cesse de protéger.

En fin de compte, le personnage de Picsou étant sympathique, il méritait son magazine. Il n’y a eu aucune protestation de parents ni d’enseignants à ce propos, ce qui montre que les lecteurs ont le sens de l’humour et savent faire la part des choses.

Comment s’est passée cette adaptation/création de Picsou Magazine ?

Épique ! Engagée comme simple secrétaire de rédaction, j’ai exploré le matériel italien mis à ma disposition, pour découvrir rapidement que seules les BD étaient exploitables. Encore fallait-il les traduire de l’italien : sur les planches originales, les textes étaient grattés et remplacés par un texte français au format exact des bulles (bel exemple de sobriété et de concision).

Les bruits devaient aussi être transformés : POW devenait BOUM, WIZZ devenait ZOUIP, etc. Car dans la version italienne les bruits étaient conservés de la langue américaine, pour ne pas avoir à intervenir sur les planches originales, en raison du prix et du ralentissement de la production. Mais en France, on n’a pas regardé à la dépense… et j’ai traduit les bruits aussi !

Quelles ont été les contraintes rédactionnelles ?

Pour Picsou Magazine, rien de l’Almanocco Topolino ne convenait. Le logo était à trouver : un graphiste a été sollicité (Georges Choquet). La couverture, il fallait la concevoir entièrement, on en a testé des dizaines, car un dessinateur français spécialiste des personnages des BD Disney était rare. On a fait appel aux créateurs du Journal de Mickey et de Mickey Parade (René Guillaume, plus tard Victor Lagoutte, Éric Bevilacqua, Patrice Croci, François Pasquet).

Il fallait s’accommoder du format, mais il était nouveau, donc attractif. La nouveauté absolue aussi : le dos carré, qui faisait « magazine de grand ». Succès foudroyant assuré !

Il fallait aussi traduire et lettrer les BD à l’encre noire, à la main. Les reportages photos ne pouvaient être rachetés à des agences italiennes ou internationales sans les payer.  D’ailleurs, ils ne nous plaisaient pas, étant jugés trop banals. Autant valait les acheter directement en France et rédiger les textes. Ou encore s’adresser à des reporters qui « montaient un sujet » (c’est-à-dire extrayaient une dizaine de vues tirées de leurs reportages de voyages), et qui légendaient leurs photos.

Pour les récits d’aventure, j’ai contacté des maisons d’éditions, qui nous ont fait payer des sommes modiques, voire nous ont donné quelques extraits d’ouvrages très récents (ou même en prépublication), ce qui constituait pour nous des récits d’actualité et pour les éditeurs une publicité.

Il fallut aussi trouver des concepteurs de jeux originaux, travaillant selon les désirs de la Rédaction, étant aussi, si possible, leurs propres illustrateurs. Les dessins d’humour ont également été trouvés dans des agences spécialisées, au début. Puis les humoristes ont très vite trouvé notre chemin directement ! 

Voici donc tout ce que nous voulions mettre dans Picsou Magazine, pour qu’il soit absolument innovant. Nous avons fait l’inventaire de tous ce que l’on pouvait récupérer et de tout ce qu’il fallait créer pendant l’été 1971. L’équipe fixe, composée d’un directeur (Raymond Calame, directeur du Journal de Mickey), d’un maquettiste (Jacques Bucquet) et de moi-même, s’est jetée dans le vif du sujet en septembre : la sortie était fixée au début 1972 ! Ce premier numéro servait de réglage et tout le monde chez Disney et Hachette donnait son avis, négatif ou positif, on piétinait. Puis les essais de couleur sur le papier du tirage, les corrections ultimes.

Et enfin, le moins négligeable : une forte action publicitaire pour ébahir et fidéliser les nouveaux lecteurs (un concours sur les 4 premiers numéros doté d’un lingot d’or, un sou fétiche doré à l’or fin fixé sur la couverture du numéro 2 – devenu collector, car introuvable -, etc.). 

Ces efforts de création ont-ils été récompensés ?

Le succès de presse a été phénoménal : jamais un journal pour les jeunes n’avait vendu 350 000 exemplaires. La formule, avec des retouches dans le sens d’améliorations, puis des créations (une page de BD en anglais, des énigmes historiques, encore plus de jeux) s’est maintenue telle quelle jusqu’aux années 80. De nouvelles publications ont été concurrentes, surtout PIF et son gadget, mais aussi des journaux éphémères calqués sur des séries télévisées (Goldorak, Guerre des Étoiles…).

Comment s’élaborait le journal, et quelles étaient les fonctions de chacun ?

Je présentais le sommaire du journal à mon directeur du département Jeunesse (à cette époque Raymond Calame, un excellent journaliste). On en discutait, puis je passais à sa réalisation matérielle. Le responsable des BD m’en proposait un choix chaque mois. 

La secrétaire de rédaction se chargeait de faire traduire, lettrer et vérifier les BD. Elle écrivait aussi les textes, les légendes, les titres, vérifiait les solutions des jeux, la bonne numérotation des pages, communiquait avec les auteurs, et s’assurait du respect du planning.

Un maquettiste mettait en pages les documents, les BD et les textes. Avec l’accroissement du travail, nous avons eu aussi une secrétaire, pour le courrier et le téléphone : le luxe !

Avez-vous travaillé en lien constant avec Disney ?

Oui, par le biais de Disney France, qui a toujours eu à cœur de s’assurer de la parfaite conformité des publications à ses standards : les personnages devaient (et doivent toujours) suivre exactement la charte des dessins (pas de fantaisie dans l’interprétation des personnages). À titre d’exemple, lorsque j’ai travaillé sur le personnage de Winnie l’Ourson, j’ai voulu l’« actualiser » en l’habillant d’une petite salopette… qu’il a fallu retirer sur l’injonction des services dessins de Disney !

L’esprit Disney (son éthique, en fait) doit toujours se conformer à une morale de comportements : courage, honnêteté, positivité face aux épreuves, etc., pour que le jeune lecteur puisse s’y forger une règle de vie.

Nous avons toujours, à l’époque, soumis nos croquis à Disney France, pour avoir leur approbation sur les deux points précités.

Quand et pourquoi avez-vous quitté Picsou Magazine ?

En 1985, lorsque m’a été confiée la création de la gamme Éveil, pour le plus jeune public, composée des titres mensuels Winnie, puis Bambi (pendant deux ans P’tit loup), et ensuite de numéros spéciaux correspondant aux événements Disney, tels que les films, les promotions. Cela a duré jusqu’en 1998, date à laquelle j’ai pris ma retraite, après 28 ans au service des publications Disney.

Avez-vous regretté Picsou Magazine et ses dérivés ?

Oui… et non ! J’ai indiqué que j’avais passé 28 ans sur les magazines Disney. Mais on ne peut vivre aussi longtemps dans une entreprise sans varier ses buts et renouveler sa créativité. Picsou Magazine a été un défi à relever, puis Winnie en fut un autre, beaucoup plus difficile, en vérité. Car s’adresser à un très jeune public, qui ne sait pas encore lire, en lui offrant un divertissement à la fois ludique et pédagogique de qualité est un challenge très ardu, surtout dans la durée. Il faut tous les mois apporter du nouveau et fidéliser le lecteur, à travers ses parents. Les plannings étaient moins frénétiques, mais la créativité mise à dure épreuve.

Que pensez-vous du Picsou Magazine actuel ?

Je ne crois pas qu’il ait tellement changé ! Et il est toujours aussi vivant ! Oncle Picsou reste fidèle à sa réputation et tous les personnages Disney gravitent autour de lui harmonieusement. Mais je constate avec grand plaisir que le contenu a suivi l’évolution du public et, en ce sens, il est beaucoup plus varié qu’au début, il suit l’actualité de plus près.

C’est toujours un magazine agréable à lire et son actuel rédacteur en chef, Pascal Pierrey, mène admirablement sa barque. Je ne suis pas certaine qu’il ne soit pas devenu, par absolu mimétisme, un authentique personnage Disney !

Longue vie à Picsou Magazine !

Paul Philipon 

La rédaction

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