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L’exposition subversive «Zapata après Zapata»

Emiliano Zapata ou la figure du paysan libérateur du peuple dans la révolution agraire mexicaine et son utilisation controversée pour l’exposition « Zapata après Zapata » 

Diptyque tirée d’un site internet dont le tableau de gauche, l’oeuvre qui provoqua la polémique

L’image que vous voyez ci-dessus est un diptyque conçu pour mettre en miroir deux représentations d’Emiliano Zapata, une des figures de proue de la révolution mexicaine de 1910, qui fit tomber le président d’alors, Porfirio Diaz. La représentation picturale de gauche est celle qui fit scandale. On y voit Zapata aux attraits féminins, arborant toutefois son éternelle moustache bien fournie, à cheval sur une monture blanche et aux muscles bien dessinés. Il est coiffé d’un sombrero rose bonbon, chaussé de chaussures à talons pistolet, nu de pied en cap, le fessier galbé, un brin cambré, dégageant de la sensualité – seulement ceint d’un ruban aux couleurs du drapeau mexicain. 

L’exposition intitulée « Zapata después Zapata » soit en français « Zapata après Zapata », a été présentée en janvier et février dernier à Ciudad de Mexico et se destinait à présenter la figure du leader Zapata mais aussi sa postérité dans l’histoire (notamment picturale), en bref l’héritage qu’il laissa derrière lui par son existence et ses actions remarquées, et comment d’autres s’en sont inspirés. 

Le rôle de Zapata dans la révolution agraire mexicaine et les grandes lignes de cet évènement majeur 

Emiliano Zapata s’engage corps et âme dans la Révolution mexicaine. Porfirio Diaz accède au pouvoir en 1876. Une nouvelle constitution souffle à peine ses vingt bougies cette année là. Et la guerre de réforme mena à une nationalisation des biens ecclésiastiques, l’Eglise catholique détenant jusque là beaucoup de terres. Puis des lois agraires sont promulguées, amenant la population (en majorité rurale) à devoir racheter ces terres, à des prix que la majorité ne peuvent s’offrir. (voir https://on-media.fr/2019/10/19/juan-rulfo-et-le-realisme-magique-mexicain/) S’organise alors progressivement un vent de révolte. La révolution agraire se profile. Zapata se distingue par l’occupation de terres reprises par une hacienda (grande propriété agricole) qui ne leur appartiennent pas. Accompagné de quatre-vingt hommes, il campe sur les parcelles contestées en signe de protestation. L’hacienda s’est attribuée les terres des habitants du petit du nom d’Aenecuilco, et cet évènement isolé est symptomatique de la situation nationale. Puis s’engage un bras de fer armé entre les révolutionnaires et l’armée. La révolution sera marquée par de grands évènements : la chute du vieux dictateur Porfirio Diaz, qui gouverna le pays pendant vingt-six ans. Il contrôlait directement la presse, le pouvoir législatif, et arrivait à s’attirer la sympathie des différents groupes sociaux, notamment en offrant des postes à responsabilités aux métis, de qui donc il obtenait en retour le soutien. 

La complexité de la révolution mexicaine m’invite à ne pas développer précisément sur les différentes étapes une à une, mais à donner les fils à mon article de ce qui m’intéresse aujourd’hui : la postériorité de la figure de leader d’Emiliano Zapata, et le faste des bâtiments construit sous le porfiriatisme (soit la période de gouvernance de Porfirio Diaz). 

une autre image de l’exposition, on voit sur ce collage toujours Zapata, cette fois ci avec des accessoires de ‘ménagère’ : un balai, une petite brosse, un tablier à napperons, et du Tide (lessive en poudre). (photographie Jeanne Aulanier) 

La postériorité d’une personnalité qui a fait l’histoire et la reprise détournée de son personnage hyper masculinisé 

Si l’image de gauche a choqué une partie du public, c’est parce qu’Emiliano Zapata a toujours été représenté et mis en avant dans les récits historiques comme un homme viril, aimant les femmes et combatif. L’exposition s’axe sur la postérité de la figure de Zapata sur les cent dernières années. Et l’image qui a crée le scandale devait être l’image de présentation de l’exposition, toutefois ayant provoqué les hydres des spectateurs lors de la promotion de l’exposition, organisée par- non pas le moindre- Ministre de la Culture mexicaine, a été repensée comme partie intégrante de l’exposition, mais non plus comme l’oeuvre de présentation de celle-ci. 

La représentation joue sur la transgression, si l’image choque c’est qu’elle réussit son pari : attirer l’oeil / l’attention, et amener le public à se questionner. Si elle dérange, c’est peut-être aussi un révélateur sociétal : pourquoi le fait de donner des attraits féminins à une figure masculine dérange autant ? Pourquoi jusqu’alors les représentations picturales (et narratives) de Zapata mettaient sans cesse l’accent sur une ‘masculinité exacerbée’, une virilité indéfectible ? Que vient révéler l’utilisation de cette image provocatrice par un Musée National ? Et quel message tirer du déclassement de l’image du rang de présentation de l’exposition à simple oeuvre faisant partie de l’exposition – sinon la soumission du ministère de la culture aux spectateurs sous l’effroi d’une représentation picturale jugée ‘dérangeante’ ? 

Nous pouvons relever toutefois que le Ministère de la Culture s’est distingué par ce premier choix d’affiche d’exposition – mettant le doigt, peut-être, sur un phénomène récent : l’assouplissement des moeurs de la société mexicaine aux allures patriarcales – et disons le à maints égards machistes ? Un phénomène bien récent, je disais donc, nourri par une … vague féministe qui trouve écho il me semble- majoritairement dans les sphères estudiantines et universitaires, d’après mon expérience du terrain-mon jugement pouvant être bien sur biaisé car j’étais moi même dans ces sphères là-et donc pas intégrée dans d’autres qui peuvent tout à fait être des viviers de la pensée féministe contemporaine. 

Le palais des Beaux Arts abritant l’exposition un bâtiment du porfiriatisme 

L’’histoire fait des pied de nez. Le bâtiment qui abrita l’exposition est le Palais des Beaux Arts (Palacio de Bellas Artes en castillan), construit sous le régime présidentiel de Porfirio Diaz. On désigna même la période où il gouverna tant il marqua les esprits comme « le porfiriatisme ». Le palais des Beaux-Arts semble exhiber un faste d’antan. Les escaliers en marbre et la largeur des entrées imposent une admiration pérenne. Les fresques au second étage et troisième étage des grands pontes de la peinture mexicaine tels que Diego Rivera, (voir https://on-media.fr/2019/10/13/diego-rivera-fierte-nationale/), mais aussi celles de Orozco, Siqueiros, Tamayo nous font imaginer ce bâtiment comme un haut-lieu de l’intelligentsia mexicaine d’alors. Il abrite également dans son aile gauche une salle de spectacle somptueuse si on se fie aux témoignages des chanceux qui ont pu y accéder. Le ballet folklorique national l’a élu comme sa résidence principale. Lorsque j’ai voulu assister au spectacle les travailleurs étaient en grève. Ils n’avaient pas été payés certains depuis 3 mois, d’autres 6, d’autres encore 12 mois, et le gouvernement leur promettait que les payes dues devaient arriver le mois d’après… encore et encore. Ma déception de ne pouvoir assister à ce ballet dont tout le monde disait tant de bien est passée immédiatement en second plan après avoir discuté quelques minutes avec les grévistes. Certains luttaient tout les jours pour faire manger leur famille et se demandaient où était passé l’argent qu’on leur retenait depuis déjà quelques mois… 

le Palais des Beaux Arts vu depuis le bâtiment d’en face, de nuit (photographie Jeanne Aulanier) 

La société mexicaine me paraît donc, par la réaction à cette image controversée, révéler une fracture, aussi due aux différentes générations, entre les spectateurs chauvins pour qui la représentation d’un acteur de l’histoire sous ces attraits là demeurent un scandale (je cite : « Un organisme gouvernemental qui rend tout cela ridicule devrait être réprimandé et celui qui l’approuve (cette oeuvre), poursuivi en justice ».) , et ceux ouverts à questionner sous un autre angle l’histoire, ses participants et la manière dont ils ont été représentés (picturalement, narrativement). Parfois déjà sensibilisés à ces questions de genre, et qui donc s’en amusent (je cite: « J’adore le fait qu’un simple tableau suscite autant de polémique. Les gens discutent et s’écharpent pour un tableau, UN TABLEAU! Pour cette décision et publication (de promotion de l’exposition) de la part du Secrétariat du Ministère de la Culture mais aussi à ceux derrière cela, félicitations ! ». ) 

Afin de conclure cet article, j’aimerais conseiller à mon lectorat de visionner la série La Casa de Las Flores, telenovela mexicaine, qui sait mettre en exergue le cabaret et les drag-queens, phénomène prenant une ampleur significative de cette dualité propre au Mexique : le rejet catégorique de tout travestissement souvent motivé par le conventionnel, le traditionnel, et ceux qui s’amusent des codes pour les exploiter en profondeur et y mettre à profit leur créativité, et l’art plus généralement. 

Jeanne Aulanier 

Jeanne Aulanier

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