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La guerre n’a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch : une visibilité des soldates retrouvée

Svetlana Alexievitch, journaliste et écrivaine biélorusse, collecte au travers de l’ancien empire soviétique les témoignages des populations qui le composait. Prix Nobel de la littérature pour l’ensemble de son œuvre, elle approche l’Histoire, non selon les faits de tel siège ou telle bataille mais selon la pluralité des expériences et des émotions de ceux et celles qui ont vécus les événements au plus près. Svetlana Alexievitch explique dans son livre que « ce qui est palpitant, c’est ce que l’individu a vécu…ce qu’il a vu et compris… […] J’écris l’histoire des sentiments. » 

La Guerre n’a pas un visage de femme se compose de nombreux témoignages d’anciennes femmes soldats qui ont combattus sous l’uniforme de l’armée soviétique ou pour les partisans. L’auteure n’intervient que très rarement. En 1985, lors de sa première parution, l’ouvrage est à la fois acclamé et censuré sous la Russie de Gorbatchev. En 2005, le livre paraît une seconde fois et est traduit en français.  

Dès les premières pages, Svetlana Alexievitch introduit son livre ainsi : « Je veux connaître la guerre des femmes, et non celles des hommes. Quels souvenirs ont gardés les femmes ? Que racontent-elles ? Personne encore ne les a écoutées… ». L’auteure révolutionne les idées en redonnant de la visibilité et de la reconnaissance au rôle joué par les femmes au combat sur le front soviétique. 

Crédit : Sovfoto/UIG Getty Images

Des soldates russes : sous quelles conditions ? 

Il est important de préciser que, contrairement aux hommes, les soldates soviétiques n’ont pas fait l’objet d’une mobilisation. Elles se portaient volontaires dans un but commun, proclamé par la propagande du régime stalinien : sauver leur patrie face à « l’ennemi allemand ». Les seules femmes mobilisées étaient les femmes de certains corps de métiers tels que les médecins, infirmières, téléphonistes… 

Durant la Seconde Guerre Mondiale l’armée soviétique compte à peu près 800 000 soldates (contre 500 000 en Allemagne, 225 000 en Angleterre, 450 000 aux USA). La plupart de ces femmes sont des jeunes filles âgées de 17 à 18 ans. De nombreux témoignages convergent pour dire que l’industrie militaire soviétique n’était en aucun cas préparée à accueillir des centaines de milliers de femmes au sein de leurs effectifs. Tout d’abord, les équipements militaires n’étaient pas conçus pour des femmes. Les soldates se retrouvaient alors avec les vêtements bien trop grands qu’elles devaient reprendre quand elles le pouvaient. L’une d’elle témoigne : 

« J’étais prête à accomplir n’importe quel exploit, mais pas à porter du 43 alors que je chaussais du 35. »

témoignage d’une femme militaire

Considérées comme moins capable que les hommes, elles sont immédiatement rejetées dans les bureaux de recrutement. Peu à peu, et notamment du fait d’un manque progressif de moyens humains, l’armée soviétique accepte finalement leur affectation. Néanmoins, elles doivent sans cesse prouver doublement leur valeur militaire. 

La France accepte les femmes dans certains corps de métiers militaires. Elles sont intégrées dans les unités spéciales de femmes. Au contraire l’armée soviétique ne fait pas de distinction entre les unités masculines et féminines. Ces unités mixtes exposent davantage le corps des femmes. Svetlana Alexievitch évoque les menaces de violences sexuelles et de viol seulement via le témoignage de Sofia K-vitch, brancardière. Cette femme parle de son rôle d’ « épouse de campagne ». Elle brise le tabou face aux soldates évoquant en priorité l’amour qu’il pouvait y avoir à la guerre. Les « épouses de campagnes » étaient des maîtresses d’officier. Sofia K-vitch explique ce « choix » de la manière suivante : « Il n’y avait que des hommes autour de moi, alors mieux valait vivre avec l’un deux qu’avoir constamment peur de tous. ». En effet, être la maîtresse d’un officier permettait d’avoir sa protection face aux autres hommes et réduire ainsi les menaces sexuelles constantes hors des champs de bataille. 

Un après-guerre douloureux : entre oubli et solitude

Dès le lendemain de la guerre les soldates sont exclues des cortèges de commémoration de la victoire ainsi que des listes de vétérans. Elles sont également jugées par la population, tant par les hommes que par les femmes restées à l’arrière qui leur en veulent et qui méprisent le choix de s’être battues au front au lieu de s’être occupées de la famille. Cette stigmatisation les poussent à un sentiment de honte, jusqu’à cacher pour certaine leur identité de vétérane : « elle vivait dans la gêne. […] Elle avait déchiré tous ses papiers militaires. ». Un bon nombre d’entre elles sont plongées dans une immense solitude. Il faudra attendre les années 1960 pour la première parution de mémoires de vétéranes et la publication dans le journal de la Pravda de Véra Tkatchenko dénonçant l’oubli de ces femmes qui se sont battues pendant la guerre. 

Femmes soviétiques tireurs d’élite et membre de la formation partisane de Sydir Kovpak en formation en Urkraine, 1940.
Crédit : Wikipédia 

Une nouvelle inquiétude questionne les femmes soldats : que vont-elles bien devenir au retour à la vie civile ? La crainte commune que relève S. Alexievitch chez ces femmes est celle de leur rôle d’épouse. La société soviétique d’après-guerre renvoie ces femmes à leur statut social genré d’épouse et de mère face à leur expérience militaire qui a bouleversé ces rôles. Les femmes soldats sont perçues comme « anormales » tandis que les hommes sont perçus comme des héros. Les rapports familiaux traditionnels s’en voient complexifiés. 

Les témoignages comme outil du récit

Svetlana Alexievitch fait le choix d’une littérature du témoignage. Elle définit son ouvrage de « roman des voix ». Les témoignages sont donc utilisés comme source principale du récit. Comment procède-t-elle pour composer son ouvrage ? Durant sept années elle parcourt le territoire de l’ancien empire soviétique, elle va à la rencontre de près de 600 vétéranes qu’elle enregistre. Pour ensuite former son œuvre littéraire, S. Alexievitch arrange et découpe ces témoignages. Pour Frédérick Lemarchand et Galia Ackerman, auteurs de l’article « Du bon et du mauvais usage du témoignage dans l’œuvre de Svetlana Alexievitch », l’auteure cherche à renforcer l’effet dramatique des témoignages dans le but d’un agencement esthétique qui permet d’individualiser les témoins. Cet agencement soulève un questionnement sur l’éthique de la transmission de l’oral à l’écrit et donc sur l’authenticité des témoignages. D’autre part, la pluralité des témoignages offre une complexité plus grande et renforce l’authenticité pour Laélia Véron. 

Dans cet ouvrage, Svetlana Alexievitch rompt avec l’image de la « jeune fille soviétique » promue par la propagande soviétique. Chaque témoignage relève de l’intime et a ses propres spécificités. 

Laura Barrau

Sources : 

  • Ackerman Galia, Lemarchand Frédérick, « Du bon et du mauvais usage du témoignage dans l’œuvre de Svetlana Alexievitch », Tumultes, 2009/1 (n° 32-33), p. 29-55. DOI : 10.3917/tumu.032.0029. URL : https://www.cairn.info/revue-tumultes-2009-1-page-29.htm
  • Laélia Véron, « Svetlana Alexievitch, quand l’histoire des femmes reste un champ de bataille », Revue Ballast, 29 janvier 2016.URL : https://www.revue-ballast.fr/svetlana-alexievitch/ 
  • Svetlana Alexievitch, La Guerre n’a pas un visage de femme, Paris, J’AI LU, 2005, 415 pages.

La rédaction

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