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L’humour au temps du Corona: contrevirus pour une pandémie

La pandémie liée au Coronavirus, en France, comme pour une grande partie de l’humanité, a entraîné des mesures de confinement pendant plusieurs semaines, afin d’en ralentir la progression. Cette situation inédite a provoqué l’apparition de tout un flux de messages à contenu humoristique qui s’est propagé sur les messageries, réseaux sociaux et applications mobiles de messagerie instantanée. Au rythme de la pandémie, l’humour  s’est imposé alors comme un contrevirus aux vertus cathartiques.

Entre le mardi 17 mars et le lundi 11 mai 2020, la France a vécu au rythme d’un confinement qui concernait une grande partie du monde, dans un destin planétairement partagé. Cette situation, inédite dans l’histoire de notre toute puissante surmodernité, a bouleversé les rassurants rapports de causalité habituels. Insoutenable, le saisissement originel a vite laissé place, comme toujours face à la catastrophe, à une vague de discours, multiples, désordonnés, parfois contradictoires, s’acharnant à mettre en forme le chaos; parce que dire, c’est déjà un peu maîtriser, à défaut de vraiment pouvoir comprendre. 

Dans la cacophonie de discours autour de l’événement, l’humour a rapidement occupé une place singulière pour le formuler à l’aune du rire ou du sourire. Au delà des humoristes de métier, les citoyens anonymes du monde entier se sont goulument emparés de cette réalité. Sur les réseaux sociaux, à travers les applications mobiles de messagerie instantanée ou par courriels, un flot désopilant d’images, de vidéos, ou brefs textes, pour beaucoup des « mèmes », ont fait irruption dans un quotidien anxiogène marqué par un enfermement collectif dont on ignorait la durée. 

Une intensité inédite

A vrai dire ce n’étaient pas en soi les formes de ces pratiques qui constituaient la nouveauté. Depuis longtemps déjà, internet et les réseaux sociaux étaient devenus l’espace de déploiement de création humoristique amateur. Ce qui était nouveau, c’était en premier lieu l’intensité extraordinaire du phénomène, par le biais d’un processus de « viralisation » sans précédent. Tandis que, jour après jour, les autorités égrenaient solennellement les chiffres, chaque jour plus terrifiants dans leur glaçante objectivité, de la progression de l’épidémie du Coronavirus, les messages humoristiques d’une communauté d’internautes, toujours plus nombreuse, leur livraient une concurrence de plus en plus acharnée au sein de la médiasphère. Beaucoup d’entre nous comprîment vraiment alors, à travers les discours des épidémiologues et leurs savants croquis, le sens technique de l’adjectif « exponentiel » appliqué à la contagion par le Coronavirus ; en revanche, on ne perçut point qu’en parallèle, une autre forme de pandémie -non mortelle- se répandait à un rythme effréné, celle que causait le virus de l’humour. Si au départ, ce ne furent qu’une petite poignée de « mèmes » qui revisitèrent l’événement sanitaire sous l’angle de ses premiers symptômes, en très peu de temps, la fièvre humoristique s’empara de tous les aspects d’un quotidien rendu brusquement insolite à cause des nouvelles règles de la vie en commun. Et tout cela circula, frénétiquement, exponentiellement. 

Une situation massivement partagée, nationalement et internationalement

Ce qui était nouveau, c’était l’avènement soudain d’une situation massivement et internationalement partagée. Certes, la réalité de l’enfermement n’était pas la même pour tous, et ses conditions variaient de façon importante, en fonction des espaces de confinement, de la situation personnelle, familiale ou professionnelle de chacun. De même à l’échelle internationale, les situations étaient très variées, en fonction de la plus ou moins grande intensité des mesures prises avec des conditions de confinement plus ou moins radicales. La situation socio-économique et sanitaire des États, les prises de position des dirigeants ou le degré de progression de l’épidémie supposaient par ailleurs autant de variantes pour les populations confinées, plus ou moins dramatiquement touchées. 

Et pourtant, les messages échangés, dans toutes les langues et sur toutes les latitudes, ont élaboré, au fil des semaines, un imaginaire de confinement commun, fondé sur la reformulation de situations d’un quotidien identiquement bouleversé par rapport aux routines habituelles. Par delà toutes les différences de vécu, les innombrables discours humoristiques ont constitué autant de variations sur ce que le virus a transformé dans la mécanique jusqu’ici si bien huilée de nos vies.

Des thèmes originaux

Ce qui était nouveau, c’étaient des thèmes parfaitement inédits, avec un quotidien profondément métamorphosé placé sous le signe de l’étrangeté et espace de ce qui, quelque temps auparavant aurait semblé être un mauvais scénario de science fiction. La réactivité des internautes, en phase avec l’évolution de la situation dont ils rendaient compte de manière quasi immédiate, a été prodigieuse. Ils ont raconté au jour le jour de la situation à travers une sorte de méga récit partagé, narrativement constitué par l’addition de micro récits anonymes, qui arrivaient jour après jour, et parfois heure après heure dans les messageries ou sur les réseaux sociaux.

La peur initiale de la pénurie s’est traduite par exemple par une avalanche de productions autour du papier toilette et des paquets de pâtes dont les magasins avaient été dévalisés pour on ne sait quelle mystérieuse raison. Elle a été vite suivie par des variations innombrables autour des effets de la cohabitation sur les relations conjugales et extra-conjugales, mais aussi et surtout sur les « joies » de la vie de famille, animaux de compagnie inclus. Passées les craintes de disette, l’un des grands thèmes a concerné les nouveaux régimes ou rythmes alimentaires, autour du grignotage et de la prise de poids. Le temps passant, les moyens de conjurer l’ennui forcé ont offert une nouvelle source de créativité à travers la mise en scène de passe-temps irrésistiblement absurdes. Pour ceux qui à l’inverse étaient accablés par le télétravail, l’explosion littérale des réunions et rendez-vous en visioconférence a fourni la matrice de mains détournements parodiques. 

Au-delà de l’espace domestique, qui a été un vrai petit théâtre pour des saynètes autour du quotidien, les règles imposées pour sortir dans l’espace public ont été mises en scène à travers des images de transgression. Les fameuses attestations auto renseignées et les masques ont notamment été des motifs récurrents de l’humour Covid. Avec l’annonce du déconfinement, l’imagination collective a ourdi des mises en scène apocalyptique sur la sortie de l’espace privé, en particulier le retour à l’école. Depuis le 11 mai, date de la première phase de déconfinement en France, la production humoristique autour du Covid semble s’être ralentie. Le retour à la normale, en dépit du maintien de mesures de distanciation sociale, est naturellement moins riche, et la reprise du travail a réduit le temps de disponibilité des internautes. 

Une inventivité extrême

Au-delà de la réactivité des créateurs et de leur capacité à restituer le flux d’un vécu partagé, le plus frappant a été l’extrême inventivité dont ils ont su faire preuve pour en rendre compte. Il s’agissait d’une production domestique, dont la principale caractéristique était l’utilisation des « moyens du bord », la plupart du temps très rudimentaires. Cette liberté sous contrainte a généré une capacité d’imagination époustouflante et polymorphe, comme c’est souvent le cas, paradoxalement, dans un contexte d’assujettissement. Les productions pouvaient être d’une extrême simplicité, sous la forme minimale d’un texte humoristique jouant en général sur l’absurde. L’apparition des premières théories dites complotistes autour du virus entraîna par exemple un désopilant : « Et si on nous engraissait pour ensuite nous manger ? ».

L’utilisation d’images incluait un degré de plus dans la sophistication technique, tout en restant d’une grande sobriété. Une partie de la production fut composée d’images propres, dans l’espace de confinement personnel, avec ses objets pour accessoires, et, en guise de personnages, ses compagnes et compagnons de confinement, humains ou animaux ou, le plus souvent, soi-même. Les photographies étaient accompagnées de textes sous forme de légendes soulignant la dimension humoristique de la situation. Sur un même principe de jeu entre texte et image fixe, toute une série de « mèmes » offrit des variations autour d’images très connues de la culture savante ou populaire, peintures, sculptures, photogrammes de films très connus, revisités à l’aune des thèmes Covid 19.

Le summum de la sophistication (mais pas nécessairement de l’humour) fut la réalisation de vidéos comme autant de saynètes, allant du simple plan séquence, caméra fixe, de face, d’un individu face à la caméra de son ordinateur racontant avec un sens aigu de l’autodérision un (ou des) aspect(s) de son quotidien confiné, à des courts métrages familiaux extrêmement élaborés tant du point de vue narratif que du montage, visuel ou sonore. Entre ces deux extrêmes, la créativité était sans borne pour des scénarios plus ou moins complexes. 

La politesse du désespoir

Au-delà de la dimension de chronique du quotidien de millions d’individus en confinement, l’humour au temps du Coronavirus a été doté d’une évidente dimension cathartique, voire thérapeutique. Ce que Freud qualifie de « don rare et précieux », dans Le mot d’esprit et ses rapports avec l’insconscient [1905], représente en effet la victoire du « principe de plaisir […] en dépit de réalités extérieures défavorables », et ce « sans quitter le terrain de la santé psychique ». La victoire de ceux qui, face à une situation traumatique, « se [sont refusés] à se laisser entamer, à se laisser imposer la souffrance par les réalités extérieures ». La pratique de l’humour a représenté pour ses auteurs une sorte d’échappatoire libératrice à un quotidien difficile, probablement tout autant en raison des conditions physiques que psychologiques du confinement. Mais aussi pour ses consommateurs qui ont constitué une communauté plus grande encore de rieurs. Un contrevirus, non mortel celui-ci.

Variantes internationales :

Le Mexique n’est pas une puissance mondiale car il ne l’a pas voulu. Parce que du talent, il y en a.
  Argentins habituellement, Argentins en quarantaine
  Voici Wilson. Maintenant, il travaille depuis chez lui
Espagne : changement de plan pour la Semaine Sainte

   

Cuba : Prolétaires de tous les pays du monde, séparez-vous (0,50 m minimum)

Nancy Berthier

Nancy Berthier

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