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Débattre en Sorbonne, un modus vivendi

Un point commun entre Edward Snowden, François Hollande et Inna Shevchenko, fondatrice du mouvement Femen ? Débattre en Sorbonne. Cette association légendaire de la Sorbonne a réuni les plus grandes figures qui animent les débats de la société du XXIe siècle. Elle est aussi protagoniste reconnue dans les concours d’éloquence à l’échelle internationale. Bref, elle a transformé l’amphithéâtre universitaire en vraie agora accessible à tous.

Mais, qu’est-ce qui fait de Débattre en Sorbonne une des organisations les plus prestigieuses du débat au sein de la communauté universitaire ? Le président de l’association, Maxime Daeninck et Ilan Volson-Derabours, membre actif, ont fait l’honneur à On’ de livrer leur perception.

LES DÉBUTS DE DÉBATTRE EN SORBONNE

On’ : Qui a fondé Débattre en Sorbonne, quand et pourquoi ? Quels furent ses premiers objectifs ? Auriez-vous des exemples d’évènements marquant les débuts de l’association ? Ses premiers succès ?

Maxime Daeninck : L’Université est née en Europe sur le principe de la libre circulation du savoir et de sa libre expression. Au cœur de ces libertés, se trouve l’humanisme. L’association Débattre en Sorbonne perpétue ces traditions qui qualifient l’Université comme lieu de débat. Quand on m’a confié la présidence de l’association et que j’ai pu former une équipe capable de la refonder solidement, j’ai très vite senti qu’on attendait de nous autre chose que de l’animation. Il fallait engager le corps étudiant, et au-delà, dans une aventure qui soit à la fois évidente et nouvelle. Ce n’est pas à moi de juger le résultat, mais j’ai pu mesurer l’importance de notre démarche. Par exemple lorsque nous avons reçu le Premier ministre Bernard Cazeneuve en 2017. Redevables aux Anciens, nous nous sommes fixés pour mission de transmettre le legs, de tourner vers l’avenir les valeurs dont la faculté doit être garante.

ON’ :Fut-il difficile de créer Débattre en Sorbonne ? Des obstacles à sa formation ? Un bon soutien de la communauté des étudiants comme des professeurs à l’association ?

Ilan Volson-Derabours : Formée au sein de l’ancienne Université Paris-Sorbonne, l’association a su dès le départ fédérer des étudiants de diverses disciplines et de multiples campus. Elle est aujourd’hui reconnue par Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, Sorbonne Université et l’Université de Paris. Elle bénéficie donc d’un large soutien, tant des étudiants fidèles à ses rendez-vous, que des professeurs et des administrations universitaires.

On’ : Pourriez-vous nous expliquer le logo ?

M.D : Le logotype de l’association se compose de trois éléments. Le premier, symbolique, représente la couronne de lauriers, celle que portent les poètes savants comme Dante ou Pétrarque. Le deuxième, historique, évoque la figure fondatrice de Richelieu, protecteur de l’Université au début du XVIIe siècle. Le dernier, architectural, esquisse la Chapelle de la Sorbonne, partie la plus « publique » du bâtiment qu’on peut admirer sur la place ou du boulevard Saint-Michel.

DÉBATTRE EN SORBONNE, QUELLE TYPE D’ASSOCIATION ?

On’ : Les réseaux sociaux témoignent que Débattre en Sorbonne a pris place au cœur des activités universitaires parisiennes. Comment cette association a-t-elle conquis cette place ?

M.D : Toujours sur le qui-vive, son comité a su multiplier les pistes, les tendances, les événements, sans trahir son cœur d’activité : le débat. Le but n’a jamais été de flamber sur les réseaux mais de les nourrir, de faire circuler sur la Toile les faits, les idées, les enjeux qui sont la raison même de la Sorbonne. Et le principe qui guide nos choix n’est pas le buzz mais la qualité de ces faits, de ces idées et de ceux qui les portent. Ce que nous souhaitons cultiver ? L’ouverture d’esprit, la richesse du dialogue, mais aussi l’éloquence universitaire et historique qui leur donnent vie. « Une belle pensée perd tout son prix si elle est mal exprimée », disait Voltaire.

On’ : Quelle est la place des joutes oratoires au sein de l’association ? Existe-t-il un sous-comité au sein de l’association qui forme à l’art oratoire ?

I.V.-D : L’art oratoire est indissociable de notre activité. D’abord parce que pour débattre il faut parler et se faire clairement comprendre. Ensuite parce que l’éloquence, oui, est un art. Une discipline. Hors des rencontres, nous organisons une ou deux fois par an des procès fictifs de personnages historiques. Et, plus régulièrement encore, des chocs de débat parlementaire contre d’autres universités. C’est pourquoi nous prenons part à la Fédération Francophone de Débat (la FFD) qui organise chaque année la Coupe de France de Débat. Nous sommes actuellement en quarts de finale – en attendant de pouvoir continuer après le confinement…

On’ : Selon vous, pourquoi la communauté étudiante est-elle à ce point séduite par les joutes oratoires ?

M.D : L’art oratoire émancipe et concrétise un idéal. Ce n’est pas une fin en soi, mais le meilleur moyen de transmettre les idées. Il n’est pas un expédient mais au contraire une difficulté puisqu’il oblige l’orateur à mettre en forme sa pensée afin qu’elle ne stagne pas, qu’elle ne s’endorme. Sans forme, l’idée reste au mieux une opinion. Il est si facile d’exprimer une opinion, et si exigeant de transmettre une idée ! C’est par cet art que l’orateur peut penser contre lui-même, fondement de tout progrès intellectuel. « Penser contre soi-même », l’injonction de Péguy est devenue la morale de Sartre : nous pouvons tous nous reconnaître dans cet effort. Il faut également réaliser que le public étudiant de Débattre en Sorbonne est majoritairement (quoique pas exclusivement) lié aux humanités, dans lesquelles la parole est une donnée primordiale. Et puis, l’expression orale est tellement négligée dans les cursus universitaires ! Les examens sont écrits ; le savoir est lu ; l’aboutissement est un texte…. Les illustres professeurs dont l’éloquence captive des amphis inconfortables et bondés ouvrent la plupart du temps des horizons inconnus à la nouvelle génération.

Lors de nos simulations parlementaires, les spectateurs deviennent l’Assemblée Nationale et sont chacun un député de la Nation Française, tandis que leurs ministres et l’opposition s’affrontent tour à tour. Ils sont au cœur de la joute et sont incités à réagir, soutenir, huer, applaudir… Le tout se termine souvent par une reprise collective de l’hymne national, dans une optique d’union et de partage. Difficile à décrire. Il faut vivre ces moments pour les comprendre.

On’ : Organisez-vous d’autres évènements et/ou activités ?

I.V.-D : Outre les activités liées aux conférences et à l’art oratoire, Débattre en Sorbonne organise de nombreux voyages à l’étranger, visites institutionnelles, apéritifs ou dîners-débats à l’attention des membres et en présence de personnalités de la vie publique. La pluralité de nos évènements contribue à la singularité de notre association, sans nuire à nos activités principales.

DÉBATTRE EN SORBONNE : UN PONT ENTRE LES ÉTUDIANTS ET LA SOCIÉTÉ ?

On’ : Débattre en Sorbonne est connue pour organiser des tables rondes et des interventions avec des personnalités célèbres dans différents milieux de la société. Que cherchez-vous dans ces interventions ? Que pensez-vous offrir à la communauté étudiante en organisant ces tables rondes ?

M.D : Ces tables rondes et ces interventions n’ont d’autre but que le débat, l’échange d’idées, la confrontation parce que toute pensée doit être mise à l’épreuve, qu’il y a toujours un autre que nous ne connaissons pas, qui fait partie de la même communauté universitaire mais agit et réagit différemment de son voisin ou de sa voisine. Nous n’espérons pas seulement affûter cet esprit critique si cher au discours en France mais aussi permettre aux étudiants d’acquérir les clefs de la connaissance par la confrontation, principe même de la Sorbonne.

On’ : Selon vous, pourquoi ces intervenants sont-ils intéressés de prendre la parole dans un espace universitaire ?

M.D: Nous espérons être plus qu’une maison de plaisir pour élèves en mal de sensations rhétoriques : une agora, un forum, le jardin des plaisirs partagés. Ce dont témoignent d’ailleurs nos invités. La plupart ne viennent pas pour le prestige mais pour… le plaisir. Celui de rencontrer les étudiants, qui sont les acteurs et les enseignants de demain. Celui de transmettre, qui ressemble tellement au bonheur parental : rendre ce qu’on a reçu, perpétuer ce qui pourrait se perdre, partager ce qui nous a nourri. Enfin, on en revient à cette attache particulière des étudiants à l’esprit critique, qui est une forme de plaisir. Etayer ce qui semble aller de soi, rebondir sur d’autres esprits vifs dont les bancs de la faculté ne sont pas avares…

DÉBATTRE EN SORBONNE : UNE TRIBUNE ÉTUDIANTE ?

On’ : Pour vous, que veut dire débattre ? Le débat est-il nécessaire à la Sorbonne? Qu’est-ce qui fait « débattre » en Sorbonne?

M.D : Débattre, c’est employer son savoir pour apprendre. Étymologiquement, le mot débattre est assez éloigné du sens qu’on lui donne aujourd’hui, débattre c’est se quereller, c’est combattre en quelque sorte. C’est une réalité quotidienne. Non seulement à la Sorbonne mais également dans toutes les instances collectives de l’organisation sociale. La démocratie elle-même n’a d’autre ferment que le débat. Si l’on veut cueillir ses fruits, il faut d’abord le cultiver.

On’ : Peut-on débattre de tout ? L’association a-t-elle des thèmes de préférence ? des tabous ?

I. V.-D : Non seulement on peut, mais on doit débattre de tout. Peut-être pas, dirait le regretté M. Desproges, avec n’importe qui (encore que), mais il faut pouvoir débattre de tout. Sans cette liberté, l’exercice lui-même serait vain. Nietzsche disait que ce n’est pas le doute, mais la certitude qui rend fou. La certitude est en soi une folie. Une conviction se forge dans le feu de la contradiction.

On’ : Pour vous, que représente votre participation au sein de Débattre en Sorbonne ? Et à qui recommanderiez-vous intégrer l’association?

I. V.-D: Il me semble que c’est un engagement mutuel et un enrichissement parallèle. Je m’enrichis de ce que Débattre en Sorbonne organise, bien évidement, mais aussi de la diversité de ses membres, venus d’univers très différents et formant un tout hétérogène, ce qui à mon sens est souhaitable dans tous les domaines de la réflexion.

Ma candidature ? Je souhaitais tout simplement intégrer un groupe de débat, et c’est celui qui m’est alors apparu comme le plus complet.

C’est aussi pourquoi je recommande l’association à tous les curieux, celles et ceux qui ont la soif d’apprendre, de comprendre, d’écouter, de construire ensemble une société universitaire ouverte.

Une interview menée par Martin Munoz Ledo

Martin Munoz Ledo

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