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Crise migratoire : paradoxes, opportunités et diktat

En 1989 Michel Rocard déclarait «nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde». Cette déclaration semble évidente. Longtemps, l’Europe, instable et en proie à de nombreuses guerres, était fuie. Aujourd’hui, à l’inverse, les réfugiés se dirigent vers l’Europe, dont la plupart des pays en ont rarement accueilli. La migration effraie alors qu’il s’agit d’une opportunité. 

Du déjà vu 

Le 29 février, le président turc Erdogan a annoncé ne pas pouvoir « faire face» à plus de réfugiés syriens et qu’il maintiendra désormais les frontières avec l’Europe ouvertes, amorçant une potentielle crise humanitaire. Plusieurs milliers de personnes ont alors afflué comme en 2015, où un million de migrants avaient pénétré l’Espace Schengen. 

Cette crise fut le résultat de l’implosion du système de répartition des migrants et de l’absence de consensus à Bruxelles. Peu de dirigeants prirent des décisions audibles en faveur des migrants, et l’extrême-droite gagnait en popularité dans tous les pays. 

La seule réponse forte fut celle des pays de l’Est qui, avec un discours complotiste, avaient misé sur la fermeture brutale de leurs frontières. La submersion migratoire que ces gouvernements dénonçaient n’en était pas : un million de personnes ne représente qu’à peine 0,2% de la population de l’Union. 

La réaction allemande fut courageuse. Face à la paralysie, l’Allemagne avait signé le 18 mars 2016 un accord avec la Turquie prévoyant la cessation des migrations passant en Méditerranée via la Turquie. En échange, l’Allemagne ouvrait ses portes à 800 000 migrants. Stratégie pour compenser la faible natalité allemande ? Volonté de redorer son image ? Calcul économique pour favoriser l’emploi de main d’œuvre ? Si les véritables raisons sont inconnues, cette immigration a été une chance économique pour l’Allemagne. Aujourd’hui, face à l’agitation d’Ankara, la meilleure réaction reste ainsi celle d’accueillir les migrants.

Une relance économique 

En effet, cet accueil serait bénéfique à l’économie, et prendrait de court le pouvoir turc, qui s’attend à tout sauf à un accueil en bonne et due forme des réfugiés. Une telle ouverture des frontières provoquerait une relance économique en pleine récession, qui s’annonce d’autant plus violente que le promet la crise du Covid-19. Cet accueil doperait l’économie comme en 2015 en Allemagne. 

Selon l’office allemand de la statistique, la croissance allemande, qui s’élevait à 1,9 % en 2016, a été supérieure de 0,5 points en moyenne comparées aux 10 dernières années (1,4 %). L’État a dépensé 23 milliards d’euros pour accueillir ces réfugiés qui ont augmenté la demande (+2,5 %) et donc la croissance. Le président de l’Institut économique de Berlin, a estimé que l’accueil des réfugiés a fait accélérer de 0,3 % la croissance économique. En pleine pénurie de main d’œuvre et face à un ralentissement économique, cet accueil a permis une amélioration macroéconomique. L’Allemagne a atteint 2,2% de croissance en 2017, un véritable record.  

Mais ce rebond n’a pas duré en raison d’une démographie en déclin, des tensions protectionnistes et du Dieselgate. La croissance s’est érodée. La Bundesbank a estimé la croissance de 2018 à 1,5 % et atone en 2019. Cet accueil a été positif pour l’économie allemande.

En France, le Parlement a publié un rapport en janvier 2020 affirmant que l’immigration était bénéfique pour l’économie. Les parlementaires soulignent que «l’apport d’une nouvelle population augmente le nombre des consommateurs et le besoin en équipement, et peut donc avoir un effet positif sur la croissance de la demande et les emplois». L’idée selon laquelle les immigrés font concurrence aux actifs est fausse. La soi-disant concurrence déloyale de ces travailleurs du fait de tarifs avantageux n’est pas un argument ad hoc car le SMIC amoindrit l’abaissement des salaires. En effet, un accroissement de 1 % de la main-d’œuvre sur le marché du travail se traduirait par une variation des salaires comprise entre – 0,8 et 0,5 %. Et au-delà de ça, ce rapport affirme que «l’immigration n’a jamais représenté un déterminant majeur du solde budgétaire». L’OCDE et le CEPII évaluent à 0,5% du PIB l’impact de l’immigration. Les arguments sur le coût de l’immigration sont faux. En cas de ralentissements économiques, il faut ouvrir les frontières pour compléter les plans de relance. 

Diktat 

Malgré ces chiffres, l’UE a peur. Depuis 2016, la Turquie doit empêcher tout passage vers l’UE qui s’engage à lever les restrictions sur les visas turcs et à donner 6 milliards d’euros. Le président Erdogan a pourtant mis à exécution ses menaces. 

Suite à une escalade des tensions dans la région d’Idleb en Syrie, le président turc veut un soutien occidental afin d’empêcher un afflux de migrants. La Turquie qui accueille déjà environ 3,5 millions de réfugiés cherche à éviter des arrivées supplémentaires et à conserver en Syrie une zone d’influence pour contrôler les kurdes qu’elle considère comme des terroristes. Il est inconcevable pour le gouvernement turc d’avoir à sa frontière un «Kurdistan» menaçant le régime. Erdogan considère cette situation dangereuse pour son trône de despote-élu car cet accueil est impopulaire. Selon un sondage Metropoll, 75% des turcs désapprouvent la politique à l’égard des réfugiés tandis 34% souhaitent le renvoi des syriens. Géopolitiquement, il serait dangereux pour l’UE de soutenir Ankara face à Damas, soutenu par la Russie et l’Iran en raison de représailles envisageables en Ukraine ou sur l’accord iranien sur le nucléaire. Un soutien des Occidentaux provoquerait des tensions graves. 

La Turquie aurait pu choisir d’accueillir dans sa société cette population. Elle en aurait tiré avantage. Elle se trouve dans la situation de l’Europe. En effet, l’UE doit accueillir les migrants ou les renvoyer. Et elle les renvoie. Ce qui est une erreur économique mais un calcul politique. Aucun homme politique ne prendrait le risque de revoir des réfugiés sur les routes des Balkans comme en 2015. Ces images provoqueraient une remontée des mouvements extrémistes et de nouvelles divisions.  La chute d’Angela Merkel et la montée de l’extrême-droite allemande depuis la conférence d’Essen sont une conséquence de cet accueil. Quel politique risquerait sa carrière pour son pays? 

Nous devrions alors arrêter d’utiliser cette citation tronquée de Michel Rocard alors que des négociations Turquie-UE sont en cours. «La France doit rester ce qu’elle est, une terre d’asile politique.» telle était la fin de cette citation. Tous sont des exilés. Nous pouvons les accueillir et y avons un intérêt économique. Mais l’intérêt individuel en politique se montre une fois encore plus important que la vie de la Nation.

Adrien-Guillaume Padovan

Source image : https://www.touteleurope.eu/actualite/adhesion-de-la-turquie-a-l-union-europeenne-ou-en-est-on.html

La rédaction

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