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Prix littéraire On’ : Rhapsodie des oubliés de Sofia Aouine (Romans #5)

Dans le cadre de la première édition du Prix littéraire On’, nos rédacteurs-jurés ont lu avec assiduité les 13 livres en compétition, pris des notes sur leur ressenti et vous proposent une série d’articles pour vous faire saliver en attendant de vous révéler le nom des lauréats. Aujourd’hui, pour cette dernière publication, on analyse pour vous Rhapsodie des oubliés, un ouvrage de Sofia Aouine en lice dans la catégorie “Romans”.

Crédit photo : Éditions de La Martinière

Abad, 13 ans, a quitté le Liban avec ses parents pour le quartier de la Goutte d’Or à Paris. Entre Femens et fidèles de la mosquée, prostituées et toxicos, il assiste aux changements de son quartier en même temps que sa situation familiale implose. En pleine adolescence il essaie de gérer le mieux possible son premier amour et ses émois sexuels. Étiqueté primo-délinquant par les services sociaux, il est obligé de consulter chaque semaine une psy qui lui a donné un carnet pour y inscrire ses pensées. Avec ce premier roman, Sofia Aouine dresse un portrait cru de l’adolescence et de ce quartier parisien. 

Un récit bouillonnant de vie

Je vous avoue que j’ai d’abord été rebutée par le style d’écriture familier, voir vulgaire. Loin des standards de la littérature, cette écriture brutale nous plonge directement dans la vie d’Abad. La situation n’est pas enjolivée. Le lecteur n’est pas enveloppé dans un cocon d’amour. On est embarqué, confronté à une réalité. Celle d’Abad, un ado regrettant le Liban et sa grand-mère, observant ses parents s’éloigner, abandonné par eux et par la société. Un ado qui se lie d’amitié avec une prostituée, et observe la prise de contrôle de son quartier par des religieux extrémistes. Un ado tiraillé entre la haine et l’amour. Cette écriture joue un rôle important dans ce roman. Elle apporte évidemment du réalisme, mais aussi du dynamisme. Elle rythme les événements, les émotions du narrateur. L’écriture est dure car l’histoire est dure. Mais elle n’est pas lourde. L’auteure évite le pathos et nous offre un récit pur, bouillonnant de vie. 

Question d’étiquettes

Sofia Aouine dresse aussi le portrait d’une partie de la population condamnée dès son enfance à survivre dans un monde violent. Il sont rejetés par la société, mais pas totalement exclus, contraints à faire des boulots considérés comme dégradants, regroupés dans certains quartiers où l’autorité étatique est remplacée par une autorité tiers avec d’autres règles de fonctionnement. Abad incarne ces personnes. Son origine, son niveau social le marquent pour la vie, le prédisposent à ne pas vivre une adolescence ordinaire, insouciante. Pourtant, il est intelligent, fort en classe. Si on lui donnait sa chance, il pourrait s’en sortir, aller loin dans les études, peut être transcender sa classe sociale. Mais alors qu’elle essaie de le sortir de cette situation, en l’obligeant à aller voir une psy ou en le plaçant en famille d’accueil, la société le plonge dans un système encore plus stigmatisant. Elle l’oblige à dépendre de ses prédispositions sociales, le ramène à son histoire, sans lui permettre d’aspirer à mieux. Le milieu dans lequel il vit est une des raisons de son comportement et a un impact sur son avenir. Tout est aussi une question d’étiquettes. Il ne veut pas être catalogué intello parce que, là où il vit, ça craint. Il ne veut pas être un cas social : ça le condamnerait à une vie instable, sans repères. Déraciné en quittant le Liban, il l’est encore plus lorsqu’il doit quitter sa famille. 

Des femmes-repère

J’ai aussi beaucoup aimé le rôle que les femmes ont dans la vie d’Abad. Il y en a trois, principalement, qui le guident, l’épaulent. Sa grand-mère a été son premier roc, mais comme elle n’est pas à ses côtés, il cherche des substituts. Il tisse une relation quasi maternelle avec Gervaise, une prostituée. Il est fier d’aller lui montrer les bonnes notes qu’il a eu à l’école, de lui raconter ses journées. Il y a aussi sa voisine, Odette, avec qui il restera en contact toute sa vie. Enfin, il y a Madame Futterman, la psy. Abad la déteste mais elle joue un rôle important. C’est elle qui se rend compte qu’il est surdoué. J’ai par contre été un peu déçue de la furtivité de son personnage. On a un chapitre entier sur son histoire à elle, mais j’aurais aimé qu’il y ait plus de moments entre elle et Abad, qu’ils tissent plus de liens. Ces femmes apportent de la douceur dans la vie du narrateur, comme une trêve dans son monde violent.

J’ai trouvé ce récit bouleversant, très actuel. Du début à la fin, j’ai retenu mon souffle. L’histoire est dopée à l’adrénaline. Abad nous embarque dans sa course contre le temps, contre la société, une course pour la vie. C’est un Antoine Doinel du XXIème siècle. La référence à l’œuvre de Truffaut est claire, affichée, jusqu’à la scène finale où il prend pour une fois sa propre décision, plein d’insouciance et de bonheur. Le livre est bourré d’autres références. On ne peut s’empêcher de voir dans le nom de Gervaise, une femme ayant bon cœur mais obligée de faire un travail qui ne lui plaît pas afin de survivre, un clin d’œil à Zola. D’ailleurs, le style d’écriture et le récit de ce milieu populaire rappellent le naturalisme. J’ai adoré ce roman qui ne laisse pas indifférent, qui procure toutes sortes d’émotions. On passe du rire à la colère. On ressent la tristesse, l’appréhension, l’incompréhension, la joie du narrateur. 

Cassandre Bourdon

Toutes les bonnes choses ont une fin. Mais la première édition du Prix littéraire On’ n’est pas terminée ! On vous retrouve bientôt pour vous dévoiler les noms des gagnants et vous inviter à une soirée de clôture après le confinement… À très vite !

La rédaction

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