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Ouïghours de Chine : une répression qui perdure

Vous aurez peut-être aperçu, sur les réseaux sociaux, des publications mettant en cause une liste de grandes marques d’électronique, de textile, de chaussures, d’automobile… que vous ne connaissez que trop bien. Ces enseignes sont accusées de bénéficier de l’exploitation des populations ouïghoures, une communauté turcophone de Chine de confession musulmane, sur laquelle le pouvoir chinois exerce actuellement une violente coercition.

Une persécution qui sévit depuis trop longtemps

Tout commence le 1er Mars 2014, lorsqu’un attentat au couteau est perpétré dans la gare de Kunming, capitale d’une province au sud-ouest de la Chine. Le bilan est lourd : 29 personnes perdent la vie, 130 sont blessées. Cette attaque terroriste n’est pas la première à frapper la population chinoise, mais elle constitue l’élément déclencheur d’une véritable répression d’État. En effet, dès le lendemain, le  gouvernement local attribue cette attaque non revendiquée à des séparatistes ouïghours résidant dans le Xinjiang, au nord-ouest du pays, théâtre de plusieurs soulèvements brutalement réfrénés depuis 2009. Cette province était à l’origine quasi-intégralement peuplée de Ouïghours, mais au cours des dernières décennies le gouvernement a incité les Hans, ethnie majoritaire du pays, à s’installer sur le territoire, causant progressivement un lot de discriminations culturelles et religieuses. 

Au lendemain de l’attaque, le président Xi Jinping ne tarde pas à affirmer qu’il ne fera preuve d’aucune pitié pour éradiquer le terrorisme, et ordonne d’user de la « dictature démocratique populaire », selon des documents secrets internes au Parti communiste chinois (PCC) publiés par le New York Times. Le 24 Mars, les auteurs présumés de l’attentat de Kunming sont exécutés. Mais la Chine ne s’en tient pas là, et entreprend de réprimer l’ensemble de la population ouïghoure :  des millions de civils innocents. A partir de 2016, les arrestations sont généralisées et basées sur des « délits » souvent liés à des pratiques religieuses anodines : enseigner l’islam, participer à des prières collectives, porter un voile…  La police chinoise peut à tout moment pénétrer dans le domicile d’une famille ouïghoure, comme de nombreux témoignages le révèlent, et enlever ses membres pour une durée indéterminée. S’ils quittent le pays, les Ouïghours restent surveillés par les services de renseignement chinois, reçoivent régulièrement des menaces ou des appels les intimant de se rendre à l’ambassade de Chine du pays dans lequel ils se trouvent.

Un crime contre l’humanité passé sous silence 

« Crime contre l’humanité ». C’est le terme employé par des parlementaires étasuniens pour qualifier l’enfermement de cette communauté chinoise. Pourtant, la question de la répression des Ouïghours, même si elle n’est pas totalement absente de l’actualité, ne bénéficie manifestement pas d’une attention proportionnelle à la gravité de la situation. Pour les habitants de Chine, il est extrêmement difficile de dénoncer la situation en raison de l’extrême politique de censure exercée par Pékin. Mais cette pression semble surmonter les frontières du pays, car en dépit des signaux d’alarme envoyés par l’ONU, peu de mesures concrètes sont imaginées par les autres puissances mondiales pour venir en aide à cette population ségréguée. Le silence complice des États musulmans à ce sujet étonne et suscite des questionnements quant au pouvoir de dissuasion du gouvernement chinois, avec lequel ces pays sont engagés dans de nombreux partenariats politiques et commerciaux. Seule la Turquie a osé exprimer ouvertement sa désapprobation face au sort réservé aux Ouïghours, qu’elle qualifie de « honte pour l’humanité » .

En France, l’eurodéputé Raphaël Glucksmann est l’une des seules personnalités politiques à sensibiliser sur la proportion effroyable qu’ont pris les événements. « Quelle occasion ratée. On a eu notre président de la République qui était en Chine, qui trinquait avec le Premier ministre chinois, et à aucun moment de cette visite, il n’a eu le moindre mot sur ce qui est aujourd’hui le plus grand internement de masse au Monde », reprochai-t-il en novembre sur le plateau de l’émission C Politique.

Un exemple marquant de la volonté des dirigeants chinois d’étouffer toute dénonciation de leurs pratiques est celui de la vidéo postée par l’étasunienne Feroza Aziz en novembre dernier, sur la plateforme chinoise TikTok. La jeune fille de 17 ans feint de réaliser un tutoriel de maquillage pour capter l’attention des internautes. Quelques secondes après le début de la vidéo, elle pose son recourbeur de cils et entreprend d’informer ses followers sur l’inhumanité du traitement subi par cette population : « c’est un nouvel holocauste, et personne n’en parle ! », déplore-t-elle. A la suite de cette publication devenue virale, la jeune fille annonce sur Twitter que son compte TikTok a été suspendu. Elle écrit également : « La Chine est effrayée de la vérité qui se répand. Continuons de leur faire peur en diffusant la vérité. Sauvons les musulmans ».

Apple, Nike, Adidas, BMW… quelle part de responsabilité ?

Pour justifier la déportation et l’enfermement de cette minorité, les dirigeants chinois prétendent agir au nom de la lutte anti-terroriste. Les termes de centres « d’éducation » ou de « formation personnelle » sont employés pour désigner les endroits où sont déportés quelques millions (1,8 millions selon les chiffres les plus récents) de civils pour supposément apprendre la langue et la culture chinoises, nourrir un soi-disant sentiment patriotique. En réalité, il est à la connaissance de tous que ces centres ne sont autres que des camps surpeuplés au sein desquels les Ouïghours sont contraints de manger du porc, boire de l’alcool, prêter allégeance au Parti communiste chinois : une apostasie sur tous les plans. 

Par ailleurs, environ 80 000 personnes sont forcées à travailler dans 27 usines réparties dans 9 provinces chinoises. C’est le 2 mars dernier que l’Australian Strategic Policy Institute, un think-tank australien créé en 2001, dévoile le nom des 83 grandes marques qui tireraient profit du labeur des ouvriers employés par ces usines. Si certaines marques ont rapidement tenté de se dédouaner en affirmant que leurs normes de production interdisent formellement tout recours au travail forcé, il semble tout de même que la main d’œuvre ouïghoure soit intervenue à un moment ou à un autre dans la chaîne de production de ces multinationales. Si pour le moment il est impossible de savoir si celles-ci avaient connaissance des mauvais traitements que leur fournisseur chinois perpètre envers les travailleurs, l’institut australien, lui, continue d’exiger une transparence des firmes concernant les conditions de travail de chaque personne intervenant dans la fabrication de leurs produits. 

Tandis que des enquêtes sont menées pour déterminer les éléments qui lient l’ensemble de ces grandes marques à ces traitements illégaux, un questionnement majeur subsiste au-delà : qui aurait pu penser qu’en 2020, après les horreurs passées des persécutions qui ont ternies l’histoire, les termes de « camps de concentration » et de « déportation » referaient surface pour désigner une réalité bien palpable, orchestrée à la connaissance de tous et sans qu’elle fasse l’objet d’une préoccupation de premier plan ?

Sarah-Yasmine Ziani

La rédaction

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