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Prix littéraire On’ : Les Crocodiles sont toujours là de Thomas Mathieu et Juliette Boutant, une BD d’utilité publique (BD #4)

C’est déjà la fin de notre chronique littéraire dans la catégorie BD. Pour clore ces expériences de lecture en beauté, quoi de mieux qu’un épisode sur des crocodiles ? Mais pas n’importe lesquels. Juliette Boutant et Thomas Mathieu vous parlent de ceux qui nous enlisent dans un sexisme ordinaire, à peine visible, de ces créatures de tous les jours que notre modèle dépassé génère. Les crocodiles, ce sont les agresseurs du quotidien, ceux des témoignages de plusieurs femmes, inspirés du Tumblr baptisé : Projet Crocodiles. La BD sortie en 2019 raconte ces scènes de violence systémique…

Crédits photos : Casterman

« Thomas Mathieu illustre des témoignages de femmes liés aux problématiques comme le harcèlement de rue, le machisme et le sexisme ordinaire. Son travail s’inscrit dans un mouvement plus large de prise de conscience et d’une nouvelle génération de féministes qui utilisent internet pour réfléchir et informer sur des concepts tels le « slut-shaming » ou le « privilège masculin ». Dans ses planches, les décors et les personnages féminins sont traités en noir et blanc de manière réaliste tandis que les hommes sont représentés sous la forme de crocodiles verts. »

Sharon Houri : “Une bande dessinée nécessaire qui doit être complétée”

À présent confinée, j’ai plaisir à me rappeler l’époque où je lisais Les Crocodiles, à la cafèt’ de l’Université de Nanterre, donnant sur les arbres et pelouses. Il pleuvait dehors, mais j’avais avec moi mon premier café du matin, réconfortant. Avant de commencer mes révisions, je décide de m’offrir un temps calme : j’entame la BD.  

Les premières pages me rendent d’abord inquiète : je comprends les scénettes, je compatis avec ces femmes, certaines agressions me sont familières, mais je sens que j’en saisis la force parce que je suis une femme. Un homme qui découvrirait ces cases serait-il aussi touché ? Ne se braquerait-il pas en voyant que le groupe social dont il fait partie a été transformé en une horde d’animaux sauvages misogynes ? Ne resterait-il pas imperméable aux critiques : « tous les hommes ne sont pas comme ça ! », n’est-ce pas ? Et alors, à quoi servirait le livre sinon à ne parler qu’aux femmes, celles qui savent déjà ? Les histoires sont très personnelles et lorsque les témoignages ne renvoyaient pas à ce que j’avais vécu, il était déjà difficile pour moi de m’identifier. Alors un homme ! Le message me semblait vain, et le combat mené par l’ouvrage tout aussi stérile.

Pourtant, au fil de la lecture, je sentais de plus en plus qu’il était nécessaire, vital à notre société. Si toutes les oreilles ne sont pas encore prêtes à entendre, toutes les paroles doivent tout de même se délier. Il faut en parler, familiariser, faire basculer la morale. C’est le chapitre sur les violences médicales, le plus réussi, le plus puissant en terme de dialogues et de situations, qui m’a profondément marquée et convaincue. J’ai moi même été vaginique, trouble méconnu qu’explique le livre, et j’ai moi-même été confrontée aux violences gynécologiques évoquées. Certes, je connaissais ma situation, mais j’en ai ici compris l’ampleur. Ce chapitre arrive juste avant les pages finales consacrées à des listes de contacts « safe » ou d’aide aux victimes. Ces dernières pages finissent de me convaincre de l’importance d’une telle tribune pour les femmes. D’autant qu’elle se transmet via un support pédagogique et accessible, visuel, à l’esthétique radicale et parlante. Un bon medium, qui n’a certes pas le temps d’être subtil ou exhaustif, mais qui peut introduire les personnes, encore sceptiques, à la réalité des violences sexistes. Et si vous n’êtes pas un crocodile, aucune raison de vous sentir offensé. Sinon, il est peut-être temps de vous poser les bonnes questions…

En somme, Les Crocodiles se veut un repère pour les femmes victimes, avec de vraies références en fin de lecture, et un avant-goût d’une réalité trop longtemps tue pour les autres, plutôt qu’un manuel d’éducation. Il est en cela nécessaire, quoi qu’insuffisant. Il demande des recherches et une immersion complémentaire, afin de saisir les tenants et aboutissants de ce phénomène sociétal, ce qui finira d’en garantir l’indéniable réalité.

Océane Caillat : « Une lecture éprouvante mais essentielle du sexisme ordinaire»

Arrivée en Normandie, la pluie est battante. Je décide de vider ma valise où je retrouve la bande dessinée que j’avais glissé. Finalement, pour oublier ce ciel gris et humide, quoi de mieux qu’une nouvelle évasion, je décide donc de franchir la couverture.

La lecture de cette bande dessinée débute avec un avant-propos qui nous invite à comprendre la démarche des auteurs, Juliette Boutant et Thomas Mathieu. L’objectif n’est pas d’ériger tous les hommes comme prédateurs, ce que la couverture me faisait craindre. Il est cependant annoncé comme un recueil de témoignages qui  vise à alarmer sur le sexisme ordinaire.

Les premières pages me transportent dans l’espace public, j’y découvre des témoignages auxquels je ne tarde pas à m’identifier. Certaines situations se révèlent être familières et rendent la lecture ainsi éprouvante. Le parc, le métro, la fac, la rue, les situations sont différentes et les profils des crocodiles aussi. Or, les sentiments que je ressens au fil de ces pages, eux, sont les mêmes. La colère est montante, la compassion et la tristesse sont quant à elles omniprésentes. À l’issue de ces premiers témoignages, les auteurs font le choix d’insérer des pages que l’on pourrait qualifier de pédagogiques. L’ancrage du sexisme dans notre société y est démontré et la définition du harcèlement est quant à elle mise en lumière. Dans les chapitres suivants, mes yeux découvrent ces situations du milieu professionnel au médical en passant par l’intime des relations amoureuses. La confrontation avec certains témoignages se  révèle très douloureuse. Ce sont surtout les dernières pages, qui osent aborder le tabou des violences gynécologiques et obstétricales, où la lecture se fait la plus violente. La contraception, l’épisiotomie, la grossesse ou encore l’accouchement y sont abordés. Les dialogues sont crus et l’esthétique sobre des planches sert très justement l’ensemble de ces témoignages. Tous les dessins sont en noirs et blancs, seules les silhouettes vertes des crocodiles ressortent au milieu des pages.

Finalement la bande dessinée nous invite, lecteurs autant que lectrices, à prendre conscience de l’ampleur de ce sexisme ordinaire. Pour nous, femmes, elle est à la fois inspirante et persuasive. La bande dessinée nous convainc finalement à cesser de trop souvent taire ou de minimiser ces expériences par honte. Pour les hommes, je l’espère  révélatrice des résonances douloureuses de certaines situations trop communes aux femmes. Peut-être qu’elle amènera chez certains d’entre eux un nouveau regard afin de mieux identifier et dénoncer ces comportements. Quant aux lecteurs-crocodiles, elle corrigera j’en suis sûre, certaines de leurs paroles ou actes malveillants.

La BD une fois refermée, le ciel normand est toujours gris mais mon esprit lui est grandement éclairé sur ce phénomène sociétal, preuve de l’authenticité profonde de cet ouvrage. La lecture a certes été choquante, mais elle me semble avant tout révoltante.

Le prix littéraire pour la catégorie bande dessinée s’achève ici avec ce dernier article. On espère que vous avez pris plaisir à suivre cette série autant qu’on a pris de plaisir à y contribuer. Vous connaîtrez bientôt le gagnant, c’est promis… D’ici là, prenez soin de vous et à bientôt !

La rédaction

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