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Prix littéraire On’ : La Chaleur de Victor Jestin (Romans #4)

Dans le cadre de la première édition du Prix littéraire On’, nos rédacteurs-jurés ont lu avec assiduité les 13 livres en compétition, pris des notes sur leur ressenti et vous proposent une série d’articles pour vous faire saliver en attendant de vous révéler le nom des lauréats. Aujourd’hui, on analyse pour vous La Chaleur, un ouvrage de Victor Jestin en lice dans la catégorie “Romans”.

Crédit photo : E.F.

Cassandre Bourdon : “Victor Jestin saisit avec justesse les dilemmes de l’adolescence”

S’amuser avec les autres, cultiver sa différence. Haïr le monde ou se haïr soi-même. Victor Jestin saisit avec justesse les dilemmes de l’adolescence. Son personnage, Léonard, navigue entre une volonté de dénigrer ce qui plaît aux autres, la joie des vacances, le beau temps, les fêtes jusque tard le soir, les amis et les amours d’été et une envie irrésistible de faire partie de cette jeunesse insouciante. Alors qu’il allait se coucher, il découvre le corps d’un autre jeune pendu sur une aire de jeu et décide de l’enterrer dans le sable. On suit alors la dernière journée de Léonard au camping avant que lui et sa famille ne rentrent chez eux. Le narrateur assiste muet au vent de panique qui s’empare du camping lorsqu’Oscar ne donne aucun signe de vie à sa mère ou ses amis.

Le récit interroge sur les difficultés de la jeunesse. On retrouve derrière le suicide d’Oscar et la culpabilité de Léonard, les murs de silences que les adolescents se forgent à partir d’un certain âge. Comme une sorte de rituel chacun s’éloigne de ses parents, vis sa propre vie et est confronté à ses propres problèmes. Cette absence de dialogue se traduit par des réflexions internes décuplées. 

Le récit est porté par une ambiance lourde entre la chaleur de l’été et la présence d’un corps sous les pieds des vacanciers heureux. J’ai beaucoup aimé ce parallèle. La joie entourant le camping, les chansons passant en boucle toute la journée, la chaleur écrasante, la peur d’une mère qui ne trouve plus son enfant, le suicide d’un ado qui en apparence semblait heureux, la culpabilité du narrateur contribuent à créer une atmosphère pesante. L’ambiance est moite, la mort rôde, prête à bouleverser la vie des campeurs. Si j’ai moins accroché avec les turpitudes du narrateur, j’ai immédiatement été plongée dans le roman grâce à l’ambiance créée par l’auteur. 

Aymeric de Tarlé : “L’expérience sensorielle d’un corps qui se découvre”

Une plage, un été. Il aurait pu s’appeler Meursault. Alors qu’il découvre le corps inanimé de son ami Oscar, Léonard ne réagit pas. Cette absence d’empathie, Victor Jestin va y placer les mots, les phrases, les insondables transports d’un adolescent de 17 ans qui ne parvient pas à être en phase avec le monde qui l’entoure. 

Même si je regrette le manque de discours, la focalisation entreprise par l’auteur a au moins le mérite de nous faire vivre l’expérience sensoriel d’un corps qui se découvre, à la vue des corps dénudés dont les longues jambes féminines embellies par la chaleur estivale déambulent sur le sable blanc d’un camping des Landes. Mais cette chaleur, Léonard n’en veut : elle l’humidifie, l’oppresse, le laisse transi physiquement et psychologiquement. L’auteur nous jette le parcours de son protagoniste tel le miroir d’une jeunesse désabusée, loin du rire et de la quiétude, et sans cesse à s’interroger.

Victor Jestin montre le décalage entre les joies simples d’une famille – les marchés, les dîners, les ballades – et les affrontements d’un jeune homme qui ne fait confiance ni à lui-même, ni aux autres personnes de son âge qui lui inspirent sinon du dégoût, une hostilité véhémente. Et cette histoire de la jeunesse, nous pouvons nous y identifier d’autant plus. Sur le rythme des musiques radiophoniques relatées dans le roman, ce vécu semble réel, et cette réalité est bien décontenançante. Les plages sont encore le lieu de séductions malhabiles, de remarques impromptues et de rencontres incongrues, entre la verdure des forêts des Landes et le bleu méditerranéen. 

« J’étais seul. Luce écoutait le prélude de Lohengrin sur la plage de tous mes calvaires et désormais la plage de mes amours. Je n’y croyais pas. Le morceau durait environ neuf minutes, parfois plus, cela dépendait des chefs. L’écouterait-elle jusqu’au bout ? J’espérais qu’elle attendrait au moins la mesure 46. Je savais qu’elle ne rouvrirait pas les yeux tout de suite, alors je l’ai regardée sans crainte, longtemps, et comme elle écoutait , j’ai suivi la musique en souvenir, se développer sur son visage et sur la plage. C’était comme une longue attente en suspens : nous tous, elle et moi et les autres, il semblait que nous n’étions qu’un seul grand corps allongé sur le sable, à attendre là, dans nos adolescences, que quelque chose advienne. Luce a-t-elle réagi à la mesure 46 ? J’ai entendu les cordes tressaillir, n’en plus pouvoir de se retenir,  comme une aube impatiente. Des larmes chaudes ont voilé mes yeux. La joie a culminé – tout a glissé ensuite vers le calme, le silence. Luce s’est redressée. J’ai réentendu les vagues et les cris. »

La rédaction

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