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Critique Ciné : Antigone de Sophie Desrape

L’affaire s’annonçait périlleuse : adapter une pièce antique en un film contemporain, depuis le théâtre grec jusqu’au cinéma québécois. Comme un mythe qui prend vie. Avec fougue, et en déplaçant le contexte, Sophie Deraspe parvient à transfigurer l’intemporalité d’Antigone.  

Avec : Nahéma Ricci, Hakim Brahimi, Rawad El-Zein
Réalisateur : Sophie Deraspe

Après Sophocle

La scène est connue : contre l’Etat et pour porter l’unité familiale, Antigone veut rendre hommage à son frère Polynice suite à la guerre menée contre son frère Etéocle. 

En 2020 au Quebec, pas de Royaume, de guerre et de morts, pas de Sophocle non plus. Mais Sophie Deraspe, qui rejoue inlassablement cette dialectique entre l’appartenance à la famille et à l’Etat, deux entités qui s’affrontent ici. Lorsque son grand frère Etéocle est tué par la police (pour une affaire de gang) et que son petit frère Polynice est quant à lui menacé d’extradition en Kabylie, c’est un monde qui tombe pour celle qui est orpheline. 

Après Sophocle – et Anouilh beaucoup plus tard – la réalisatrice canadienne déploie la force cathartique d’un Etat politico-judiciaire parfois froid et distant, souvent sans coeur. Et comme dans la pièce de l’auteur grec, le film tend à nous interroger sans cesse sur la morale à suivre : Antigone a t-elle raison ? Antigone va-t-elle trop loin ? Notre coeur chavire… Mêlant une structure filmique teinté de dynamisme ainsi qu’une mise en scène sobre, le dessein est davantage de faire résonner le message d’Antigone : face à la police, ses silences sont éloquents. Si le spectateur peut adhérer au combat d’Antigone, le scénario du film prend soin de montrer qu’elle est, dans sa famille comme dans sa vie, malgré sa mère, malgré Hémon, toujours bien seule. C’est d’ailleurs la source de cet enracinement dans les terres d’une dynastie dévastée : l’absence d’autre possibilité. La tragédie d’Oedipe en arrière plan. L’esthétique naturaliste de la photo, le montage résolument classique, font d’Antigone un film où l’objectif ciblé est de transmettre un message. 

La famille selon Antigone

Entre défendre un criminel ou fauter au devoir familial, Antigone a pris une position, d’aucuns diraient dangereuse, voire criminelle. Le paradigme d’Antigone revient à une hiérarchisation des valeurs, plaçant la loi familiale devant la loi du pays. Le jeu de son actrice, Nahéma Ricci, épouse avec fidélité cette union sacrée avec les siens, et lorsque Créon la met face à sa réalité, elle rétorque en évoquant son frère qui, avant d’être criminel, jouait avec elle dans leur jardin. Antigone n’est pas tant l’avancée d’un récit où les passions déchirent les individus, mais une succession de tableaux montrant l’étendu du pouvoir de la société sur les femmes et les hommes qui la composent. 

Sophie Deraspe a saisi ces urgences, et les met à l’écran afin de prendre du recul sur le traitement que l’on donne aux victimes. Insidieusement, elle soulève les questions non tranchées sur le sort que l’on confère aux criminelles de nationalités étrangères. L’éloignement. L’extradition. Et fatalement la chute : la mère d’Antigone refuse à son pays de résidence pour voir son fils ; Ismène refuse de voir son frère pour rester au Canada. Conséquence est rarement un mot singulier, car plus grande est la cause, plus les dommages collatéraux affluent. Certaines chutes sont inaltérables, même avec un tatouage de gang, de la ruse, de l’intelligence, de la sagacité ; même avec tout l’amour et le courage d’Antigone. 

(Sortie en salle prévue le 8 avril 2020)

Aymeric De Tarle

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