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Prix littéraire On’ : Après la fête de Lola Nicolle (Romans #3)

Dans le cadre de la première édition du Prix littéraire On’, nos rédacteurs-jurés ont lu avec assiduité les 13 livres en compétition, pris des notes sur leur ressenti et vous proposent une série d’articles pour vous faire saliver en attendant de vous révéler le nom des lauréats. Aujourd’hui, on analyse pour vous Après la fête, un ouvrage de Lola Nicolle en lice dans la catégorie “Romans”.

Crédit photo : Les Escales

Raphaëlle et Antoine se sont rencontrés à l’université pour ne plus se quitter. Ils se sont aimés tendrement, mais à la fin de leurs études leurs chemins se sont progressivement éloignés. Des opportunités différentes se sont offertes à eux. Elle vient d’une famille aisée, et n’a jamais eu de grandes difficultés à avoir ce qu’elle voulait, alors que lui a grandi dans une cité et fait face aux difficultés du marché du travail. Après la fête est le récit d’une fin et d’un début, d’un entre-deux où la jeunesse laisse place au monde adulte, où l’amour inconditionnel ne résiste pas aux différences sociales.

Cassandre Bourdon : “Lola Nicolle poétise notre société”

Je vous avoue qu’à la lecture de la quatrième de couverture je n’étais pas particulièrement emballée par ce qui semblait être une histoire d’amour minée par l’appartenance des protagonistes à des classes sociales différentes. J’appréhendais un mauvais mélange entre Shakespeare, Karl Marx et Helen Fielding. Pourtant, j’ai été happée dès les premières lignes. Le cadre y est sans doute pour beaucoup. L’action se déroulant à Paris il est plus facile de trouver des points communs dans la vie parisienne des étudiants. On est plongé dans la vie de Raphaëlle au moment des attentats du 13 novembre 2015. Cette tragédie a profondément marqué et changé notre société. C’est un début lourd mais saisissant parce qu’en quelques sortes, certains d’entre nous ont vécu en même temps, dans la même ville, ce que les personnages ont vécu. Cette histoire pourrait être la nôtre. Paris est grande, on s’y perd, on s’y croise, on s’y entasse, on y vit. Tout peut arriver sans que personne ne le sache. Paris regorge des secrets des vies de ses habitants. Avec Après la fête on a accès à une de ces histoire d’anonymes qui peuplent silencieusement la ville. 

J’ai aussi été transportée par l’écriture poétique qui appuie la mélancolie du récit. Le roman se transforme en lettre d’adieu où l’on suit le fil d’une pensée qui  s’emmêle, se démêle, se rembobine. La narratrice nous plonge dans le tourbillon de sa vie. J’ai beaucoup aimé le fait de cadrer cette rupture amoureuse avec cette phase de transition entre le monde étudiant et le monde du travail. En dessous du récit principal sur la fin d’un amour, on perçoit l’appréhension et l’excitation de Raphaëlle qui s’apprête à dire adieu à son cocon d’insouciance. 

Ce qui apparaissait comme une histoire redondante sur la fracture sociale, est en fait plus que jamais d’actualité. La précarité étudiante, la réforme du baccalauréat, la sélection à l’université sont des exemples récents participant à l’accentuation des inégalités entre les classes sociales. Raphaëlle et Antoine sont les représentants de leurs classes respectives. On aimerait qu’ils finissent ensemble pour toujours parce que leur amour est fort, passionnel. Mais ils sont rattrapés par la société. Ce même système qui valorise les études commence par les réunir, puis finit par les ramener à leurs origines sociales, et les éloigne. Sans vouloir faire de politique on peut tout de même faire de la sociologie. Lorsque l’auteure fait dire à Raphaëlle « l’école et nous faisons culture commune. Alors qu’il m’avait suffi de me servir, il te fallait construire », on se rappelle de ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelait dans son livre La Distinction, la culture légitime. Pour résumer il montre que certains savoirs sont plus valorisés que d’autres par la société, et par l’école. La légitimité des pratiques culturelles est définie par les classes dominantes.

Alors que Raphaëlle a été élevée dans une famille bourgeoise possédant des ouvrages classiques étudiés à l’école, Antoine doit se fabriquer, « construire », une culture classique dite légitime. Il doit redoubler d’efforts pour parvenir au même niveau que Raphaëlle. Le sociologue Peterson théorise aussi le fait que les classes dominantes sont omnivores, elles sont capables de transgresser la frontière de la légitimité culturelle pour s’orienter vers une culture qui était jugée auparavant indigne. On retrouve ce même schéma dans le livre. Antoine est étonné lorsque Raphaëlle connaît l’intégralité des paroles des Flammes du mal de Passi. Le roman est par ailleurs jalonné de références variées allant de NTM à Baudelaire, démontrant le côté omnivore de la narratrice. D’ailleurs, le titre Après la fête est aussi celui d’une chanson d’IAM. 

Pour son premier roman Lola Nicolle poétise notre société. Elle fait une sorte de lettre d’adieu à l’amour, à la jeunesse, à un temps qui est révolu. Son roman est beau, triste et intemporel. 

Aymeric de Tarlé : “Un style laconique et une âme de poétesse”

Les plus belles années de votre vie. Cette assertion que les adultes répètent aux étudiants est davantage une prévention du malheur à venir qu’une mise en éveil d’un présupposé bonheur. Car le temps est compté. Après la torpeur des soirées étudiantes où nous sommes heureux de rien, c’est à dire neuf mètres carré, des amis et des bières, après ces années où notre rôle est d’apprendre, les fesses assises au fond d’un amphithéâtre d’une majestueuse université parisienne, après la fête donc, il ne reste plus que les souvenirs.

Ce passage à l’âge adulte est ce qui fait chavirer les coeurs d’Antoine et Raphaëlle, à l’automne de leur romance faite de complicité intellectuelle et d’amour républicain. Et si les études sont synonymes de légèreté, de rêves et de musique, la vie professionnelle s’apparente plus à la croissance des problèmes, tant physiques que psychologiques, et au vacarme des réveil sonnant à six heures du matin. Dans les ruelles de la Goutte d’Or ou surplombant le lac d’Enghien-les-bains, et même si elle a “souffert souvent” et “s’est trompée quelquefois”, Raphaëlle a vécu. Dans un style laconique et avec une âme de poétesse, Lola Nicolle parvient à nous faire entrer dans l’univers de la fin des années 90, qui signe un autre passage, celui du nouveau millénaire. 

Néanmoins, Après la fête n’est pas fait que d’une écriture élégiaque et d’une ode à la bonhomie étudiante, mais dépasse en réalité les bornes que certains lui attribuent. En effet, il délivre aussi une vision des différences de classe qui agissent sur un couple, de même niveau intellectuel. Son roman montre que la pression de trouver un travail est si grande pour celui qui n’a rien que ses chances de l’obtenir s’affaissent ; au contraire, cela est d’autant plus facile pour celle qui n’a pas peur de manquer. 

J’aurai aimé en savoir davantage sur la vie prolétaire d’Antoine, sur ses idées, son vécu, sans doute la romancière aurait-elle pu emprunter son point de vue, sinon quelques chapitres au moins quelques lignes. Quoiqu’il en soit, ce roman est en phase avec la vigueur littéraire de notre temps. Il fait immiscer et la ville et les coeurs dans nos corps parfois desséchés de lecteurs. 

La rédaction

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