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Comment vit-on la crise environnementale ?

La crise environnementale impacte toutes les sphères de la vie sociale à travers notre rapport à la société, aux autres et à nous-mêmes. De fait, comment les individus appréhendent et vivent cette expérience qu’est la crise environnementale ? Cet article est tiré de mon dernier mémoire de recherche en sociologie de l’environnement, soutenu devant des chercheurs puis des professionnels. 

L’angle de l’expérience environnementale se démarque de l’institutionnalisation, l’économicisation, la politisation, la médiatisation et l’éducation. Pour ce faire, trois échelles d’analyse ont été mobilisées : micro-individuelle (actions individuelles et rapport à soi), microsociale (relations sociales) et macrosociale (société). Ainsi, la « subjectivité des acteurs et la conscience qu’ils ont du monde et d’eux-mêmes » est un matériau analytique essentiel de la sociologie pour étudier la manière dont ces derniers construisent leur expérience (Sociologie de l’expérience, François Dubet, 1994).

Ce travail s’appuie sur divers techniques d’investigation sociologique : une recherche documentaire et bibliographique (sociologie, histoire, philosophie, anthropologie, science politique, sciences, collapsologie), des entretiens semi-directifs en face-à-face, des observations ethnographiques ainsi que la participation à des événements relatifs au sujet (conférences-débat, ateliers, Marche du climat, etc). 

Une expérience multifactorielle, critique, réflexive, diachronique, contextualisée et singulariste 

Une expérience multifactorielle 

« Si je devais définir « écoresponsable » par 5 adjectifs, je dirais : alternatif, durable, citoyen, responsable et naturel »

Lina, 21 ans, étudiante en Ecole d’agronomie

Tout d’abord, l’expérience environnementale et écocitoyenne est multifactorielle car diverses dimensions s’imbriquent et s’influencent mutuellement : sociale (revenu, profession, relations sociales), culturelle (valeurs, éducation), psychologique (ressenti, bien-être), politique (rapport à la consommation, à l’information, à l’engagement et à la société), historique (contexte, tendances), éthique (condition animale), scientifique (normes sanitaires) ou encore identitaire. 

Une expérience critique 

« J’essaie d’être écocitoyenne mais je pense qu’aujourd’hui je ne fais pas assez de choses. On peut toujours s’améliorer. »

Maelys, 23 ans, étudiante en master de théâtre

Cette expérience est aussi critique dans le sens où c’est une construction intellectuelle qui mêle aussi un travail de mémoire et de ressenti subjectif, où l’individu prend à la fois appui et se démarque de supports tels que les médias, l’entourage, le contexte, les politiques, les valeurs culturelles pour se construire dans un cadre spatio-temporel qui évolue. 

Une expérience réflexive 

« Il faut que ton attitude individuelle ne nuise jamais à autrui, et que ce soit dans tous les domaines. Si tu ne nuis pas à autrui, tu ne vas pas dégrader les ressources d’autrui et par conséquent la planète. »

Yacine, 25 ans, étudiant en master MEEF

Elle impacte l’individu dans son rapport à lui-même (confiance en soi, personnalité, esprit d’initiative, rapport au corps, valeurs personnelles, idéaux), aux autres (éducation de ses enfants, conseils, rencontres, découvertes, morale à son entourage, collaboration) et à la société (rapport à l’information, à la consommation, aux médias, à la politique, à l’engagement citoyen, au bénévolat, au vote ou encore à la responsabilité environnementale). 

Une expérience diachronique 

« On prend de plus en plus conscience que tout ce qui touche l’environnement, c’est primordial de s’y intéresser et s’investir. »

Maelys, 23 ans, étudiante en master de théâtre

Elle peut être appréhendée tel un processus en tant qu’elle est diachronique et évolue selon divers facteurs (tendances, normes, prise de conscience sociétale, entourage, éléments déclencheurs comme des épreuves de vie ou des voyages). On peut distinguer 8 étapes mais qui ne sont pas rigides et où l’une n’entraîne pas forcément la suivante : la croyance, la passivité, la compréhension, l’intérêt porté, la prise de conscience, la responsabilisation, le passage à l’action et enfin l’engagement.

De même, l’expérience environnementale peut suivre deux étapes différentes qu’il s’agisse de l’échelle locale (action individuelle) ou globale (écologie politique). Autrement dit, il est possible d’être tourné vers l’un sans l’être pour l’autre (promouvoir le discours alarmiste de la crise environnementale en boycottant l’avion/l’hyperconsommation tout en ne mangeant pas bio et ni se déplacer en vélo; ou encore être climatosceptique et promouvoir les éco-gestes).

Une expérience contextualisée 

« Je m’inscris dedans mais je vois bien que c’est complètement historique. Ça n’existait pas du tout dans les années 60. Moi, je ne prétend pas m’inscrire hors normes ou hors tendances. »

Elisa, 61 ans, Déléguée générale dans une association éducative et interculturelle

Enfin, elle ne se résume pas à la seule dimension écologique car elle prend part au sein d’une société consumériste, numérique, cosmopolite et singulariste où règne une nouvelle expérience du vivre-ensemble qui est la « condition sociale moderne ». Cette expérience à la fois marquée par un sentiment croissant de singularité et une participation à la vie en commun. Cette tension entre le souhait d’être singulariste et les injonctions institutionnelles et sociétales peuvent être déclinées dans plusieurs domaines : 

  • une affectivité implicative : une expérience affectée par la société car l’individu est affectivement concerné par la crise environnementale et ses impacts.
  • une mobilisation généralisée : une expérience investie de force dans la société malgré sa singularité par exemple dans la consommation, la famille ou la vie publique.
  • la coordination des actions : une expérience écocitoyenne peut faire émerger un idéal du collectif et contrer ainsi la crise environnementale ou celle du lien social.
  • les expériences positionnelles : l’instabilité des processus d’interdépendance de chacun avec une vie en commun mène à des inquiétudes positionnelles, divisant par exemple les professions impliquées dans la transition écologique et les autres.
  • l’agonie de l’égalité : le principe d’égalité en tant qu’imaginaire collectif se voit fragilisé par les asymétries de pouvoir et l’accentuation des inégalités socio-économiques de la crise environnementale.
  • la modernité monde : le monde s’est globalisé et tous les pays tendent vers la modernité mais chacun a sa façon de contrer la crise environnementale avec des mesures plus ou moins répressives, une participation citoyenne ou non (La condition sociale moderne, Danilo Martuccelli, 2017). 

· Une expérience singulariste 

« Si l’individualisme naît d’une méfiance envers la société, le singularisme ne s’affirme qu’à partir d’une reconnaissance du commun. » (La société singulariste, Danilo Martuccelli, 2010) 

L’échelle individuelle est importante car l’individu est le référent de notre perception sociale même dans un monde globalisé et interdépendant. Cependant, ce n’est pas une expérience individuelle en tant qu’elle se rapporte et se construit également en lien avec la société. De fait, on pourrait caractériser cette expérience de « singulariste », c’est-à-dire caractérisée par un ajustement permanent entre le singulier et le commun. L’environnement est une démarche pour soi qui s’appuie sur le collectif.

En effet, l’expérience environnementale et écocitoyenne devient à la fois un support d’expression et un support d’existence face à une société et une planète qui vont mal (société de l’hyperconsommation, destruction des écosystèmes, dérèglement climatique) à travers les pratiques écocitoyennes, le lien social, la créativité, le bien-être ou encore l’engagement citoyen. 

A quoi sert d’étudier l’expérience environnementale ? 

Étudier l’expérience environnementale en temps de crise écologique permet de mieux saisir la complexité des comportements humains, aux niveaux psychologique, individuel, social et sociétal. Par exemple, les pratiques écoresponsables ne doivent pas être étudiées en tant que telles (type de pratiques) mais à l’aune de l’expérience dans le but d’étudier également leur contexte (sources d’information, anecdotes, éléments déclencheurs, rapport à la consommation, à la crise écologique et à son traitement), ainsi que leur cadre spatio-temporel.

Si l’on prend l’exemple du « Green business » (clean beauty, alimentation biologique, slow fashion), les entreprises ne doivent pas simplement communiquer sur des pratiques d’écologisme au risque d’être assimilées à du green washing. Elles doivent réellement adopter une politique environnementale cohérente et globale (valoriser des partenariats à faible empreinte carbone, augmenter l’offre de biens/services responsables et circulaires pour recycler au moins une partie des ressources, instaurer une politique RSE, redéfinir les critères de valorisation en donnant plus de valeur au capital naturel, redéfinir une vision stratégique à long-terme grâce à des données environnementales et des méthodes scientifiques adaptées) qui, de fait, leur permettra un gain environnemental croissant. Il faut aussi changer le système et son organisation en actionnant des mécanismes et enjeux collectifs, ne pas dépolitiser l’environnement.

Autrement dit, « perdre de vue la dimension politique de l’écologie, c’est condamner à la fois l’écologie et la politique à l’impuissance » (Les enfants du vide. De l’impasse individualiste au réveil citoyen, Raphaël Glucksmann, 2019). De plus, en tant que défi global, l’action environnementale doit nécessairement passer par une coopération mondiale et dépasser les clivages du nationalisme, de la religion et de la culture (21 leçons pour le XXIe siècle, Yuval Noah Harari, 2018). 

Enfin, il faut s’emparer et se réapproprier l’expérience environnementale dans tous les domaines pour en faire une expérience humaine (émotions, bien-être), créative (collaborations, ateliers, découvertes) et personnalisée.

Aymee Nakasato

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