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Sortir la boulimie de l’indicible

La boulimie, ou l’impression de perdre son corps dans des crises de boulimie incontrôlables. Ces pulsions sont le plus souvent confinées dans le domaine du privé. Ici, trois jeunes femmes, étudiantes ou jeunes travailleuses ont parlé à notre rédactrice Claire de leur expérience avec la boulimie.

Quand m’est venue l’idée d’aborder la boulimie, je doutais de trouver une seule personne qui accepterait de m’en parler. Quelques heures après avoir posté un message sur Facebook, plusieurs réponses sont arrivées. J’avais précisé que les témoignages pouvaient être anonymes. Et Aurore* m’écrit d’emblée « j’en suis sortie seule et personne n’a jamais été au courant ». Il semble que cette absence de relations affectives entre nous représente un espace pour la parole. Aborder le sujet avec des proches se révèle ardu. Zoé, qui est toulousaine, relate son expérience par message. Puis répond à mes questions, tout comme Aurore*, cette fois autour d’un café. Quant à Flavie*, elle me raconte spontanément des bouts de sa boulimie en classe, pendant la courte attente d’un professeur en retard. Plutôt que de chercher à présenter à un tableau exhaustif, ces morceaux de vies donnent une idée des raisons qui poussent des personnes à garder la boulimie comme un secret.

Mille façons de libérer du trop-plein englouti

 La boulimie, ce sont des crises compulsives d’ingestion de nourriture suivies par des actions pour éliminer cet excédent et éviter une prise de poids. L’image classique est celle de la personne qui mange puis se rend directement aux toilettes pour enfoncer deux doigts au fond de sa gorge. C’est ce que faisait Aurore, qui ne supportait plus le poids de la nourriture dans son organisme.

Toutefois les stratégies sont variées. Allant de la prise de laxatifs en grande quantité jusqu’à la pratique intense de sport, en passant par des périodes compensatoires de jeûne. Compenser les crises permet de garder un contrôle sur son apparence par n’importe quel moyen. En outre, la boulimie peut s’alterner avec des périodes d’anorexie, comme pour Flavie, mais aussi avec des phases d’hyperphagie. Une personne hyperphagique avalant des aliments de manière plus continue et sans chercher ensuite à les évacuer. Si un mot médical est souvent posé sur un rassemblement de symptômes, la boulimie autant que les autres TCA (Troubles du Comportement Alimentaire) sont loin d’être figés. Ils s’entremêlent. Ils restent cependant criblés d’idées préconçues et particulièrement dans le cas de la boulimie.

De la frustration vers les crises

 Le déclenchement de la première crise est souvent précédé par l’instauration d’un contrôle accru. Zoé retrace son enfance : « Ma mère m’a emmené chez une nutritionniste, même si je n’étais pas en surpoids. Puis elle a supprimé tous les sodas, gâteaux, chips, snacks et jus de fruits de la maison parce qu’elle me trouvait trop ronde ». Elle rajoute « J’ai vécu entre mes 11 et mes 14 ans avec un programme. Par exemple j’avais le droit à 10 grains de raisin et un yaourt le matin ». Flavie me raconte que sa mère lui a imposé très jeune des régimes successifs. Quant à Aurore, ses parents se sont mis à surveiller strictement leur alimentation dans sa fin d’adolescence. Ainsi, de la frustration vient la crise, comme un basculement.

La honte de la perte de contrôle

 Et justement, la crise de boulimie est une perte de contrôle totale sur son propre corps, la réponse à une pulsion de se remplir. Zoé me dit « je ne sentais rien, je n’éprouvais rien, je ne sentais pas, j’agissais ». Certaines personnes boulimiques font même des black out à ce moment-là. Face à l’impossibilité de se maitriser émerge de la honte. Aurore me dit « j’ai l’impression que je n’avais pas vraiment de problèmes avant ça ». L’impression que c’est d’être soit même responsable génère une forte culpabilité. Si les TCA sont communément perçus comme des « problèmes de riches », c’est singulièrement fort avec la boulimie, la conscience du gâchis de nourriture venant en rajouter une couche. Dans ces conditions, aborder le sujet se révèle pénible. L’embarras prend souvent le dessus, poussant alors à s’enfermer dans un mal-être intense dont les crises sont le symptôme. 

À l’abri des regards : vers l’isolement social

 L’enceinte de la maison, voire de la chambre, devenant comme un refuge, elle constitue aussi le lieu privilégié des crises. Zoé me dit qu’une fois qu’elle a emménagé dans son propre appartement, au fil des mois, elle a « arrêté de sortir de chez elle, à part pour faire les courses ». La boulimie, vécue en secret, peut altérer en profondeur les relations avec les autres. Pour Aurore, l’idée d’une soirée ou d’un restaurant entre amis était devenue une source de stress, à l’idée de trop manger en présence d’autres personnes. Ainsi, elle inventait des excuses pour éviter de se joindre à eux. D’ailleurs, le passage de la porte d’entrée marque souvent, en l’absence de témoins, le début de la crise retenue toute la journée. Dans ce cas, la maison peut au contraire être fuie. Afin de garder le contrôle aussi longtemps que possible. Finalement, la vie tout entière est rythmée par les pulsions, d’autant que l’isolation sociale rend la « guérison » encore plus difficile.

Un dialogue coupé

Bien souvent, une personne boulimique ne mentionne ses crises incontrôlables que très tard, voire jamais. À ce sujet, Aurore craint qu’en en parlant, le regard que ses amis proches portent sur elle soit transformé, et surtout qu’ils puissent avoir un contrôle sur ses pulsions. Garder le silence lui permet de préserver ce refuge alimentaire.

Se développe aussi une appréhension des réactions culpabilisantes ou de la gêne de l’entourage. Comme la mère de Zoé qui est « dans le déni de ce trouble », et refuse de reconnaître « les erreurs de son éducation ». Finalement, à mon sens, l’absence de dialogue vient également de l’invisibilité physique. Contrairement à l’anorexie, dans nombre de cas la boulimie ne se voit pas, ou peu  – une partie des calories étant rapidement évacuées. Puisque la honte bloque la discussion, et que les proches ne constatent pas de changement apparent qui pourrait les mener à proposer un soutien, la pathologie reste enfermée dans l’indicible. D’ailleurs, en l’absence d’un diagnostic médical, le mot boulimie n’est parfois jamais posé sur ces crises. La souffrance psychologique dont elles sont le symptôme est ignorée.

Comme son copain enchaînait cinq séances de sport par semaine, Aurore imaginait – en comparaison – qu’en prenant un peu de poids, elle n’allait plus correspondre à ses attentes. L’image obsédante d’un corps idéal, associée à la chape de la honte, et à la carence d’information constituent des obstacles à la sortie d’une forme d’addiction singulière – dans la mesure où elle touche à une substance dont l’humain ne peut se couper définitivement.

Pour autant, cette impuissance n’est pas irrémédiable. Ainsi, des interventions pourraient être mises en place dans les établissements du secondaire – l’adolescence étant une période volontiers tumultueuse et qui correspond bien souvent au déclenchement de la boulimie. Dès lors, des initiatives visant à instaurer un dialogue semblent nécessaires.

Les prénoms ont été modifiés par soucis de confidentialité

Claire Ramazeilles

Crédit photo : lookfordiagnosis.com

La rédaction

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