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[PHOTO REPORTAGE] Retraites : et le mouvement continue

Retour en photos (prises par Emile Lechat, étudiant à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne) sur les dernières journées de mobilisation nationale contre la réforme des retraites.

Le 20 février marquait la dixième journée de mobilisation nationale contre la réforme des retraites. Selon le ministère de l’Intérieur, presque 100 000 personnes ont défilé en France, contre plus de 800 000 le 5 décembre. L’intersyndicale appelle à une nouvelle grande mobilisation le 5 mars, exactement trois mois après le départ en trombe du mouvement. Nouvelle grève nationale, manifestation monstre ou essoufflement, seul l’avenir nous le dira.

Dans le cortège, des retraité.e.s ont eu à cœur de venir soutenir les manifestant.e.s alors que la réforme des retraites ne les concerne pas.

Le dispositif policier est toujours aussi important depuis les manifestations des Gilets Jaunes. Le parcours de la manifestation est contrôlé et verrouillé du début à la fin, et certaines zones, comme les Champs-Élysées ou le Faubourg Saint-Honoré, restent strictement interdites et surveillées par les forces de l’ordre.

« Depuis le 5 décembre 2019, les universités françaises se mobilisent contre la destruction programmée du système de retraites actuel. Les fonctionnaires, et en particulier ceux qui travaillent pour l’Éducation nationale et pour l’Enseignement supérieur et la recherche (ESR), ont en effet beaucoup à y perdre (comme tant d’autres avec lesquels ils sont solidaires). Ils demeurent peu payés par rapport à leurs homologues européens et leurs conditions de travail se dégradent sans cesse en raison des coupes budgétaires à courte vue dans un contexte de croissance démographique des élèves et des étudiants. »

Annliese NEF, maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et enseignante-chercheuse en histoire, civilisation, archéologie et art des mondes anciens et médiévaux.

De très nombreux médias indépendants ont vu le jour avec le mouvement social pour tenter d’y apporter un nouveau point de vue. Constatant d’une part que 10% des victimes de violences policières sont des journalistes et que d’autre part la confiance des Français envers les médias «mainstream» est au plus bas (24% durant le mouvement des Gilets Jaunes), David Dufresne s’exprimait ainsi en février au micro de France Inter: «On est dans un piétinement absolu de la liberté d’informer. […] Les auto-médias qui sont en train de se créer, ou les médias indépendants, sont en train de combler un manque, de renverser la perspective, d’apporter un contrechamp.»

Si le mouvement des Gilets Jaunes est passé au second plan dans le quotidien des mobilisations, le gilet réfléchissant est devenu un véritable symbole de contestation au pouvoir. Il est alors fréquent de croiser des Gilets Jaunes en manifestation, revendiquant autant la suppression de la réforme des retraites que la mise en place d’un outil de démocratie directe: le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC).

Parmi les forces de l’ordre présentes pour encadrer la manifestation, on a aperçu des BRAV-M, les “Brigades de Répression de l’Action Violente Motocycliste”, reconnaissables à leurs casques de moto. C’est à la demande du Préfet de Police de Paris, Didier Lallement, qui voit les manifestants comme un “camp” adversaire, que ces unités ont été créées en mars 2019. Non formées au maintien de l’ordre mais à la répression de la criminalité violente, les BRAV-M sont controversées, comme en témoignent certaines vidéos de violences policières. Certains voient même dans ces unités le retour des “voltigeurs”, qui avaient été dissous en 1986 suite à la mort d’un étudiant, Malik Oussekine.

Le syndicat de la Confédération Générale des Travailleurs (CGT) a pris une part importante dans la contestation de la réforme des retraites et dans l’exceptionnel mouvement de grève qui a traversé le pays pendant près de deux mois. Une grève que de nombreu.x.ses Français.es ont soutenue, si l’on se fie aux plus de trois millions d’euros récoltés par la caisse de grève de la CGT .

«On a fait cette banderole avec les Jeunes Insoumis, la technique c’était de faire l’image sur ordinateur puis la projeter sur un drap, repasser les contours au crayon et peindre le reste. Pendant la manif, notre banderole a eu beaucoup de succès. Eric Coquerel (député France Insoumise, ndlr) ou Jérôme Rodrigues sont venus prendre des photos avec nous. Les slogans comme ça rendent la manifestation sympa, ça participe de la bonne ambiance et ça permet de massifier la manifestation, parce que si on montre que la manif est sympa et marrante les gens vont venir. Il faut se battre contre cette image négative et violente des manifestations que les médias transmettent avec des images choc. Et puis quand on a envie de participer à la mobilisation mais qu’on ne sait pas comment faire, créer une banderole avec un slogan comme ça c’est finalement à la portée de tout le monde.»

Alexis, étudiant et militant France Insoumise 

« En tant qu’étudiante, je participe au mouvement de lutte contre la réforme des retraites. Ça me semblait évident dans une démarche de solidarité intergénérationnelle et interprofessionnelle. La réforme est une attaque aux droits des travailleurs et des travailleuses. Une atteinte aux précaires, aux personnes socialement défavorisées et qui ont pu monter en salaire au fur et à mesure de leur vie. C’est aussi une réforme sexiste puisqu’en comptant tous les semestres d’une vie on pénalise les femmes qui ont porté des enfants. Pour toutes ces raisons, je me battrai avec les autres jusqu’au retrait ! »

– Lucie, étudiante en Histoire à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne

« Entre 2008 et 2018, alors que le nombre d’étudiants augmentait de 274 000, 1 163 postes d’enseignants titulaires et contractuels ont été supprimés dans l’enseignement supérieur et la recherche. Le résultat est que ce domaine concentre 35% de précaires, le plus haut taux de toute la fonction publique d’État. Les titulaires sont accablés de tâches diverses, la précarisation des personnels débouche sur des situations individuelles indignes et fragilise les équipes administratives et pédagogiques, tout ceci au détriment de ce qui devraient être des priorités nationales : la formation de la jeunesse ; la recherche et la diffusion de ses résultats. »

Annliese NEF

Quand même l’Université d’Assas, pourtant classée à droite, se joint au mouvement social, c’est qu’un cap a été franchi dans la mobilisation. 

« En manif, on voit que les policiers sont surarmés. Entre les gazeuses, les tasers, les lanceurs de grenades et les flashballs, on a en face de nous des armes létales. Et ça frappe, parce que quand on manifeste c’est de manière pacifique. Il y a certaines unités, que j’appelle des «forcenés» ou des «cow-boys», qui sont juste là pour terroriser les gens. Les mecs de la BAC ou de la BRAV, par exemple, ont un seul objectif: faire peur, pour dissuader les manifestants de revenir. Et ça marche, tu te sens humilié, tu en fais des cauchemars… Moi je l’ai vécu directement, je me suis fait agresser, humilier et voler mes affaires par la BAC. C’était extrêmement dur à vivre. J’en ai vus des camarades qui, il y a deux ans, venaient en manif les mains dans les poches et qui à cause de cette répression viennent aujourd’hui avec des cagoules et des barres de fer pour “casser du flic”. Mais je pense que la désescalade doit être bilatérale: si on veut que la police lâche ses armes on doit pouvoir calmer nos rangs d’abord. »

– Arnaud G, étudiant à Nanterre et militant France Insoumise

Depuis le 5 décembre, ce sont de nouvelles formes de langage qui envahissent l’espace public. Quand le chœur de Radio France interrompt les vœux de sa présidente en chantant le chœur des esclaves ou quand l’Opéra de Paris fait grève en interprétant dans la rue le Lac des Cygnes, l’art devient militant et revêt un tout autre sens. Ici, un flashmob de femmes vêtues aux couleurs de «Rosie la riveteuse» dénonce en chanson une réforme qui pénaliserait les femmes. Derrière elles, des corbeaux au nom de la compagnie d’assurances AXA symbolisent une finance prédatrice que la réforme des retraites alimenterait, favorisant l’investissement dans des fonds de pension privés.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’ouvrier syndicaliste et communiste Ambroise Croizat est nommé Ministre du Travail et de la Sécurité Sociale. C’est notamment sous son action qu’est mis en place le système de Sécurité Sociale et de retraites à la française, ayant considérablement réduit la pauvreté chez les personnes âgées. Un héritage que la gauche, surreprésentée en manifestation, revendique. À propos des retraites, Ambroise Croizat a eu cette phrase, restée célèbre dans l’histoire de la gauche française: “Il faut en finir avec la souffrance, l’indignité, l’exclusion. Désormais, nous mettons l’homme à l’abri du besoin. Nous ferons de la retraite non plus une antichambre de la mort mais une nouvelle étape de la vie.” 

Pablo Deharo Berlinzani

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