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« Décolonisations » par Arte : du point de vue des colonisés, l’Histoire reprend tout son poids

Pas de « Happy End » pour l’Histoire nue, enfin racontée depuis les pays colonisés plutôt qu’adoucie par les discours issus d’un paradigme européen post-colonial. « L’apprentissage », « La libération », « Le monde est à nous » sont les trois épisodes proposés par Arte pour faire face au passé, tel qu’il fut vécu par les principaux concernés. 

Mené avec respect et justesse par la voix de l’acteur Reda Kateb, le documentaire en trois parties, de près d’une heure chacune, nous permet de traverser plus de 150 ans d’Histoire d’une manière trop peu entendue encore. Ne manquons donc pas de nous y arrêter quelques minutes :

Un rappel qui contraste avec la furtivité des évocations du sujet en Europe

@ArteTV 

La colonisation, tout le monde sait plus ou moins ce qu’elle a été. Elle est au programme scolaire dès le collège, puis, durant les années suivantes, on en croise quelques références : sur les réseaux sociaux, à travers les manifestations associatives, certains discours politiques, quelques films, quelques livres, certaines émissions. Récemment, se démocratisent aussi les termes d’appropriations et de réappropriations culturelles, refont surface des scandales de blackface, se reposent les questions de l’interventionnisme Européen, ou celles des enjeux éthiques que soulèvent les rachats massifs, par des géants mondiaux, de terres si peu senties par leurs propriétaires d’origine. Mais que sait-on vraiment du « colonialisme » ? et de son pendant, la « décolonisation », ou plutôt, la « libération » ? 

Le documentaire d’Arte, au-delà de nous (r)éveiller sur le sujet, nous rappelle combien le peu de savoir qui nous a été transmis à son propos a été insuffisant et aplani. Certes, l’Histoire est bien trop longue et ne peut se prêter au jeu de l’exhaustivité, pourtant, il a suffi de trois heures à la chaîne franco-allemande pour nous instruire avec plus d’exactitude que plusieurs années d’Histoire-géo et de « journalisme » grand public ne l’ont fait auparavant.

Ce n’est pas que le film nous liste les moindres repères chronologiques ou spatiaux du drame colonial et de sa destruction laborieuse, mais qu’il nous en transmet le plus important, dont le savoir collectif manque cruellement : gravité et ampleur. Il nous en rappelle aussi son idéologie terrible et mortelle, celle de la chimérique « domination de la race blanche », dont on se souvient avoir brièvement entendu parler en classe, mais si peu après, du moins pas assez bien. L’école et les médias, occidentaux, nous peignent majoritairement le colonialisme et ses conséquences comme un passé lointain qui ne nous concerne plus. Atrocités d’un autre peuple, d’un autre temps, auxquels nous ne serions pas vraiment liés.

Arte rétablit, à son échelle, une certaine justice, insérant dans les témoignages d’aujourd’hui, qui feront l’histoire de demain, ceux des pays qui ont encore à raconter sur le sujet, qui n’ont pas tout dit, pas a tout le monde. Et surtout pas au monde colonial, dont l’Europe actuelle est le descendant direct. Leurs souvenirs sont encore vifs, à des années lumières de la placidité fabriquée des discours, qui semblent n’appartenir à personne, diffusés de notre côté de l’Histoire. Personne ne peut, ne doit, plus faire semblant de ne pas être concerné. Du point de vue des colonisés, le colonialisme n’a plus où se cacher, il doit encore être pensé. 

Le but d’un tel documentaire ? 

@ArteTV

Démocratiser un biais sous-médiatiser et donner envie d’aller plus loin, voilà ce que l’on peut retenir. Arte n’est pas précurseur dans le domaine. Des chercheurs, documentaristes, anthropologues, historiens, ont précédemment traité ce sujet et de manière sûrement bien plus fine et rigoureuse. « Décolonisations » n’est donc ni exhaustif d’un côté, ni spécialiste de l’autre. Le projet semble alors, a priori, retracer en surface une bien trop large réalité. Mais est-ce, de toute façon, le rôle de ce programme de devenir une référence historique sur le sujet ?

Le film constitue surtout, et avant tout, une brèche indispensable qui n’est ni une copie, ni une contradiction de ses prédécesseurs, mais un atout supplémentaire dont on s’est trop longtemps passés. Arte bénéficie d’un public que n’ont pas les spécialistes du genre. Arte jouit aussi de moyens plus conséquents qui lui permettent une réalisation pédagogique et parlante, notamment pour des spectateurs dont le regard ne se porte pas en priorité sur les productions niches. On bascule, ainsi, avec fluidité, de reconstitutions en animations, sur les rythmes posés et marqués des paroles de Reda Kateb.

Arte, enfin, semble moins vouloir expliquer la colonisation et sa déconstruction, qu’ouvrir la voie à une nouvelle façon de transmettre l’Histoire. Il n’est pas question de cumuler les connaissances, mais de sentir le poids de ce qui fut un collectif, officiel et coordonné, crime contre l’humanité et l’identité de régions entières. Le Congo, le Vietnam, l’Inde, l’Afrique du nord, le Nigeria, sont autant de territoires dont Karim Miské, le réalisateur franco-abidjanais, nous rappelle les parcours : du débarquement imposé de l’horreur, à la révolte, jusqu’à la réappropriation.

Le message passe et, espérons-le, là où il ne serait pas passé autrement, en ces termes : il est urgent de s’intéresser à la question et de continuer de s’informer après le dernier générique, en devoir de mémoire et comme compréhension du présent. 

Une fin heureuse ? 

@AFP/Jean-François Monier

 Dans le monde merveilleux des héritiers de l’empire colonial, le passé est passé et rien ne sert de le brasser. Dixit, en d’autres mots, le discours de François Fillon que je vous laisse découvrir à la toute fin du documentaire. Le troisième chapitre de « Décolonisations » nous annonce bien au contraire que tout est encore à faire : en voie de libération plutôt que déjà libérés, les nouvelles générations portent encore le poids du passé sur leurs épaules tout en reprenant le contrôle, notamment à travers l’art, de leurs identités culturelles.

Mais l’attitude des gouvernements successifs en Europe reste en décalage avec cette dynamique. L’heure du déni est en stagnation, depuis bien trop longtemps, et empêche de mettre un point final au refus du côlon de se regarder en face. Certes, les dirigeants en place n’ont pas grand chose à voir avec les décisions de leurs feus comparses. Pour autant, ils restent concernés par l’actualité de leurs pays, dont sont constitutives les conséquences de ces mêmes décisions. Ils doivent fatalement porter, en choisissant de représenter un pays, ce avec quoi ce pays a été construit, ce qui lui a permis de prospérer, fût-ce de crimes et de tortures.

L’aveu de culpabilité est considéré comme une vulnérabilité en Occident. Ce serait pourtant une force d’y céder, car elle est indispensable, au regard de ce que représentent les excuses publiques dans nos sociétés, à savoir une part nécessaire, même si insuffisante, du processus de réparation (cf. Alice MacLachlan, “Trust Me, I’m Sorry : The Paradox of Public Apology”, The Monist, 2015). Sans cela, et sans que la reconnaissance de la responsabilité coloniale soit totale et non négociée, la période de déni verra rejaillir sans cesse des problématiques douloureuses du passé. 

En somme, Arte peut être salué pour son programme et les retentissements que ses équipes ont réussi à lui conférer, en espérant surtout qu’ils rendront plus attentifs à l’existence d’une diversité de biais de lecture, surtout quand il s’agit de sciences humaines. 

Sharon Houri

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