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Réalité et réel (2/2)

De manière générale, on définit la réalité comme l’environnement palpable autour de nous. Ce qui veut dire qu’on ne saurait parler de « réalité » que dans notre relation avec le monde, tandis que le réel est perçu comme le « déjà-là », c’est-à-dire ce qui ne dépend nullement de nous. En philosophie, il existe une « réalité ordinaire », constituée des objets que l’on voit, que l’on touche, des événements, des instants et des situations qui relèveraient de l’ordre du concret. Il existe aussi une « réalité spirituelle », constituée des choses que l’on ne voit pas, mais dont l’existence nous semble presque absolue. 

Plusieurs philosophes se sont intéressés à cette question. Kant parle par exemple de « l’objectivité ». Pour lui, la réalité est quelque chose d’immuable. Et si elle l’est véritablement, elle devrait simplement être assimilée au réel, c’est-à-dire à quelque chose dont l’existence est indépendante de toute construction empirique. D’où la notion de « réalisme ontologique » pour désigner en philosophie le caractère indissociable de la réalité et du réel.

Mais pour Descartes, par exemple, c’est le fait de reconnaître l’existence de l’objet qui définit sa réalité. Ce qui peut justifier cette affirmation de Sartre : « être, c’est être perçu ». Cette manière de définir la réalité n’attribue pas au « réalisme » le sens du « demeuré des choses », c’est-à-dire de leur existence absolue et de leur totale indépendance vis-à-vis du sujet. La réalité est plutôt ce qu’elle est par rapport à notre expérience et non par rapport à elle-même. Ce qui veut dire que ce que nous voyons existe parce que nous avons créé leur existence, soit par notre pensée, soit d’une autre manière. 

« L’acte d’observation crée l’univers physique »

La physique considère que l’observation compte beaucoup dans l’existence des objets, et que l’objectivité de leur réalité n’a aucun sens. Ce qui peut tendre à remettre en cause l’autonomie du réel, ou le séparer totalement de ce qu’on appelle la réalité. Autrement dit, c’est l’acte d’observation qui crée l’univers physique. Il n’y a donc pas de réalité au-delà de ce que nous pensons. En fin de compte, au lieu d’observer passivement la réalité, nous la créons. C’est ce qu’on appelle le constructivisme, procédé qui consiste à ramener la réalité à l’expérience qui la produit. 

Trois savants, prix Nobel de physique, pensent la même chose. Pour Niels Bohr[1] « toutes les choses que nous appelons réelles sont faites des choses qui ne peuvent pas être considérées comme réelles ». Eugene Wigner[2] affirme quant à lui que « l’étude du monde objectif nous mène à la conclusion scientifique que le contenu de la conscience est l’ultime réalité ». Au tour de Max Planck[3] de conclure en ces termes : « Je considère la matière comme dérivant de la conscience. Nous ne pouvons aller au-delà de la conscience. Tout ce dont nous parlons, tout ce que nous voyons comme existant, suppose la conscience ». Or la conscience est l’équivalent de la pensée, et la pensée est abstraite. Elle représente l’essence de l’imagination ou de la création humaine. 

Au demeurant, avant de penser la réalité, l’homme vit déjà dans un univers qui est à son tour réel. Si la science prouve que le monde est né avant l’existence de l’homme, il convient de souligner qu’il existe quelque chose qui échappe complètement à l’emprise de l’empirisme et du constructivisme évoqués plus haut. On peut donc comprendre, par cette forme de contradiction, que la physique admet l’opposition réel-réalité. 

Réalité en littérature

En littérature, le terme « réalité » renvoie aux choses telles que nous les voyons, et surtout telles qu’elles se présentent à nous, à la fois dans leur généralité et dans leur singularité. La réalité, c’est le monde, l’univers palpable autour de nous. Ce sont les événements qui se déroulent chaque jour et aussi tout ce que nous savons d’eux. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la notion de réalisme (qui induit une description de la réalité) se présente comme un idéal, tant pour les écrivains que pour leurs lecteurs. L’envie d’écriture est à ce moment associée à l’intention de peindre la société telle qu’elle est, sans masque ni fantasmagorie. 

Cette représentation est parfois celle du « réel » non pas comme la simple représentation physique de ce qui s’offre à nous, mais plutôt ce qu’est réellement cette chose que l’on voit devant nous. On peut trouver à ce stade un rapprochement avec les autres disciplines. Le réel est l’identité véritable de l’objet représenté dans l’apparence qui s’offre à la perception lointaine de l’individu. C’est la vérité à laquelle on parvient à partir de notre contact avec le monde, ou avec cet objet en particulier. 

La réalité littéraire est binaire, comme la réalité philosophique qui distingue à la fois une dimension ordinaire et une dimension spirituelle. Elle n’est nullement universelle, d’autant plus qu’il existe plusieurs réalités pour une même chose. Autrement dit, selon l’expérience d’un individu, la réalité d’un objet peut se définir d’une manière ou d’une autre. Car il faut retenir ici deux choses, à savoir « l’objet en soi » et « l’objet en moi ». La première renvoie à la réalité comme nous l’avons vu dans les trois disciplines. La seconde renvoie à son tour à l’aspect le plus reconnu de la terminologie littéraire qui est l’imagination.

Albien GAKEGNI

Extrait de son essai Le double du monde

[1] Niels Bohr physicien danois, prix Nobel de physique en 1922.

[2] Eugene Wigner, physicien hongrois, prix Nobel en 1963.

[3] Max Planck, physicien allemand, prix Nobel en 1918. 

La rédaction

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