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Le réalisme magique, entre genre et interprétation (1/2)

On doit au critique d’art allemand Franz Roh la paternité de l’expression « réalisme magique ». Il utilisait cette expression pour qualifier l’effet de la dimension surnaturelle présente dans les éléments censés rendre compte de la réalité.

Il s’agit d’abord d’une réaction vis-à-vis d’une sorte d’exotisme dans la production artistique. Cette appellation, utilisée pour la première en 1925, connaîtra un essor considérable dans la littérature du 20e siècle. Ce qui n’est au départ qu’un moyen de désigner quelque chose de baroque deviendra le nom d’un genre qui rivalisera avec la littérature fantastique de l’époque. 

La fin de la colonisation est marquée par le début d’une nouvelle ère littéraire. On assiste à l’émergence d’un type d’écriture particulière chez les peuples d’Amérique dans lequel s’entremêlent le réel et le fantastique. En effet, d’anciens colonisés ayant conscience de leur existence multiculturelle vont en faire usage au travers de leur plume.

On trouve donc à cette époque des romans comme Le royaume de ce monde de l’écrivain cubain Alejo Carpentier. Ce récit qui relate des faits historiques en mettant en avant le pouvoir du surnaturel qui agit sur le monde et sur les individus qui le peuplent. Il s’agit précisément ici de la révolte des Noirs de Saint-Domingue avec un massacre de blancs par le biais des pratiques vaudou par le sorcier manchot Marckandal.

« Carpentier donne une image très originale du mouvement historique, à la fois proche d’une idée qui serait encore marxiste de « processus sans sujet ni fin », selon la définition de Louis Althusser, et comme pulsion irrésistible, très comparable à la pulsion du désir, qu’elle englobe ou interprète bien souvent, de manière inextricable : une pulsion qui ressemblerait à un désir d’Histoire, et qui ferait les révolutions. » 

Dominique Chancé

Expressions d’une utopie ?

Pour les partisans de la gauche européenne des années soixante, ces écrivains latino-américains exprimaient le besoin d’expérimenter leurs visions révolutionnaires utopistes proches des idéaux de la révolution sociale française de mai 1968[1]. On tente à ce moment de définir ce nouveau genre comme une continuité du surréalisme. Cette idée ne sera jamais approuvée par Alejo Carpentier. Il oppose farouchement la vision de ce mouvement littéraire européen à la conception qu’il a du réel magique, soit une caractéristique propre au continent américain. Pour lui, il y a dans ce nouveau genre une forme de dynamisme, de métamorphose, de puissance tellurique et un lien étroit avec les grands mythes indigènes qu’il oppose à la stagnation, au classicisme excessif du vieux continent[2].   

Le surréalisme est reconnu comme un procédé de création qui use des forces psychiques. Quant au réalisme magique, il serait l’expression de la créativité qui invoque l’irréel et le place au même rang que le réel. Tout se passe comme s’il n’existait aucun antagonisme entre les deux. On perçoit peut-être ici une sorte de rapprochement à partir d’un sous-entendu point commun : l’entre deux. Mais leur éloignement est encore plus perceptible. L’un va explorer l’intérieur de la personne. L’autre explorera à la fois cet intérieur et tout ce qui est extérieur. L’extérieur colabore d’une manière sûre et discrète avec l’intérieur, ainsi le réalisme magique va au-delà du champ d’investigation du surréalisme.

C’est ainsi le reflet de la différence entre les écrivains européens et les écrivains latino-américains. Les premiers mono-culturels, les seconds plutôt multiculturels du fait du mélange des connaissances occidentales assimilées et des traditions anciennes des peuples déportés. 

Albien GAKEGNI

Extrait de son essai Le double du monde

[1] Jean-Pierre Durix, Le Réalisme magique: genre à part entière ou « auberge latino-américaine », in 

ITINÉRAIRES & CONTACTS DE CULTURES Volume 25, L’Harmattan, 1998.

[2] Ibid. P10.

La rédaction

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